Gaëlle Obiégly : Une héroïne (N’être personne)

Gaëlle Obiégly
Gaëlle Obiégly

D’une autobiographie on peut attendre qu’elle nous apporte des éléments de compréhension sur ce qui fait qu’un être devient écrivain. Comment ça lui est venu. N’être personne n’est pas une autobiographie, même si Gaëlle Obiégly semble ici nous parler d’elle plus directement – c’est une feinte.

À s’approcher de la vérité, elle recule. Ce n’est pas un jeu exactement, ni une ruse littéraire, mais l’effet de ce qui brûle – à quoi il ne faut pas se frotter. La narratrice est enfermée, s’est enfermée par erreur dans les toilettes de son travail, et c’est de là qu’elle écrit, sur le papier toilette, ce qui lui vient – comme peut-être on le ferait en analyse, mais les pensées ici sont écrites –, des choses alternativement essentielles et dérisoires, des aveux et des pensées quotidiennes, ce qu’on écrirait quand il n’y a rien d’autre à faire en attendant mais que peut-être aussi on va mourir. Façon d’écrire sous, les choses et les gens, à leur adresse et à leur insu, aussi. Au dernier moment, je veux dire dans des circonstances extrêmes, tout peut se dire, tout se met à compter sans que l’on sache encore à qui ça va parler. Comme un journal, écrit à l’envers, des mémoires, un testament. Avant que j’oublie – avant qu’on m’oublie.
La narratrice cependant n’est pas du genre à se laisser faire, à se plaindre. Plusieurs fois elle est morte, le livre le dit : elle a failli mourir et voulu mourir. Ça ne s’est pas fait, elle en a réchappé. L’enfermement est paradoxalement la mort et l’absence de danger. Le temps qui passe est un supplice, mais si je demande l’heure, si je retrouve les dates, alors je suis moins perdue, cela retarde le moment.

Il a été dit plusieurs fois et de plusieurs façons que la littérature était redevable à la mort, mais ce rapport s’établit dans chaque livre différemment : à chaque fois la littérature met en jeu sa réciprocité avec le fait de n’être pas mort. L’écriture autobiographique a fortiori sera le témoignage qu’encore une fois on s’en est sorti. Et l’auteure, alors, parle pour tous, bien qu’elle ne fasse pas la leçon. Elle connaît le coût de certaines pensées. Ce qui est difficile, c’est de durer, c’est de sentir le temps passer sur la mort qui n’est pas advenue, et qui a changé d’aspect. Le récit fera entendre quelque chose de ce conflit entre la fidélité à la littérature qui est réciproquement une fidélité au fait de pouvoir mourir (ou de pouvoir se tuer). Durer sous ce principe exige moins des compromis qu’une ligne de conduite, une façon de décevoir la vie qui est aussi une façon de supporter qu’elle déçoive. Et puis, quand on ne meurt pas – la narratrice survit à l’enfermement, au jeûne, à l’oubli, à la déshydratation – on voit les autres partir, c’est inévitable. On est forcé de leur laisser de la place, en soi – et ça enfle dans le ventre de la narratrice. Des fantômes la pénètrent par la bouche de ses rêveries. Ils sont ses amants préférés, de l’au-delà. L’au-delà – l’enfer – des vies dangereuses que la littérature et la folie atteignent, que seules elles ressuscitent. À l’enfer il faut se tenir, donc, jusqu’aux toilettes du boulot, jusqu’aux odeurs qui remontent, les mauvaises pensées avec.

Le plus difficile en enfer, c’est de durer. D’être fidèle à un feu qui change d’intensité parce que ses personnages ont disparu, que le communisme est perdu et que tu n’as plus la force, de toute façon, de te tuer. La narratrice se parle, se souvient – et on s’étonne assez du peu de voix qui lui ont répondu, quand on fait le compte. C’est vrai qu’on ne retient pas vraiment, qu’on n’écoute pas très bien ce qu’on nous dit, quand on pense et qu’on livre ses pensées, ou quand on aime. On se souviendra mieux de ce qu’on aura écrit, qu’importe d’où ça vienne. Cependant on voudrait lui parler, par exemple au travers de la porte des toilettes, comme ça doit arriver quand il faut rassurer quelqu’un, un enfant qui s’est enfermé par erreur – ou un prisonnier.

En fait on ne sait pas s’il faut se dire au revoir. On n’est pas sûr d’attendre que la porte se débloque, et elle le sait : c’est elle-même qui s’est enfermée. De toute façon, quitter le monde, elle le fait tout le temps, celle qui écrit. Pour aller là où elle rencontre des choses qu’elle est seule à voir, qui font son héroïsme. Quitter le monde elle y arrive, les amours même ils commencent par la fin – et c’est vrai qu’on aime surtout les séparations, parce qu’aimer ce qui est, ce qui est seulement, c’est difficile. Alors on va guetter ce qui s’érode, les choses qui s’usent, on va concentrer son attention sur les marques du déclin. « C’est de là que je parle en définitive : de ma faute ». Alors la littérature ne sera pas une façon de s’amender, de réparer, de soigner, mais d’aggraver son cas, de garder un œil sur la fin du bonheur, d’être malicieuse avec les grands et innocente avec les inconnus.

Dans un poème Baudelaire a écrit qu’il voulait dater sa colère.

Pourquoi dater, ici, les faits et les souvenirs rapportés ? Peut-être pour se représenter, justement, l’existence dans son déroulement. Un 21 mars quelque chose s’est passé, une pensée s’est présentée – qui aurait pu avoir lieu le 17 décembre, sans doute. Un événement repérable, défini, vaut pour un autre qui ne l’est pas. La date peut-être n’y est pour rien.

N'être personne Je pense que la date comme les noms viennent des morts et surtout des enterrements. A un certain moment, il faut dater, et c’est insupportable. Dans cet autoportrait fragmentaire d’un être qui s’est sauvé, je me projette. Et je me dis que la violence du livre est là : dans ce fait d’avoir survécu, de survivre (à d’autres) avec cette colère de n’être pas mort, et même de constater, de pouvoir dater ce qui a été, ce qui a changé – d’en tirer des conclusions. Autrement dit : le présent où je suis arrivée.

Dans l’œuvre de tout écrivain comme de tout être humain advient peut-être la conscience de ce moment où la mort (le danger, la destruction) se surmonte en soi. La violence (c’est-à-dire aussi la nécessité) se perçoit à ce qu’il faut laisser – laisser vivre aussi bien que voir mourir. Quand il est devenu trop tard pour se tuer et qu’il faut renverser notre héroïsme.

Gaëlle Obiégly, N’être personne, éditions Verticales, 2017, 320 p., 22 €