Le rêve dans tous ses états : « Le rêve des formes », exposition au Palais de Tokyo

Sylvie Chartrand © Jean-Philippe Cazier

En reliant rêve et forme, l’exposition organisée au Palais de Tokyo montre en quoi le rêve défait les formes mais aussi génère des formes. Dans « Le rêve des formes », il s’agit également de montrer que la forme est porteuse de rêve, génératrice de rêve et de rêverie.

L’enjeu est d’autant plus intéressant qu’il introduit de la plasticité dans la notion de forme. Celle-ci est une notion particulièrement complexe de l’histoire des idées, formatrice de logiques, de représentations du monde autant scientifiques que philosophiques ou artistiques, de représentations sociales et de la subjectivité. La forme est le plus souvent assimilée à un cadre qui rend possibles des limites définies, nettes, une stabilité et une identité – un cadre protecteur contre l’informe ou le difforme, excluant ce qui ne relève pas de sa logique et de sa dynamique. Or, si les formes sont l’occasion de rêves, si elles se mettent elles-mêmes à rêver, elles sont contaminées par la logique du rêve qui est une logique du changement, de l’instable, de l’étrange et du non évident : le rêve déforme.

La forme sort de son propre cadre pour devenir nomade, vague, glissant à travers la frontière qui la sépare de l’informe – elle est prise dans des processus de création qui ne sont plus exclusifs et appellent l’existence, la venue au jour de ce que la forme rejetait et rendait invisible : les puissances de la matière, les mouvements, l’altération comme principe ontologique, le grouillement du chaos, l’existence du difforme, du déformé, de l’informe, la possibilité de formes proliférantes, exubérantes, hors-cadre, etc. « Le rêve des formes » permet la traversée d’une nouvelle logique de la forme inséparable de dynamismes qui la contestent, la font sortir d’elle-même pour l’ouvrir à un monde pluriel et multiple qu’elle a longtemps ignoré ou combattu.

Détail d’une photographie de SMITH © Jean-Philippe Cazier

Dans cette exposition, ces approches du rapport entre rêve et forme s’organisent de manière privilégiée à partir de ce que les science et techniques contemporaines permettent de faire et de penser. L’exposition rassemble des artistes, des scientifiques, des collaborations entre eux, mais insiste surtout sur les démarches artistiques ou les investigations scientifiques situées au croisement de ces domaines a priori étanches l’un à l’autre. La science et la technique contemporaines découvrent des formes étranges comme celles des nuages, des vagues, des dunes, formes inséparables de mouvements déformants, d’une instabilité constante ; elles se rapportent à des objets dont les formes impliquent des processus de production aléatoires, « chaotiques », non orientés vers des formes prédéfinies ; elles s’enfoncent dans des dimensions de la nature, du vivant, où se découvrent des formes surprenantes, inconnues, déroutantes. La science et la technique enrichissent le vocabulaire et l’imaginaire des formes d’une façon qui est attirante pour l’artiste. Surtout, la science et la technique actuelles permettent la génération de formes inédites et paradoxales (infographie, 3D, etc.) qui relancent vers de nouvelles directions les possibilités plastiques et la réflexion esthétique.

Dora Budor © Jean-Philippe Cazier

« Le rêve des formes » se présente ainsi comme une mise en scène de rêves communs entre la science, la technique et l’art – rêves dans lesquels l’art ne représente pas le monde de la science ni n’utilise simplement les possibilités techniques, mais rêves par lesquels se créent des hybridations entre ces domaines, des rencontres créatrices, riches de processus de création et d’œuvres inédits.

Dans « Le rêve des formes », la science et la technologie actuelles sont envisagées comme révélatrices et génératrices de rêves de formes nouvelles mais aussi d’autres représentations et possibles de la nature, de l’univers, de la science, de l’animal, de la technique, de l’humain : des interférences et croisements qui sont des rêves en ce sens qu’ils problématisent et redistribuent les frontières qui sont supposées les séparer, qui rendent ces frontières poreuses et mobiles, dans le sens aussi où l’on peut envisager des hybridations entre ces domaines distincts, l’émergence de nouvelles réalités qui font sortir la nature, l’animal, l’humain, la technologie de leurs cadres habituels et périmés, de leurs formes jusqu’alors évidentes, distinctes et immuables. Si les thèmes et questionnements du transhumain ou du posthumain traversent l’exposition, ils y sont aussi présents comme l’ouverture de nouveaux territoires pour la création plastique, l’ouverture d’un nouvel imaginaire et de nouvelles possibilités plastiques.

Mimosa Echard © Jean-Philippe Cazier

L’exposition mêle des propositions esthétiques inédites, des alliances novatrices entre art, science et technique, des formes étranges, des corps et des images méconnaissables, des matières vivant d’une nouvelle vie, des possibilités psychiques inquiétantes autant qu’attirantes. Dora Budor transforme des grenouilles en ombres étranges, en formes fantomatiques qui flottent au-dessus de nos têtes comme des présences paradoxales, inconnues et nocturnes. Les panneaux lumineux d’Annick Lesne et Julien Mozziconacci exhibent en grand format des formes habituellement invisibles du vivant, formes nébuleuses par lesquelles le vivant inclut en lui-même de l’art, une étrangeté du monde qui n’est pas seulement due à la révélation de ce qui existe sans pourtant être habituellement vu, mais qui est aussi le propre du monde tel qu’il existe dans l’art. Les deux grands panneaux exposés par Mimosa Echard, pouvant évoquer les toiles de Pollock, présentent de manière paradoxale une alliance entre la forme et le mouvement, entre le désordre et la fixation d’une structure, entre le naturel et l’artificiel que le hasard assemble et agence. L’œuvre de Patrick Jouin se fait créatrice de formes et matières inédites et celle d’Anicka YI invente des hybridations entre espèces et matières qui font surgir un autre monde dans ce monde.

Arnaud Petit, Alain Fleischer, Jean-Philippe Uzan © Jean-Philippe Cazier

Dans les œuvres de tous les autres exposants, les corps, les règnes, les images acquièrent des statuts inédits, existant selon des dimensions multipliées productrices de nouveaux mondes, de « monstres » qui sont l’indice de notre imaginaire actuel, de ses limites comme de leur au-delà. Les sens sont troublés, les identités deviennent flottantes, le réel est envahi de rêves qui le déforment et l’habitent désormais, le faisant basculer au-delà de lui-même, étant eux-mêmes la réalité insoupçonnée qui est devenue ou deviendra la nôtre. L’une des dernières salles de l’exposition est consacrée aux photographies de SMITH qu’accompagne une ambiance sonore composée par Antonin-Tri Hoang. SMITH et Hoang englobent cet ensemble dans une fiction qui est un rêve réunissant l’imaginaire scientifique, un temps qui est processus de formation et déformation, une alliance du visible et de l’audible qui sollicite le corps de manière plurielle et déstabilisante. La présence de ces œuvres est d’autant plus pertinente au sein de cette exposition que le travail de SMITH montre des corps qui sont autant de formes mais sortant d’elles-mêmes, de leur identité supposée, de leur fixation à un genre ou à un « destin » biologique – corps qui peuvent être appréhendés uniquement selon le détail d’une épaule, d’une partie indéterminée, ou qui inscrivent à même la chair des devenirs non humains, le tatouage d’un animal qui attire le corps en dehors de ses cadres normés, selon la logique d’un devenir qui est celle d’un rêve du corps.

Exposition « Le Rêve des formes », Palais de Tokyo, Paris, du 14/06/2017 au 10/09/2017.

Avec Francis Alÿs, Hicham Berrada & Sylvain Courrech du Pont & Simon de Dreuille, Michel Blazy, Juliette Bonneviot, Dora Budor, Damien Cadio, Julian Charrière, Sylvie Chartrand, Clément Cogitore, Hugo Deverchère, Bertrand Dezoteux, Mimosa Echard, Alain Fleischer, Fabien Giraud & Raphaël Siboni, Bruno Gironcoli, Spiros Hadjidjanos, Patrick Jouin, Ryoichi Kurokawa, Annick Lesne & Julien Mozziconacci, Adrien Missika, Jean-Luc Moulène, Marie-Jeanne Musiol, Katja Novitskova, Jonathan Pêpe & Thibaut Rostagnat & David Chavalarias, Olivier Perriquet & Jean-Paul Delahaye, Arnaud Petit, Jean-François Peyret & Alain Prochiantz, Gaëtan Robillard, Gwendal Sartre, SMITH & Antonin-Tri Hoang, Anicka Yi

Commissaires : Alain Fleischer et Claire Moulène.

Le numéro 25 du magazine Palais est consacré entièrement à cette exposition, bilingue (français / anglais), 216 pages, 15 €