« Le Redoutable » : for ever Godard

Objet d’un culte que ne justifie pas un visionnage raisonné de ses films, Jean-Luc Godard n’est plus un cinéaste depuis bien longtemps mais un personnage, un rôle. Qu’il devienne le principal protagoniste d’une fiction est donc la suite logique d’une carrière chaotique qui aura vu un cinéaste reconnu par le plus grand nombre devenir un gourou pour certains, une caricature grotesque pour d’autres. C’est justement à la croisée des chemins que se situe Le Redoutable.

Alors que La Chinoise s’apprête à sortir, Jean-Luc Godard est au sommet de sa gloire, considéré comme un maître par la quasi-totalité des cinéphiles, figure de proue de la Nouvelle Vague, cette révolution du N4ES (qui n’est pourtant que la suite logique du « Free cinéma » anglais, les courts métrages de cinéastes comme Tony Richardson annonçant les films de Godard, cela explique peut-être le mépris de celui-ci pour le cinéma anglais… Les historiens du cinéma, pour ne pas égratigner la statue du commandeur, semblent parfois un peu distraits…).

La Chinoise marque une première rupture volontaire du cinéaste avec son œuvre, il s’agit là de sa première œuvre ouvertement politique, Godard y faisait l’éloge du maoïsme, à une époque où personne ne cherchait à savoir combien de millions de morts l’idéologie révolutionnaire du grand timonier avait pu provoquer.

Il eut été facile pour Michel Hazanavicius de se contenter de filmer un être ridicule qui, de son quartier latin pouvait agiter le petit livre rouge et se rêver en révolutionnaire sans avoir la moindre idée de ce qu’est la révolution. Le sujet même du film heurtera les grands gardiens du temple de la nouvelle vague : l’auteur de The Artist et OSS 117 réalisant un film sur le messie cosmo-planétaire du cinéma français : blasphème !!  C’est oublier qu’en plus d’être un cinéaste fort recommandable (les deux OSS 117 sont des sommets de comédie),  l’auteur de The Artist est cinéphile et intelligent : ni idolâtre comme Amalric quand il rate dans les grandes largeurs son prétentieux Barbara, ni faussement provocateur.

OVNI, bien plus malin et étrange que ce que l’on pourrait croire, Le Redoutable n’est donc pas un biopic de plus mais une comédie qui réinvente Godard, Michel Hazanavicius fait du réalisateur d’A bout de souffle un personnage de comédie. S’il faut trouver une filiation, c’est chez Philippe Caubère qui recrée Ariane Mnouchkine dans son Roman d’un Acteur, prenant appui sur la réalité, il se l’approprie pour aboutir à un résultat qui tient autant de la biographie que du conte ou de la bande dessinée. Le Redoutable n’est pas un biopic sur Godard, il suggère Godard… Tout comme l’Ariane Mnouchkine de Philippe Caubère est à la fois vraie et inventée, il en sera ainsi du Godard d’Hazanavicius, ce qui lui permet de rendre son personnage attachant sans rien taire de la monstruosité du personnage — odieux, misogyne, antisémite souvent ridicule — tout en brossant un portrait presque attendrissant d’un être qui se voudrait honnête, engagé, terrifié à l’idée de ressembler à l’image de lui que créent public et critiques.

Il y a surtout dans Le Redoutable de grands moments de comédie. Belle idée pour Michel Hazanavicius qui excelle dans le genre, capable de jongler avec le slapstick comme avec le second degré avec la même réussite. De faire de l’icône non pas une cible mais un personnage de comédie se heurtant sans cesse à la réalité du monde. On a pu, on aurait dû, pointer du doigt le donneur de leçon fustigeant le cinéma bourgeois depuis sa villa suisse, mais Hazanivicius ne remet jamais en question la sincérité des combats de Godard, il préfère multiplier les séquences où la réalité vient contredire les discours lénifiants du cinéaste engagé. Souvent l’intellectuel se trouve confronté aux situations les plus communes (des lunettes qui se brisent pour tout et n’importe quoi, la difficulté de trouver littéralement « chaussures à son pied »).

Le redoutable  est pourtant une comédie plus sombre que ce que sa première heure, très réussie, laisse croire. Peu à peu le film laisse poindre une véritable amertume, un mal de vivre : dans l’euphorie des années 60 apparaît déjà le désenchantement des décennies suivantes, c’est là que le choix de Louis Garrel s’avère d’une grande justesse. Une comédie populaire sur un symbole du cinéma germanopratin, interprété par l’une des icônes des intellectuels, parfois auto-proclamés, du cinéma français : Michel Hazanavicius a dû plonger certains critiques dans le désarroi le plus total : comment critiquer un cinéaste que l’on déteste s’il confie à un des petits chouchous l’un de ses plus beaux rôles ? Le choix de Sophie…

Mais la présence de Louis Garrel n’est pas qu’un pied de nez. Sa capacité à rester sur la ligne entre tragique et comique est ici pleinement exploitée. Louis Garrel, c’est l’assurance de ne pas tomber dans la parodie, de donner au personnage une ambiguïté qui le rend aussi insaisissable que l’original. Personnage de BD hilarant comme héros solitaire et torturé, Louis Garrel rappelle les meilleurs rôles de Johnny Depp, lunaire et touchant, physique et subtil.

Le Godard d’Hazanavicius est aussi un personnage tragique qui aime sincèrement mais se montre odieux, conscient de ses propres contradictions politiques, soucieux de ne pas devenir une icône mais jouant ce rôle avec plaisir, entre réparties, jeux de mots plus ou moins réussis, aphorismes heureux ou pas. Hazanavicius ne tait rien des ambiguïtés du personnage : une sortie antisémite sous couvert de défense des Palestiniens, une réaction violente quand on lui rappelle de quel régime meurtrier il fait la propagande alors qu’il ne peut rien opposer si ce n’est la même force brutale qu’il dénonce chez les policiers : incapable d’assumer ce qu’il est, Godard n’aura fait que se fuir.

Film gigogne qui réinvente un personnage qui tente de se réinventer, Le Redoutable laisse pourtant le goût d’inachevé d’un film qui cache si bien son ambition qu’il en devient nonchalant. Le contraste entre le sujet et la forme devient un système lassant. Michel Hazanavicius étire certains gags jusqu’à ce qu’ils perdent de leur force : Garrel expliquant face caméra que les acteurs sont si cons qu’ils pourraient prononcer cette réplique face caméra, c’est amusant, c’est facile aussi. Une séquence interminable où les deux héros, inutilement nus, expliquent qu’une plaie du cinéma est la nudité gratuite : amusante au début mais s’étirant encore et encore. La facilité du clin d’œil à répétition est une des limites du film, certains plans sursignifiants rappellent qu’Hazanavicius a aussi tourné The Search.

On ressort du Redoutable avec l’impression d’avoir vu un grand film manqué, un exercice de style brillant mais un peu limité. Dommage car le film impressionne parfois : techniquement il est ambitieux, il séduit dans sa reconstitution d’années 60 fantasmées et surtout par le talent de Louis Garrel qui réussit à rendre touchant son Godard, insupportable, maladroit mais dont on ne doute jamais des sentiments pour Anne Wiazemsky, interprétée avec candeur par Stacy Martin, aussi lumineuse que le grand maître est sombre. Ce couple mal assorti est le cœur du film, le cinéaste de la nouvelle vague qui n’a jamais su montrer les femmes que comme des fantasmes masculins avec la jeune héroïne qui cherche à être chose qu’une adorable potiche. Pygmalion et sa créature, situation confortable pour un réalisateur qui considérait que « et mes fesses, tu aimes mes fesses » était un dialogue de cinéma acceptable.

Le génie est en effet jaloux, cruel, mais éperdu d’amour comme le héros d’un film qu’auraient détesté les critiques des Cahiers. Hazanavicius fait vivre à l’homme qui créa le ridicule collectif Dziga Vertov les aventures d’un mélodrame commercial. Ironiquement c’est par là que le monstre s’humanise, dans cette étrange variation de La belle et la bête. La dernière belle création, bien malgré lui, de Jean-Luc Godard ce serait la nouvelle Anne. Le Redoutable est aussi le récit de l’émancipation d’une femme au prix de sa carrière d’actrice tandis que Jean-Luc s’efface derrière le monstre…

Aussi attachant et agaçant que son personnage principal Le Redoutable est l’œuvre bancale d’un cinéaste un peu trop malin mais incontestablement brillant. Après The Artist, OSS 117 ou Le Grand détournement, Michel Hazanavicius continue son étrange voyage aux sources d’un cinéma disparu et, s’appuyant sur un formidable Louis Garrel, imagine le Godard d’avant la fuite, avant que le gourou prenne le pas sur l’auteur, l’histoire d’un cinéaste qui cesse d’être un homme pour devenir ce qu’il redoutait d’être : un mythe… Il n’est pas interdit de trouver ce Godard là plus intéressant que le véritable.

Le RedoutableFrance – 2017 – Durée : 1h47 – Un film de Michel Hazanavicius – Écrit par Michel Hazanavicius d’après le roman d’Anne Wiazemsky – Directeur de la photographie : Guillaume Schiffman- Montage Anne-Sophie Bion : Avec Louis Garrel, Stacy Martin, Berenice Bejo, Micha Lescot, Gregory Gadebois.