Une femme douce : Y-a-t-il donc ici un château ?

Le cinéphile porte en lui une malédiction : il est condamné à ne jamais être cru. On va lui demander son avis, pour surtout ne jamais le respecter. On vous demande « qu’y-a-t-il-à-voir-au-cinéma-en-ce-moment », et on sait que c’est foutu parce que la plupart du temps, on n’apporte pas la bonne réponse. Par exemple, si au milieu du mois d’août on me demande ce qu’il faut voir, je vais répondre : Une femme douce. Jusqu’ici, tout va bien. Sauf que l’on se méfie de vous. « Et ça raconte quoi ? » Et là, vous savez que la partie est perdue.

− Naaan mais l’histoire on s’en fout, c’est un très très bon film, c’est incroyable et…
− Ah oui, c’est encore un de tes trucs, non mais comme vrais films, y a quoi ?
− C’EST UN VRAI FILM !!
− Nan, mais tu sais ce que je veux dire, pas un de tes trucs bizarres… Ton truc, ça raconte quoi ?
− Et bien c’est un portrait de la Russie de Poutine, une femme veut apporter un colis à son mari en prison, et…
− Et c’est drôle ?
− La Russie de Poutine ?
− Le film, c’est encore un de tes trucs prises de tête…

Je ne sais pas pourquoi autant de gens pensent que les cinéphiles vont au cinéma pour se prendre la tête, nous serions masos, capables de nous enfermer 4 à 5 fois par semaines dans une salle pour nous faire chier. Franchement, si je veux m’embêter, je regarde Toulouse–Angers à la télé !

Ce que veulent voir les gens, ce sont des comédies, les gens veulent voir du Lubitsch ou des comédies anglaises à la Richard Curtis. D’excellents réalisateurs qui vous font croire que la vie est belle et amusante, qui dépeignent un monde, sinon idéal au moins supportable. Or, Une femme douce, ce n’est pas vraiment du Lubitsch. En fait, à coté de Sergueï Loznitsa, Michael Haneke c’est Mel Brooks.

Il serait pourtant dommage de passer à coté de ce choc. Peut-être le plus grand choc cinématographique de l’année, par sa radicalité, par sa noirceur : Une femme douce assoit définitivement Sergeï Loznitsa comme un des maîtres du cinéma actuel. My Joy et Dans la Brume posaient un univers s’ancrant dans la réalité pour frôler le surnaturel, dévoilant une vision de l’humanité aussi sombre que lucide, la vision d’un monde où la sauvagerie l’emporte vite sur l’illusion de la civilisation. Trop pour certains : Loznitsa est toujours le grand oublié des sélections cannoises. Radical, son cinéma ne fait pas l’unanimité, Une femme douce ne fera pas exception, soyons honnêtes, s’il s’agit d’un des plus grands films de l’année (le plus grand ?), pour beaucoup, la vision de ce monde infernal sera presque insupportable. La violence sous-jacente qui rend chaque séquence plus oppressante que la précédente ne se matérialise pas par une surenchère visuelle. Pas de sang, pas d’image cathartique qui permettent de soulager l’esprit. Juste le naufrage de la civilisation humaine.

Une femme, dont on ne connaîtra jamais le nom ou le prénom, reçoit le colis qu’elle avait pourtant envoyé à son mari derrière les barreaux. Décidée à le lui remettre coûte que coûte, elle prend la route, traversant une partie de la Russie vers la petite ville où se trouve la prison.

Adapté d’une nouvelle de Dostoïevski, le film s’en détache clairement. Une femme douce est une vision hallucinée de la Russie de Poutine, un monde apocalyptique, dangereux où l’humanité se désagrège. D’abord road-movie où l’héroïne rencontre quelques figures tristes ou menaçantes, il devient le récit d’une quête impossible d’une femme fragile au regard triste, perdue dans un monde en déliquescence. Le contraste entre cette femme effacée, discrète et l’univers violent et imprévisible dans lequel elle s’enfonce est d’autant plus brutal que l’actrice Vasilina Makovtseva reste mutique. Ne souriant jamais, cachant ses sentiments : on ne saura jamais si son acte fou, sa persévérance sont un acte d’amour (ce dont on peut douter) pour un mari emprisonné ou une révolte muette face à un monde totalement absurde qui ne connaît d’autres règles que la loi du plus fort. Le choix de l’interprète est un premier coup de génie : sa fragilité comme sa passivité font planer sur elle un danger constant qui oppresse le spectateur. Surtout, dans ce monde chaotique où chacun tente de s’en sortir comme il le peut, son regard, d’une étonnante douceur, est le signe d’une humanité qui ne se résout pas à disparaître, quelles que soient les épreuves. Comme dans tout bon road-movie, elle croisera des visages, plus ou moins bienveillants, des figures de fous, des chanteurs tristes, des policiers corrompus qui abusent de leur pouvoir, mais que l’on devine eux aussi perdus dans un monde où la corruption n’est presque plus un choix mais un mode de vie.

Mais au fur et à mesure que l’héroïne se rapproche de sa destination, plus qu’à Dostoïevski, c’est bien vite au Château de Kafka que l’on pense. L’arrivée dans la ville de province où se trouve la prison fait basculer le récit dans un monde angoissant où la machine administrative détruit les êtres. Kafka est sûrement l’un des auteurs les plus difficiles à adapter, il semble que les cinéastes ayant le mieux réussi à faire ressentir son monde oppressant soient ceux qui n’adaptent pas ses œuvres mais s’adaptent à son œuvre : il y avait Polanski avec Le Locataire, les frères Coen avec Barton Fink, il y a maintenant Sergueï Loznitsa et son cauchemar : Une femme douce.

La première vision du pénitencier est la démonstration du talent de Loznitsa à faire basculer son récit du réalisme le plus cru vers un univers onirique, angoissant : en plan large, la silhouette gigantesque et disproportionnée se dresse à l’horizon d’un paysage de désolation. Baignée d’une lumière ocre aveuglante, le chemin vers le bâtiment semble déjà interminable. Des êtres perdus y convergent, au milieu d’eux, la femme douce.

A l’intérieur, un monde étrange : les gardiens font régner un ordre arbitraire, sans la moindre considération pour les pauvres âmes qui se trouvent face à eux. Un simple morceau de pain est découpé en une infinité de petits morceaux pour vérifier que rien ne s’y cache, on refuse les droits de visite, on fait patienter des familles durant des heures avant de fermer le comptoir… Déjà, ce sentiment étrange que certains visiteurs se trouvent coincés ici de toute éternité et à jamais.

Jusqu’ici, la mise en scène avait déjà dépeint la Russie de Poutine comme un premier cercle de l’enfer. La femme habite au milieu de nulle part, son travail consiste à tenir une station service où l’on se demande bien qui peut y échouer. La banalité du quotidien est faite de rencontres brutales — avec la poste, l’administration, dans le bus. Tout n’est que conflit, les gens ne se parlent pas, ils s’engueulent, s’invectivent, pas de violence au sens judiciaire du terme mais les rapports humains ne sont que querelles, tractations interminables, et tous s’en accommodent. Les personnages sont soit perdus dans d’immenses paysages filmés en plans larges magistraux, soit entassés, dans un bus, dans une gare, dans une taverne.

Les visions dantesques de Loznitsa paraissent alors sortir d’un tableau de Bosch ou Bruegel, la laideur magnifiée qui, hélas pour nous, traduit souvent la réalité. Le village, les paysages doivent beaucoup à Bosch, Une femme douce possède sa puissance évocatrice, cette force qui rend sa vision aussi insoutenable qu’hypnotique.

Même quand ils font la fête, nous sentons à chaque seconde que cela peut dégénérer. Au milieu d’une beuverie où quelques âmes perdues gueulent plus qu’elles ne chantent des chansons grivoises, l’héroïne n’est pas à sa place, pas plus qu’elle ne l’était dans un bus bondé où elle a eu le malheur de monter avec un colis, pas plus que dans le compartiment d’un train à la destination incertaine. Dans ce monde, la solidarité n’est qu’apparence, les pièges partout. Condamnée à errer dans la petite ville faite de ruines et de chemins boueux, la femme douce est avant tout une proie. Quelle aide espérer d’un monde où l’officine chargée de veiller au respect des droits de l’homme et de la loi est sans cesse saccagée par des Poutiniens fascisants qui y voient… la CIA ? Une vieille dame fatiguée range inlassablement le bureau dévasté, îlot d’humanité, ridicule et vain. Autour, des chiens, des graffitis haineux, soit le monde que se sont construit les hommes de la Russie moderne, bien à l’abri de la civilisation.

Les démarches inlassables de la femme pour faire valoir ses droits, pour rencontrer son mari, pour lui donner son colis semblent vouées à l’échec. Rentrer dans le château est impossible, mais elle ne renonce pas. De la même façon, nous tentons de rentrer dans son esprit, de comprendre ce qui la motive, pourquoi ne renonce-t-elle pas et ne fuit-elle pas cette ville dangereuse. Jamais le spectateur n’arrivera à comprendre, à rentrer dans ce château-là, l’esprit d’une femme russe qui refuse de renoncer, de façon aussi absurde que l’administration refuse de la laisser rencontrer son mari.

Petit à petit, elle semble absorbée par la ville, nous sommes au bord du fantastique, si la réalité de la Russie n’a rien d’une fiction (nous en aurons la démonstration dans quelques semaines avec le stupéfiant Faute d’Amour de Zviaguintsev), le cinéaste ukrainien reprend ici le principe qui avait déjà fait la réussite du très sous-estimé My Joy : sans qu’ils puissent vraiment dire à quel moment, spectateurs et protagonistes sont passés de l’autre côté du miroir. Dans un final époustouflant où Loznitsa évoque Fellini autant que Kafka ou Buzzatti, l’héroïne sombre dans une fantasmagorie infernale, là où tout espoir est abandonné.

Le génie de Loznitsa, c’est que cette fin hallucinante apparaît vite au spectateur comme tout à fait logique, comme la seule conclusion possible au sortir d’un voyage où nous n’avions fait que marcher sur les bords du premier cercle. Jusqu’à son basculement final, le monde que décrit Loznitsa est certes infernal, mais il est avant tout réaliste : des hommes perdus dans un pays immense dirigé par des gens corrompus et qui ne laissent derrière eux que le chaos dans lequel doivent se débattre ces silhouettes bruegheliennes… La conclusion ne cherche pas à nous tromper : c’est bien dans notre monde qu’existe cette géhenne. Un monde dans lequel une femme au regard doux n’a pas sa place. Notre monde. Celui que l’on peut heureusement fuir avec Lubitsch, avec Curtis, mais celui que l’on ne peut s’empêcher de regarder en face dans Une Femme douce, fascinés autant qu’effrayés, comme l’on regarde immanquablement le vide quand on a le vertige.

Une femme douce – Ukraine/France/Lituanie/Allemagne – 2h23 – Un film écrit et réalisé par Sergeï Loznitsa – Directeur de la Photographie : Oleg Mutu – Montage : Danielius Kokanauskis – Avec Vasilina Makovtseva, Lia Akhedzhakova, Valeriu Andriuta, Boris Kamorzin.