Le Vénérable W. : Le Dalaï a mal

Après Général Idi Amin Dada sur le terrifiant dictateur ougandais puis L’avocat de la terreur , où il dévoilait la face cachée de Jacques Vergès, Barbet Schroeder achève sa trilogie de la terreur avec Le vénérable W. , documentaire glaçant sur le moine birman Wirathu, bouddhiste prêchant la haine et appelant à la disparition de la minorité musulmane des Rohingyas.

On saura gré à Barbet Schroeder de rappeler que l’intégrisme ne concerne donc pas la seule religion musulmane et que le bouddhisme, célébré comme la religion de la paix et de la tolérance souffre aussi de voir son message détourné. Ne le cachons pas, oui, en 2017, montrer des musulmans victimes de la folie d’une poignée de bouddhistes est un choix politique fort. Il est toujours bon de le rappeler : la folie meurtrière, la haine, ne sont pas la prérogative de l’Islam mais de n’importe quelle religion quand elle est utilisée à des fins politiques notamment. Ce n’est évidemment pas le bouddhisme qui est la cible de Schroeder, le film le rappelle par l’intermédiaire d’une voix off, mais l’utilisation que peut en faire n’importe quel illuminé au nom d’une idéologie destructrice.

Rien ne distingue la folie de Wirathu des discours des autres fous de dieu, intégristes ou extrémistes de tout poil, croyants comme athées d’ailleurs, mais le contraste entre la violence des propos et le sourire apaisant d’un moine en tenue, marque le spectateur.

L’essentiel du film est composé d’images récupérées sur le net, des images d’informations ou enregistrées sur téléphone : la première qualité du film est donc son montage. Du déluge d’images amateurs que prennent acteurs et témoins, le réalisateur crée un ensemble cohérent, qui raconte une histoire de façon précise : s’attardant d’abord sur le personnage, avant de relater les faits, conséquences des discours haineux et de l’idéologie de ce si peu mystérieux maître Wirathu. Comme dans ses précédents films, Schroeder n’assène rien, sorte d’anti-Michael Moore qui préfère laisser la parole au monstre, sans chercher à tout prix l’effet Kolachov (une image choisie pour orienter le sens des précédentes), qui est la base du travail de Moore jusqu’à la manipulation outrancière.

Ici, le cinéaste préfère dévider lentement sa bobine. Petit à petit, ce qui pouvait paraître comme une ironique provocation nécessaire, rappelant qu’il n’y a pas de bonnes ni de mauvaises religions mais des fanatiques et des victimes partout, laisse apparaître l’histoire d’un génocide qui s’annonce, d’insupportables massacres.

Le folklore laisse place à l’horreur et si l’on est d’abord surtout fasciné par ce rituel bouddhiste dévoyé, on est plongé dans les exactions commises par des birmans poussés à la haine envers la communauté musulmane, accusée d’envahir l’ouest du pays, de chercher à détruire par le mariage la culture du pays, de monopoliser les commerces, violer les femmes etc.

A un dramatique fait divers — le viol d’une jeune bouddhiste par des musulmans de passage — répondent des scènes de violences inouïes : un homme qui brûle, d’autres battus à mort : on a d’abord beaucoup entendu la parole de Wirathu, on voit maintenant les effets de son discours.

Nul voyeurisme de la part du réalisateur, mais au contraire la volonté de démonter la mécanique de la terreur. Contrairement à Jacques Vergès dans L’Avocat de la terreur, Wirathu n’exerce aucune fascination sur Barbet Schroeder, le personnage serait presque ridicule si ses prêches ne débouchaient pas sur de sanglantes expéditions punitives. Au milieu des images d’archives, des vidéos filmées au téléphone portable qui montrent la confusion et le désastre, Schroeder apporte le contrechamp nécessaire : l’image fixe du mal, que le cinéaste filme frontalement, sans piéger son sujet, sans recherche du spectaculaire. C’est le mal dans toute sa banalité, l’horreur dissimulée sous les vertus bouddhistes. En contrepoint, la voix apaisante de Bulle Ogier, rappelant les principes du bouddhisme et rendant la mécanique de détournement du moine plus insoutenable encore.

Le film montre aussi l’impuissance des bouddhistes face aux manipulations de Wirathu qu’il demeure impossible de faire taire. Au passage, on écornera aussi l’icône Aung San Suu Kyi, dont l’arrivée au pouvoir n’a rien changé pour la communauté Rohingya, au contraire, non seulement Wirathu poursuit son œuvre destructrice, mais des lois allant dans son sens furent votées, faisant de la minorité musulmane des citoyens de seconde zone, obligés de rester à l’écart.

Petit à petit, le film s’éloigne même de son personnage central qui apparaît alors comme un instrument aux mains de la junte birmane au pouvoir. Non seulement le gouvernement ne cherche pas à le faire taire, mais il soutient  désormais ses appels aux meurtres, sous couvert d’auto-défense bien sûr.

Emprisonné en 2003 lors de la révolte avortée des moines birmans, Wirathu est devenu utile face à l’ennemi commun : la minorité Rohingya. La tentative de purification ethnique date au moins des années 70, la montée des tensions entre musulmans et bouddhistes aboutit à un regain de tension dans une partie du pays où les musulmans sont parfois majoritaires dans certaines villes ou villages.

C’est étrangement la faiblesse du film. La junte birmane nationaliste est évidemment responsable des tensions de la région, mais Schroeder s’abstient de montrer certains prêches d’extrémistes musulmans, notamment au Bangladesh voisin, ou les exactions contre les bouddhistes de l’autre coté de la frontière. Ce qui n’aurait en rien excusé la propagande anti-musulmane, mais aurait apporté un éclairage plus complexe sur la nature des relations entre les deux communautés dans cette région du monde.

Cet oubli volontaire rappelle que la nature du projet n’est pas seulement d’alerter le monde sur des crimes se déroulant dans une dictature. A travers Wirathu, c’est le public français qui est incité à s’interroger sur ce qui se passe chez lui. Au centre du film, la peur de la disparition de sa culture qu’agite tous les prêcheurs de haine, de Le Pen à Wirathu (en passant par Trump, qui trouvera dans ce moine un soutien avoué). Une des sources des malheurs des musulmans de Birmanie est la peur de la majorité bouddhiste de disparaître dans un monde converti à l’Islam. Cette même peur que les extrémistes occidentaux, et notamment français, agitent : une séquence montre comment certains esprits peuvent être gangrenés par le fantasme et l’angoisse de la disparition, en Birmanie comme en France, l’exploitation idéologique d’une différence entre ressenti et réalité. Au fond, Wirathu ne fait qu’illustrer ce à quoi peut aboutir l’hydre du « grand remplacement » qu’agite l’Extrême droite en France comme ailleurs.

Aux films amateurs qui montrent l’horreur, répondent les vidéos de la manipulation : les fidèles du moine réalisent des fictions reconstituant les faits divers sordides qui, dans leur esprit, accusent les musulmans.

Réflexion sur le pouvoir des images, le vénérable Wirathu oppose l’image qui dénonce et celle qui excite les foules. La vérité face à la manipulation. Au-delà de son propos premier, qui reste la découverte du monstre, le film démontre qu’il en est des films comme des religions : on peut leur faire dire n’importe quoi, ce qui importe, c’est de savoir qui est à l’origine du discours, parlé comme filmé.

Le Vénérable W. – Documentaire écrit et réalisé par Barbet Schroeder –  Directeur de la photographie : Victoria Clay Mendoza – Montage : Nelly Quetier – Musique : Jorge Arriagada – Avec Barbet Schroeder (Voix), Bulle Ogier (Voix)