Marguerite Yourcenar à travers sa correspondance (2/5), par Jean-Pierre Castellani

Marguerite Yourcenar

De l’examen de la Correspondance, on tirera aussi la certitude que Marguerite Yourcenar a toujours été une impitoyable et inlassable critique littéraire dans une relation sans cesse remise en question avec l’acte d’écrire. C’est ainsi qu’elle répond longuement à un jeune étudiant, Simon Sautier, alors en pleine élaboration d’un Mémoire sur ses textes : « J’ai passé huit jours à une étude ligne par ligne de votre travail, ce qui représente pour quelqu’un d’aussi enfoncé que moi-même dans le travail littéraire que je le suis, le maximum de ce que je puis donner. Je vous demande de comprendre que cette attention scrupuleuse est en un sens un éloge : je ne l’aurais pas eue si votre manuscrit avait été sans intérêt et sans valeur pour moi, et de comprendre aussi que je l’ai traité comme à la relecture je traite les miens, c’est-à-dire impitoyablement. »

On voit surtout, dans de nombreuses lettres, le soin qu’elle met à réunir des documents photographiques pour une future édition illustrée des Mémoires d’Hadrien. Elle a un long échange avec Ernesto Nash, dont les photographies de l’obélisque du Pincio ne correspondent pas à ses vœux. Elle lui dit, en novembre 1957 : « Votre photographie de l’obélisque du Pincio me déçoit » On comprend mieux les raisons du retard pour la publication de cette édition illustrée des Mémoires d’Hadrien.

Le troisième volume de la Correspondance de Yourcenar s’intitule : Persévérer dans l’être, correspondance 1961-1963 (2003). Quand débute cette correspondance, en 1961, Yourcenar a 57 ans, elle est encore dans la suite du fantastique succès mondial de Mémoires d’Hadrien, depuis sa publication, en décembre 1951. Elle jouit alors du statut privilégié d’écrivaine française de renommée internationale mais cela ne modifie en rien son comportement, ses habitudes de vie et de travail : elle semble connaître à cette époque une pause dans sa création proprement dite. C’est surtout une période très studieuse : elle travaille à l’adaptation au théâtre de la nouvelle version de Denier du Rêve, elle reprend Pindare, corrige les épreuves de Sous bénéfice d’inventaire (1962), publie Les mystères d’Alceste (1963) et Qui n’a pas son Minotaure, prépare une édition illustrée des Mémoires d’Hadrien. Ce sont des ouvrages que l’on peut considérer comme mineurs ou secondaires.

Ces lettres sont la preuve d’une activité épistolaire frénétique : elle en écrit parfois plusieurs par jour. Elle se lance dans des tournées de conférences et dans des voyages nombreux à travers le monde de l’Islande à la Russie. Mais elle poursuit avec autant d’obstination son travail d’écriture et la défense de ses intérêts. Mieux encore, ses problèmes commerciaux avec les maisons d’édition se compliquent à la suite de ce succès grandissant.

En 1961, la préparation de la tournée prévue dans différents centres américains, à Philadelphie en particulier, l’occupe beaucoup. Elle écrit aux responsables administratifs et académiques pour déterminer les sujets de sa conférence (« Proust, le spiritualisme »), la langue à utiliser dans la causerie, les conditions techniques, les repas, les hôtels, et aussi les gratifications dans chaque cas. Yourcenar, au-delà d’une politesse apparente, s’y montre pressante, précise, teigneuse même : elle choisit les dates, les escales, les lieux de résidence, les conditions d’accueil, les pauses, la langue des causeries, les rémunérations exactes et le partage des frais entre les organismes qui la reçoivent, les notices de présentation, elle demande le nom du bâtiment et le numéro de la salle et s’inquiète même de la présence de micros dans la salle : « Je me tiens toujours debout pendant une conférence et ne lis jamais. Aussi n’ai-je pas besoin d’un haut lutrin, mais je trouve néanmoins que cela favorise mieux la clarté de l’élocution qu’une table sur laquelle on est tenté de s’appuyer. Je crois ne pas avoir besoin de lampe, mais j’aurai bien besoin d’une carafe d’eau. Merci d’avance. » Elle précise à W. Kitchin, administrateur à l’université de Virginie : « Pour Staunton, je préfèrerais une chambre d’hôtel à une suite de l’université réservée aux invités puisque, maintenant que nous avons prévu de voyager en voiture, nous prenons notre petit épagneul avec nous (il est docile et a l’habitude de voyager, mais est certainement interdit d’entrée dans les chambres de l’université). Du fait de nos de nos arrangements nous préférons une chambre double avec bain. Miss Frick en paiera la moitié évidemment »

Elle se montre cassante  aussi avec le directeur de cette université : « De fait, je ne tiens pas l’Université responsable de votre attitude évasive en la matière dès le début de notre correspondance. Et pas plus que je ne la considère responsable de votre absence de courtoisie. »

Elle exige de la transparence dans les comptes pour la répartition des frais entre les Centres qui la reçoivent : elle envoie une note de frais très détaillée : transport, kilométrage, repas, en défalquant les repas officiels offerts, les petits déjeuners, les porteurs de valises, les pourboires, les appels téléphoniques, mais en même temps elle ne veut pas abuser et elle déduit de ses notes de frais ceux qui concernent sa compagne Grace.

Elle pose clairement, dans toutes ses relations de travail, ses conditions, pour éviter les ambiguïtés, comme lorsqu’elle dit à Raymonde Temkine, la directrice de la revue Pour l’Art que toute publication doit être rémunérée : « Personne ne comprend mieux que moi les difficultés dans lesquelles se débat une jeune revue, et l’importance qu’il peut y avoir pour les auteurs à être publiés, même à titre bénévole, mais tout travail non rémunéré tend à obliger l’écrivain à faire ailleurs œuvre de littérature commerciale (ce qui le déclasse) ou encore à exercer pour vivre une autre profession (ce qui est parfois indispensable, mais lui enlève les forces et les loisirs nécessaires pour son œuvre propre) et enfin risque de faire la part trop belle au riche ou vaniteux amateur. »

Le ton est péremptoire, il n’admet pas de discussion, il n’y a aucun effet de style, sinon l’expression de cette « volonté sans fléchissement » qu’elle a revendiquée. Ces lettres sont remplies de données pratiques, voire techniques, sans effet linguistique, elle va à l’essentiel, ce sont des consignes ou des exigences directes. Elles reflètent pourtant sa personnalité véritable : pragmatique, lucide, avec une volonté farouche de tout contrôler dans les moindres détails. Ainsi elle exige les épreuves pour l’édition de L’Histoire Auguste aux éditions du Rocher. Là aussi elle argumente, prouve, tranche, en faisant appel à ses connaissances érudites. Elle se mêle de la présentation sur la page de garde de la nouvelle édition des Nouvelles Orientales.

Elle bombarde de demandes insistantes les directeurs du Louvre, du British Museum, du Musée d’Alexandrie, de Copenhague, d’Alger, en vue de la publication de nouvelles versions illustrées des Mémoires d’Hadrien, aux Etats-Unis ou en Suisse. Elle cherche avec acharnement les meilleures photographies ou reproductions des photos de la Villa Adriana, du buste d’Antinoüs, ou de l’Empereur Hadrien. On trouve toujours un désir de qualité, de perfection. Sa volonté de dépenser le moins possible évidente mais elle fait preuve aussi de loyauté dans la négociation. Pour obtenir des photographies d’Hadrien ou d’Antinoüs, elle précise chaque fois la taille, l’angle, le numéro de la statue, elle négocie le prix, contrôle les légendes. On dirait plus une comptable qu’une écrivaine. Les calculs sont précis, ils ne peuvent être discutés ! Elle cherche l’excellence, paye mais exige, ajoutant même un chèque pour les frais. L’édition illustrée sera publiée en 1963.

Il en est de même pour la défense de ses intérêts dans les différents contentieux financiers qu’elle connaît et qu’elle traite d’abord avec Maître Marc Brossollet. La correspondance avec cet avocat est d’une redoutable précision. Yourcenar se révèle être une plaideuse qui ne lâche rien et qui a des archives parfaitement tenues depuis des années. Dans tous ces cas, elle se montre pugnace, têtue, impitoyable : elle argumente, fait appel à une documentation très complète en énumérant chaque fois les dates des éditions, le détail des contrats, les exactes conditions financières.

Yourcenar veut résilier les anciens contrats signés avec Plon et même payer des frais rétroactifs à Grasset. En définitive, elle obtient de publier ses livres comme elle l’entend, dans l’ordre chronologique qu’elle a choisi. Elle connaît parfaitement les différences entre textes anciens, révisés, réédités… et nouveaux.

La correspondance avec le metteur en scène Yves Gasc, pour l’adaptation au théâtre de son roman Denier du Rêve, est également significative de sa méthode de travail. Le projet l’intéresse beaucoup : elle lui communique une nouvelle structure théâtrale du texte narratif, négocie la suppression de certains personnages, elle le relance sans cesse, s’occupant même des costumes des acteurs. Son souci de précision, déjà perçu dans ses négociations commerciales, se traduit ici par une véritable réflexion sur la métamorphose d’un texte romanesque en texte théâtral. Le projet échouera par manque de moyens mais elle y fait montre d’une immense capacité de création, d’attention et d’innovation. Yourcenar le reprendra en 1971 en publiant sa pièce Rendre à César, ce qui prouve son obstination.

Il en est de même avec le procès qu’elle engage contre la Direction du Théâtre des Mathurins, à la suite d’une mise en scène de sa pièce Electre par l’acteur et metteur en scène Jean Marchat. La collaboration pour ce montage avait commencé en 1952. Yourcenar veut, comme à son habitude, donner son avis sur la mise en scène, les costumes, le choix des acteurs et actrices ! D’où la rupture définitive en 1954 et un procès avec Marchat qui apparaît dans les lettres des volumes précédents. Cette longue polémique se termine par la victoire de Yourcenar, en 1956. Elle est cassante avec un éditeur de Munich qui tarde à concrétiser un projet : « Je vous prie donc de ne pas m’en reparler avant que je n’en prenne l’initiative ».

Elle est impitoyable avec Georges Roditi responsable à la Nouvelle Bibliothèque Française d’une nouvelle édition de Mémoires d’Hadrien dont la « Liste d’œuvres du même auteur » est truffée d’erreurs qu’elle rectifie minutieusement. Ou avec une certaine Andrée Dubini qui lui a envoyé un manuscrit et à qui elle donne une sévère leçon de savoir-vivre : « Pour commencer, laissez-moi vous blâmer très sérieusement d’avoir envoyé un manuscrit non recommandé à une personne et à une adresse que vous ne connaissez pas, et par l’entremise des bureaux d’un éditeur. […] Laissez-moi ajouter tout de suite qu’il serait plus sage et plus courtois de précéder tout envoi de ce genre d’une lettre demandant à l’écrivain auquel vous vous adressez s’il aura ou non le loisir de lire votre manuscrit, et s’il consent à se charger du travail critique que vous exigez de lui quand vous le mettez dans l’obligation de juger votre œuvre. »

Au fur et à mesure de la lecture de ses lettres si précises et si exigeantes, pour ne pas dire maniaques, on connaît mieux les conditions de vie de Yourcenar aussi bien à Petite Plaisance que dans son nomadisme à travers l’Europe : ainsi la description qu’elle donne de son emploi du temps dans l’Ile de Monts Déserts à Ethel Adran en juillet 1955 : « Nous habitons une petite maison très simple, avec un assez grand jardin, et beaucoup de livres, et pourrons vous garder quatre à cinq jours. L’automne dans cette région est généralement admirable grâce aux fameux feuillages roux, rouges et violets de l’été indien, mais il fait d’habitude assez froid. Toutefois, nous possédons assez de lainages pour tenir au chaud une visiteuse, qui préfère ne pas s’encombrer de trop de bagages ; apportez seulement de solides souliers et un bon manteau »