« Ne croyez pas le sens » : Erich von Stroheim de Christophe Pellet, par Vincent Dieutre

Christophe Pellet © Jean-Philippe Cazier

Aujourd’hui, c’est votre journée Christophe Pellet.

Une journée flottante, un temps indécidable. Enfin.

Vincent Dieutre © Jean-Philippe Cazier

On va jouer votre pièce Erich Von Stroheim au Rond-Point. Mais moi, ma journée Christophe Pellet, c’était à Strasbourg en mars, tout aussi flottante et absolument indécidable. Bientôt, on le dit, nous devrons tous nous décider, choisir, préférer. Mais votre journée Christophe Pellet (qui, précisons-le, commence le soir, quand la lumière du théâtre – Théâtre Public, vous vous souvenez ? – s’éteint) vous offrira le luxe insensé d’une immersion dans l’indécision centrale. Tout d’abord, dès l’entrée, celle de ce jeune homme nu comme un vers, qui transmue le flottement en une forme diaphane de résistance à tout projet, à tout engagement, à toute pose de petites croix sur un questionnaire à choix multiples si customisé qu’il passerait presque pour un destin, aux formulaires nous sommant sans trêve de savoir ce que nous voulons, d’opter pour Elle ou pour Lui, de nous faire statistiquement saisissables.

Erich von Stroheim (crédit photo Jean-Louis Fernandez)

Réveiller la méfiance, le doute, les strier d’opéra (Camille Saint-Saëns, par accès, par spasmes), et à dire vrai, les célébrer. C’est bien ce qui se passe quand on entame une soirée Christophe Pellet, qui – durant la tournée de la pièce – à Strasbourg, qui à Marseille, à Rennes ou au Rond-Point, quand on cesse (une fois réprimés les rires de résistance autoproclamés, puisque rire serait déjà prendre parti) d’exiger de la pièce un sens ou, pire, un message, si crypté et flou soit-il.

Ne croyez pas le sens ! Croyez-moi ! nous dit le vers nu de Celan. Alors la soirée Christophe Pellet sera pour chacun l’épreuve (un peu douloureuse toujours) d’un abandon, mais laissez-vous faire ! Oui, le trio pour comédiens nus comme des vers ou en déshabillé, n’a pas de sens, ni propre, ni caché. Le mélodrame est pauvre (Ta beauté/Ta pauvreté concluait Neruda) mais riche, immensément, d’une durée juste qui nous pose au bord du vertige (et riche aussi d’un peu de Samson et Dalila : Et berce-moi d’ivresse !). Le drame von Stroheim vous invite, pile à écouter le flottement, face à flotter en retour, car l’écriture même du flottement, un flottement performatif, concertant, vous surinvestit doucement (c’est alors que les rieurs les plus résistants quittent la salle mais vous, vous resterez car on ne zappe pas la nuit Christophe Pellet – c’est elle qui vous hantait déjà). Le malaise initial devient communion avec les corps du drame von Stroheim, ces trois qui énoncent clairement (mais entre les lignes de l’écrit) la béance urgente de notre demande collective (tous ensembles dans le noir, tu te souviens ?). Un temps Eric von Stroheim disqualifié, préoccupant donc.

Mais ne confondons pas. Pas le temps qui se défait, s’étire dans l’imminence d’une catastrophe, comme celui d’une Cerisaie avant la Révolution (Prima della Rivoluzione), non ! Votre soirée Christophe Pellet relève du temps éperdu, du délai, du report indéfini. Ni Elle, ni Lui, ni même le jeune homme nu comme un vers se débattant dans leurs deux filets d’irrésolution morose, n’arriveront à émettre la moindre assertion, ou à établir le moindre dialogue, juste à se mettre en pièce. Et c’est en cela que la soirée Christophe Pellet est un fragment brut de notre temps à nous. Car seul ce temps à moitié mort offre à la constellation des solitudes (le public du Théâtre Public, vous vous souvenez ?) une opportunité fugace de se synchroniser le temps d’une pièce de Théâtre, Eric Von Stroheim.

Déjà le titre sonne comme une fausse piste, car toute piste effective nous dévierait de la vérité. Car c’est ce que reprocheront certains à la soirée Christophe Pellet : Dire le vrai. La désespérance du vrai désarme toute évaluation. Les pisteurs de sens (la critique, tu te souviens ?) diront que le metteur en scène cherchait sans doute un texte vide pour l’emplir de son geste à lui et de son triptyque imposant, qu’il se serait offert une soirée Christophe Pellet en faire-valoir pour ses acteurs, doutant tout haut, nus ou en négligé. C’est faux, tout le monde le sait, mais ça permet d’esquiver la panne, la panique désarmée du sens devant l’indécidable, le rien à re-dire, quand au détour des répliques, le séisme Von Stroheim touche le nerf de l’époque, en passant.

Non. Le metteur en scène sait toute l’audace d’une soirée Christophe Pellet, les dangers de la vérité quand elle flotte, libre de droit, sans les béquilles du message, sans le corset du sens. De la pièce écrite il y a déjà 15 ans, Stanislas Nordey connait la puissance vénéneuse, celle du temps Christophe Pellet : il a déjà donné, il s’y est essayé, seul, avec La Conférence, chez les rieurs de résistance. Et une nouvelle fois, vaillant, il a voulu donner à entendre la vérité, l’insoutenable vérité d’Eric Von Stroheim, au delà de toute véracité sociale, de tout soclage ou curating scénographique réchauffé. Mot pour mot, puisque la langue est son affaire. Car cette vérité Von Stroheim, crue, anguleuse, qui nous parvient, est très exactement la nôtre aujourd’hui, dans son indécidabilité même : la vérité de notre désir libéré à mort, la vérité de nos rapports sociaux quotidiens, d’une brutalité inouïe sous leur sollicitude trop cool, la vérité de l’échange (verbal, sexuel, économique) quand il ne se pense plus qu’en terme de profit, de valeur d’usage, la vérité injouable des réseaux. Les œuvres d’art disent parfois la vérité, toute intenable qu’elle soit, et le temps Christophe Pellet la distillera en repoussé, entre les corps, les phrases, entre les pauses musicales (réponds à ma tendresse – puisque ma tendresse est une question), entre les ouvertures et les fermetures du triptyque gigantesque, dressé là pour mieux étouffer le sens qui rôde.

Restent trois corps nus, défaits, qui se la jouent personnage, se refilant quasi clandestinement leurs identités éparses sans que (rassurez-vous !) aucun rôle ne soit dûment distribué.

Be absolute for death, opte absolument pour la mort, conseille un personnage lucide au héros shakespearien. Dans le questionnaire à choix multiples qu’est devenue notre vie de sujet culturel (on disait citoyen, autrefois, vous vous souvenez ?), optez absolument pour une nuit Christophe Pellet, suivez aveuglément la fausse-piste Erich von Stroheim, celle d’une vraie-fausse pièce de (Sunset) Boulevard, contrepoison fragile aux sens communs, aux choix par défaut qu’on nous enjoint de faire, sans entractes, sans relâche.

Vincent Dieutre

Erich von Stroheim, de Christophe Pellet. Mise en scène de Stanislas Nordey. Théâtre du Rond-Point, du 25 avril au 27 mai 2017.
Collaboration artistique : Claire Ingrid Cottanceau.
Scénographie : Emmanuel Clolus.
Lumière : Stéphanie Daniel.
Son : Michel Zurcher.
Vidéo : Claire Ingrid Cottanceau, Stéphane Pougnand.
Décor et costumes : ateliers du Théâtre National de Strasbourg.
Avec : Emmanuelle Béart, Thomas Gonzalez, Laurent Sauvage/Victor de Oliveira (en alternance)

Lire ici « L’intime est politique », le grand entretien de jean-Philippe Cazier avec Christophe Pellet