Déroulez le génome

Déroulez le génome. Retrouvez les vieilles traces.
Dans le livre, la descendance, les engendrements, mâles, femelles, ce fut lui le père, ce fut elle la mère, ils nommèrent leurs fils, ils nommèrent leurs filles, et des pères, et des mères, et des fils, et des filles, répétez, continuez.
Déroulez le génome. Retrouvez les vieilles traces.
Dans le livre, ils s’assemblent, familles, clans, ils divisent le territoire, puis selon leurs clans et leurs langues, se groupent en pays et nations.
Où êtes-vous ?
Vous êtes là, où vous êtes, vous marchez, mangez, dormez, comme il en est ainsi de tous.
Déroulez le génome. Retrouvez les vieilles traces.
Dans le livre, ils demeurent dans des tentes avec des troupeaux, puis il se mettent à construire une ville, puis d’autres villes, des villes aux larges places, de grandes villes, un jour, pour se faire un nom afin de ne pas être dispersés sur toute la surface de la terre, ils moulent des briques et les cuisent au four, les briques leur servent de pierre et le bitume de mortier, ils bâtissent alors une ville et une tour dont le sommet touche le ciel, mais leur langue fut brouillée et ils furent dispersés.
Vos trajectoires aussi se brouillent. Dans vos villes vos trajectoires aussi se brouillent. Elles se croisent, se chevauchent, se dispersent. Vous êtes des points projetés de point en point. Vous êtes la confusion de tous les points projetés. Vous êtes votre propre dispersion. Vous courez derrière vous et vous ne vous rattrapez jamais. Vous vous poursuivez sans fin. Vous ne vous voyez plus. Vous ne vous entendez plus. Vous êtes toutes les langues lancées. Vous êtes la convulsion de tous les mots, de tous les points lancés.
Déroulez le génome, explosez-le, explosez le matériel génétique, explosez l’ADN. Retrouvez les vieilles traces.
Dans le livre, ils veulent les réduire, ils les asservissent, ils les pillent, ils incendient leurs villes, ils tuent les garçons nouveaux-nés, ils les jettent au fleuve.
Que faites-vous ?
Vous êtes sur cette plage, avec vous une jeune femme. La mer bat. Vous deux courez, vous deux riez en courant.
Vous êtes debout à l’arrière de ce pick-up, la kalachnikov au poing. Vous foncez, vous hurlez, vous rafalez comme un fou, vous prenez d’assaut la ville ennemie.
Déroulez le génome, explosez-le, explosez les 46 chromosomes, les 22 paires d’autosomes et les deux gonosomes, explosez les 25000 gènes. Retrouvez les vieilles traces.
Dans le livre, il lie son fils, il lui met son couteau sur la gorge, il hésite.
Vous marchez sur la pointe des pieds, les pieds à peine posés sur le sol, mais ça ne suffit pas, vous voulez décoller, atteindre l’apesanteur. Vous sautez, vous essayez de quitter le sol, un instant, à l’apogée de votre envol, vous atteignez un point de suspension, un point idéal, mais vous chutez, vous vous écroulez lourdement.
Déroulez le génome, lisez-le, lisez ses 3,4 milliards de paires de bases. Retrouvez les vieilles traces.
Dans le livre, tout de vous est exploré, décrit, compté.
Mais ici, maintenant ?
Vous ingérez.
Vous transformez.
Vous expulsez.
Il ne vous reste plus qu’à observer vos déjections, et à vous exclamer, selon l’échelle de Bristol, de 1 à 7 selon l’échelle de Bristol :
Petites, dures !
Dures, grumeleuses, bosselées !
Dures, moulées, quasiment parfaites !
Lisses et douces, parfaites !
Morceaux mous, aux bords nets !
En lambeaux, détrempées !
Totalement liquides !
Et d’ajouter :
Difficile à évacuer !
Passe facilement !
Déroulez le génome, continuez sa lecture. Retrouvez les vieilles traces.
Dans le livre, seul, allongé, le corps ravagé, les os rongés, il perd la lumière de ses yeux. Ses vêtements le vomissent.
Dans le livre, sa langue lui colle aux mâchoires, il concasse du gravier avec les dents, il a une bouche et ne parle plus.
Dans le livre, il est d’hier, son nom est effacé.
Et vous ?
Vous êtes bien cet homme, retrouvé dans son lit dix mois après sa mort ?
Vous le savez que vous êtes resté mort dans votre lit plus de trois cents jours, sans que personne ne s’inquiète, oublié de tous, au 4e étage, 28 rue du Docteur K. ?
Vous le savez que vous n’êtes plus que votre ordure, que ce que vous avez été, 62 ans durant, 23375 jours durant, ces millions d’émotions primaires et secondaires et leurs combinaisons, personne ne les connaîtra jamais ?
Mais vous autres, vous pouvez incorporer vos cendres dans des cartouches de fusil, savoir que la dernière chose qu’un canard verra, c’est vous fonçant sur lui à 1000 km/h.
Vous pouvez apposer un code-barre sur votre tombe. Il permettra aux visiteurs de télécharger sur leur smartphone une application qui ouvrira pour toujours votre mémorial virtuel.
Vous pouvez consultez laviedapres.com, after-me-.com, memoiredesvies.com.
Vous pouvez prolonger le génome, retrouver les vieilles traces, lire le livre.