Ernest Pignon-Ernest et André Velter : ceux de la poésie reçue

Il y a des passeurs.
Des Charon de langue sur le Styx des mots, des Mekhenet de l’idiome sur le Nil des écrires.
Ils sont essentiels pour nous conduire sur l’autre rive.

Mais Ernest Pignon-Ernest et André Velter ne sont pas des passeurs, ce sont des passages. Ils ne nous mènent pas d’un lieu à l’autre, ils sont le lieu. Un passage, pourtant, n’est pas n’importe quel lieu : c’est un lieu entre les lieux. On ne s’y attarde pas mais en refusant de l’emprunter, on s’interdirait l’ailleurs. En s’en détournant, on perdrait la possibilité du nomadisme vicinal-viscéral qui donne à la pensée la chance de sa déterritorialisation.

Petit espace hétérotopique, le passage est plus qu’un trait d’union entre des possibles, il est – littéralement – un loin dans le là.

Avec leur dernier ouvrage commun, Ceux de la poésie vécue, André Velter et Ernest Pignon-Ernest se font donc passages multiples. Entre l’un et l’autre, entre textes et dessins, entre poètes maudits et bardes bénis, entre absences évidentes et présences impossibles, entre citations déportées et croquis importés, entre eux et nous, entre nous et nous.

Les rôles s’emmêlent. André Velter crayonne et trace avec sa plume, Ernest Pignon-Ernest rédige et inscrit avec sa mine de plomb. Dans cette fugue inouïe, aucune voix ne mène l’autre : l’enchevêtrement contrapuntique, respectant chaque infime d’altérité, relève du miracle. Ils sont deux pour évoquer un troisième : Genet, Blanchot, Maïakovski, Pasolini, Artaud … Mais le jeu ne se joue pas qu’à trois. Il convoque, plus qu’il invite, tous ceux de la poésie reçue. Non pas pour mettre en scène, sur les épaules des géants, une nouvelle pièce du théâtre des mots, mais pour vivre une ascension authentique vers des cimes enneigées qui, pourtant, s’enfoncent davantage dans la terre qu’elles ne touchent les cieux.

Bien sûr, ils savent – comme nul autre – voir la beauté. La dévoiler ou la découvrir jusque dans le sale, dans le sordide, dans le tragique. Mais ils savent surtout la créer, l’inventer ex dolore. Aimer tellement le matériau-monde qu’il s’affranchit de quelques-unes de ses inerties et de beaucoup de ses hideurs. Il n’est pas un instant question d’esthétiser le malheur, il ne s’agit que de le transsubstantier par l’eucharistie païenne d’une extatique du poème.

Ils étaient beaux André Velter et Ernest Pignon-Ernest quand je les ai retrouvés, il y a quelques jours, à l’Institut du Monde Arabe. Autour de la petite table ronde, ils se sont presque immédiatement rapprochés l’un de l’autre. Blottis comme des enfants enthousiastes et trépignants. Heureux d’être. Des enfants nietzschéens, bien-sûr, c’est-à-dire à la fois parfaitement innocents – il y a une profonde sacralité dans le « oui » de Zarathoustra, traversé de ferveur messianique – et pourtant prêts à piétiner toutes les idoles pour sanctifier un peu l’absoluité d’une vie qui ne vaut que pour elle-même.

Quand Ernest Pignon-Ernest accroche ses œuvres, il ne demande jamais les autorisations requises, qu’il n’obtiendrait d’ailleurs certainement pas. Elles sont à la fois des épiphanies et des infractions dans les nervures de la ville. Elles sont en chaosmose avec le lieu : Pasolini portant Pasolini mort n’est ni un revenant ni une décoration, il est un veilleur.

Et André Velter d’offrir à ces improbables vigies spéculaires la générosité d’un regard toujours intransigeant d’amour.

Étrange passage, donc, que celui que le poète et le dessinateur inventent en s’hybridant sans se renier. Une chimère mutante qui ne perdrait aucun des caractères de ceux qu’elle bouture. Une alliance plutôt. Entre différents modes d’une même résistance, d’une même précision, d’une même espérance, d’une même inactualité inconvenante et ouverte sur l’offert. Quelque part entre la poésie en actes et le dessin en sang, les deux artistes nous livrent ici un peu d’une en-vie luxuriante et bouleversante. Une effusion d’affects qui pleure sur la glaise des gisants-présents. Et avant tout : une parole tenue.

Ernest Pignon-Ernest et André Velter, Ceux de la poésie vécue, éditions Actes Sud, 2017, 202 p., 35 €