Peindrécrire (Anael Chadli, Notes de Voix)

Anael Chadli (DR)

Notes de Voix n’est pas un livre sur l’écriture ou sur la peinture, même s’il y est question de littérature et de peinture. Ce n’est pas un livre qui explique ou illustre le travail du peintre, de l’élaboration d’une œuvre. Notes de Voix concerne le processus de création du livre autant que d’une œuvre picturale dont le développement a lieu ailleurs, en dehors du livre, en même temps que, sous une autre forme, dans le livre. Ce processus de création s’effectue autant qu’il échoue, recommence, est interrogé sans cesse – tout ceci faisant partie du processus lui-même.

Notes de Voix est traversé de « Je » divers. Il y a le Je empirique qui occupe la place du narrateur qui serait Anael Chadli, avec ses états internes, ses pensées, ses impressions et sensations, les anecdotes de l’existence. Au premier abord, le livre pourrait être lu comme un journal. Mais ce Je ne se dit qu’à l’intérieur de relations avec d’autres et d’autres choses. Il se dit et existe, par exemple, avec d’autres Je, ceux d’écrivains dont le livre reproduit des extraits d’œuvres (Jabès, Tsvetaïeva, Artaud, Novarina, Césaire, Anaïs Nin, etc.). Le Je se fait polyphonique, habité de voix qui lui permettent de dire autant qu’elles le guident, dire et tracer des lignes qui sont des chemins à emprunter allant ici ensemble. Le Je qui fait office de « narrateur » n’est pas celui d’un sujet souverain, constitué, ni celui d’un individu qui raconterait ce qui lui arrive : il s’agit d’un Je fragile, incertain, inachevé, se construisant avec les textes d’auteurs choisis, selon une architecture instable, réinterrogée, recommencée à l’intérieur d’une recherche qui ne semble pas devoir finir.

De ce point de vue, Notes de Voix n’est pas un journal mais un exercice de soi par lequel se penser, s’éprouver, se constituer – un soi qui est pluriel, qui est un processus en acte, un soi dont l’essence est la quête – ou la perte – de soi plus que l’achèvement.

Si dans cet exercice les mots de la littérature sont fondamentaux, entrent également en jeu le rapport au monde, aux autres et, bien sûr, à la peinture. Comme pour la littérature, ces rapports ne sont pas extérieurs au Je qui en fait l’expérience, ils sont constitutifs de son être, de son instabilité, de sa relance vers des directions nouvelles, de sa création continuée. Ces relations comportent en elles différents Je : celui qui écrit, le Je du peintre, le Je empirique, le Je social, le Je psychologique – autant de Je qui se heurtent, se répondent, passent l’un dans l’autre, se changent, se relient comme une constellation mobile. Ces rapports sont d’autant plus complexes que dans Notes de Voix ils se développent selon au moins deux niveaux : le niveau empirique et celui de la création, les deux résonnant l’un avec l’autre, l’un dans l’autre, comme deux séries qui échangeraient des signaux, des signes par lesquels elles communiquent, se croisent, s’altèrent, coexistent nécessairement.

Le livre d’Anael Chadli n’est donc pas du tout un journal : il est un exercice de soi et une cartographie des lignes et processus par lesquels le Je du créateur se fait et se défait, il est l’expérience de rencontres, de dons et de dépossessions qui façonnent la matière et les formes d’un Je invisible, inapparent dans le livre et qui est le Je créateur, le Je multiple et anonyme de la création, pur processus de création de soi et de l’œuvre. Ce sont les voix autant que les voies plurielles de ce Je que le livre fait exister.

Un autre enjeu central du livre concerne le rapport entre la peinture et l’écriture. Anael Chadli est aussi un peintre singulier, remarquable. Notes de Voix tourne autour d’une œuvre picturale qui s’intitule « Voix », œuvre projetée, espérée, en cours de réalisation, se rattachant à la littérature, à l’écriture. Les tableaux d’Anael Chadli sont faits d’extraits de textes littéraires que le peintre reprend, répète, réagence. Il ne s’agit pas de simplement recopier les textes – comme si le tableau était la même chose que la page – mais de les introduire dans l’espace de la peinture, espace qui nécessairement les affecte, les transforme.

L’écriture hante l’histoire de la peinture, beaucoup de choses ayant été écrites sur ce sujet, comme beaucoup de choses ont déjà été réalisées, de Magritte à Twombly, de Tàpies à Basquiat, etc. Le principe élémentaire de l’introduction de l’écriture dans la peinture est que les deux sont par là affectées, altérées. Pour Anael Chadli, il n’est pas question de seulement écrire sur des toiles ou de laisser à l’écriture un espace dans la toile, mais de composer la toile avec de l’écriture pour en faire « un paysage à partir de l’écriture », « créer un paysage d’écriture ». Ce qui peut s’entendre : faire sortir l’écriture du livre, de la page, l’entrainer vers un autre type d’existence, un autre régime d’apparition et de signification, un régime où l’écriture, avant de dire, devient d’abord visible, existant pour l’œil selon des rythmes et mouvements qui prévalent sur ce que signifient les textes.

C’est ce qu’implique la visibilité de l’écriture qu’interroge et recherche Anael Chadli dans Notes de Voix, faire passer l’écriture dans la peinture donnant à voir ce qu’est l’écriture en deçà de l’écrit : un nomadisme, une dissémination, une prolifération, un ensemble instable de possibles liant la signification et son absence, le silence le plus profond qui vit en elle. Par la peinture, la phrase « se déploie dans tous les sens à la fois », « Phrase herbe, phrase sédiment, phrase ruisselante des pluies diluviennes de l’écriture ». L’extrayant de la page, de la logique du livre, la sortant d’une invisibilité qui serait la condition de sa lisibilité, la peinture agit ici, pourtant, comme révélatrice de l’écriture, celle-ci devenant moins signifiante que visible, forme et rythme, matière asignifiante, mouvement d’un flux pluriel qui s’écoule (« Il ne semble déjà pas manifeste que l’écriture soit un langage »). Pour le dire autrement : Anael Chadli n’utilise pas la toile comme si elle représentait la page du livre – d’autant moins que les textes recopiés le sont de manière manuscrite –, il délaisse le régime de la représentation pour rendre possible une existence proprement esthétique de l’écriture, ce qui paradoxalement fait advenir l’écriture à elle-même, ce qui la révèle comme autre que le langage, autre que la langue, cet autre étant ce qu’est l’écriture par définition.

Parallèlement, la création de tableaux à partir de textes agit sur la peinture elle-même, sur le visible qui la constitue, et vient le troubler. Les œuvres plastiques d’Anael Chadli donnent à voir une image, mais une image qui est également un texte lisible : de loin on voit, de près on lit. L’œuvre créée existe dans et par ce double statut qu’elle est en même temps sans pouvoir l’être simultanément. Il s’agit d’extraire l’image de son cadre habituel, de sa visibilité, pour la déplacer à l’intérieur d’un autre espace qui est celui de l’écriture, de la lisibilité, de la signification. Là encore, la démarche vise à produire une critique du cadre, à interroger ce qu’il fait exister autant que ce qu’il efface, à problématiser ses conditions et ses effets.

Le résultat de cette démarche est qu’Anael Chandli, dans ses toiles, crée une image, une visibilité, et en même temps plus et autre chose qu’une image : il peint une image absolue, qui ne représente rien et ne renvoie qu’à elle-même, et il peint la différence entre l’image et le texte, la contamination de l’image par le texte et du texte par l’image, le mouvement de l’un à l’autre, du sens au non sens, du lisible au visible comme les deux lignes d’une même série qui à la fois affirment leur différence et, à l’intérieur de cette différence, s’agencent pour créer l’œuvre autant que la pensée, le sujet, le monde (« Le visible n’est pas lisible / Le lisible n’est pas visible / deux versants d’une même réalité ou d’un même mirage »).

C’est aussi ce mouvement complexe qu’opère à sa façon Notes de Voix. Si ce livre n’est pas un livre sur l’écriture ou la peinture, c’est parce qu’il se tient à l’intérieur de la différence entre écriture et peinture, et s’efforce, déplaçant la peinture dans l’espace de l’écriture, non de dire la peinture mais de la faire exister selon le régime signifiant de la langue autant que selon le régime esthétique asignifiant, le régime non représentatif de l’écriture. L’écriture ne pouvant dire le tableau ou l’expérience de la création, ne peut que se diffracter en approches plurielles, en questions, proliférer en chemins vers l’œuvre, autour de l’œuvre, à travers l’œuvre, elle ne peut qu’inépuisablement s’épuiser dans un dire inachevé, parcourir la différence qui la rend possible et l’habite autant qu’elle affecte et destitue le sujet pour qu’advienne l’écrivain.

Anael Chadli, Notes de Voix, éditions Approches, 2017, préface de Marie Cosnay, 200 p., 17 €.