Les cartographies fictionnelles de John Burnside (L’Été des noyés)

John Burnside compose, depuis des années, une œuvre littéraire d’envergure. L’Été des noyés, qui vient de paraître en poche dans la collection « Suite écossaise » des éditions Métailié, en témoigne, par son exploration romanesque et dense d’un lieu, en partie halluciné, une île norvégienne qui bruisse de récits et légendes mystérieuses, lors d’un été suspendu.

 

Tout commence et tout finit dans un lieu en quelque sorte hors du monde, presque surnaturel tant il bruisse d’histoires, de récits et de mythologies, nordiques, mexicaines, grecques. L’Été des noyés se déroule dans une île au nord de la Norvège, « aussi à l’ouest qu’il était possible d’aller », « vraiment le bout de la terre ». C’est là qu’Angelika, artiste peintre, a décidé de se retirer en pleine gloire. Liv, sa fille, vit avec elle et elle raconte, dix ans après les faits, un été particulier, suspendu et mystérieux, l’été des noyés, ces quelques semaines durant lesquelles plusieurs jeunes gens ont disparu.

La saison estivale y est particulière, nuits blanches interminables qui causent insomnies et délires. Liv guette le moindre indice qui pourrait expliquer ces noyades – « je suis le témoin », dit-elle, « un espion indépendant, à vie » –, elle tente de comprendre ce qui a bien pu se produire, entre observation maniaque et croyance aux légendes. Elle rassemble des récits et, pour essayer « d’expliquer l’impossible », en appelle à la huldra, cette « jolie femme en robe rouge dansant dans les prés, attendant qu’un jeune homme vienne à passer pour le séduire et le supprimer ».

Dans ce lieu du bord du monde, tout semble illusion : « on ne voit pas vraiment le lointain – ou plutôt, là où on le voit, le lointain a l’air d’une illusion fabriquée. » Le paysage est si âpre, tout est « si vaste et immobile » que même l’esprit le plus terre à terre et pragmatique finit par croire aux fantômes et aux esprits. Ici « tout est étrange », comme le constate Martin Crosbie venu s’installer dans la hytte louée par Kyrre. La prose de John Burnside s’attache à rendre ces confins, à dire des seuils – ces paysages du paradoxe, Liv dans l’adolescence, le tableau inachevé de la mère, la béance de cet été que rien n’explique. L’écrivain refuse les réponses simples, les cheminements rectilignes et il entraîne le lecteur dans une délicieuse perte généralisée de tout repère.

Au centre du roman, la question de la représentation : comment dire ce qui reste « toujours à l’extrême limite » de la conscience des personnages, comment peindre ces lieux qui provoquent un état de suspension, un « courant de veille abstrait », comment raconter ce qui ne se comprend pas ? Son roman tient du conte comme de la poésie, sa prose est innervée de termes norvégiens qui hantent le récit de leur inquiétante étrangeté et le lecteur dérive d’hypothèse en impossible, au gré des souvenirs, des pressentiments et du flux de conscience de Liv. Est-elle folle ? A-t-elle tout inventé ?

Dans L’Été des noyés, le récit est l’arpentage d’un espace devenu fiction : les cartes que dessinent Liv sont sa manière de tenter de dominer les visions que l’île produit en elle, de les circonscrire, de leur donner un cadre. Une manière, aussi, d’être dans une autre forme de représentation du lieu, que celle que pratique sa mère, peintre célèbre de paysages. Ses cartes sont des « toiles » mais aussi « des objets fonctionnels », dans un entre-deux, celui du réel et d’un imaginaire du réel, des inventions « au vieux sens du mot invention, qui signifie : découvrir ce qui existe, visible ou invisible, positif et négatif, forme et ombre, le voile et ce qui est voilé ». « Aperçu du monde », la carte est créée « non pas dans le but de s’orienter, mais de voir », de voir la Scintillation du monde, de le voir paradoxalement, non de manière plane et ordonnée mais dans sa plasticité, sa multiplicité. « Laisser entendre que ce qui est invisible peut être cartographié semble singulier, sans aucun doute, mais c’est pourtant ce que je m’efforce de faire, non pas à titre de fantasme, mais d’invention. »

Et c’est tout le livre qui se voit recomposé à l’aune de ces marches, de ces cartes, de cet espace quadrillé, détaillé jusqu’au désordre. Quand Liv remarque que quelque chose « se tramait », le verbe n’exprime pas seulement un suspens – même si L’Été des noyés joue des codes du thriller –, il pointe vers le texte comme tissu. Tout dans ce roman est renouvellement de l’horizon d’attente du lecteur : le fantastique, le mystère (« comme on le dit dans les romans policiers »), paysages et représentations. Tout séduit, au sens étymologique du terme, mène vers un ailleurs, dans cette prose d’une beauté absolue — et magnifiquement traduite en français par Catherine Richard — une prose qui donne à voir autrement par laquelle John Burnside rebat les cartes de la fiction.

John Burnside, L’Été des noyés (A Summer of Drowning), traduit de l’anglais (Écosse) par Catherine Richard, éditions Métailié, « Suite écossaise n° 202 », mai 2017, 336 p., 12 € — Lire un extrait