Franck Gérard : November 14, 2014 (Fifty-Three Days, journaux américains, 27)

© Franck Gérard
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LOS ANGELES /first day

En haut, en haut de la colline, Marie Avenue, Highland park. Cela sonne exotique et ça l’est bien, avec ce son, obsédant, ces sons que je n’oublierai jamais, tellement inhérents à cette ville. Je sais qu’à chaque moment de ma vie où j’entendrai un hélicoptère, je serai propulsé ici même. Je ne suis pas venu seul à Los Angeles, mon grand-père est avec moi ; il m’a accompagné dans l’avion. Je l’ai vu lundi, là-bas, et mardi dans la nuit il est parti quelque part ; on dit que c’est au ciel mais je sais qu’il est partout, qu’il est partout où je le voudrais. En tous cas, c’est sûr, il est avec moi, ici, il est en moi ; il m’a appris à regarder, à continuer à jouer, à regarder comme un enfant, à trouver la beauté dans un bout de bois. Ce morceau de bois que je suis ici, celui qui dérive sur la rivière ; c’est pour cela que j’ai intitulé mon projet « The drifter ». En arrivant hier (avant-hier pour vous), j’ai subi l’étincelle ; immédiatement Los Angeles s’est rallumée en moi ; je suis comme chez moi, c’est comme le retour au pays. J’ai failli vous écrire mais j’ai préféré descendre la rue en plein « Jet lag », car un autre son me guidait, celui des planches de skate qui atterrissent sur le béton brut, en bas, dans la vallée. Il faisait déjà nuit car la nuit tombe à 17h00 ici. Je ne l’ai pas regretté. J’ai fait des images. Je demande au début mais je fais déjà partie du paysage, du paysage de ces mômes. L’un d’eux s’exerce à sauter par-dessus un escalier et s’éclate, dans les deux sens, propre et figuré ; sans protection, il souffre mais ne refuse jamais cette liberté qui lui est offerte de voler dans les airs et de retomber sur le sol à la manière d’un Icare. Je dors bien, me réveille tôt en écoutant les « perroquets de Pasadena » ; pour ceux qui l’ignorent, car j’avais déjà parlé de cela, ces perroquets se sont échappés d’une animalerie de Pasadena lors d’un incendie et se sont adaptés ici, à Highland Park. Je ne les avais jamais vus mais ils sont là, se querellant pour les graines de l’eucalyptus du jardin où je suis. Ils sont vert et rouge. Il y a aussi cet écureuil qui me nargue. Je me sens dans la jungle, dès le matin, une jungle verte avant de passer dans la jungle urbaine. Je pars. Sur Meridian Street je passe devant une maison où un panneau me dit « Beware of dog », mais j’avais déjà compris vu le sursaut que j’ai lorsque le chien me saute dessus ; heureusement, il y a la grille. Cent mètres plus loin, il n’y a pas de chien mais un autre panneau, avec le dessin d’une main qui tient un flingue face à moi, et qui dit  « Never mind the dog – Beware of owner ! ».

Je prends S Figueroa Street. Au début, c’est plaisant, mais j’arrive très vite au point « No pedestrian except myself ». Un arrêt de métro apparaît ; j’y plonge. J’arrive Dowtown. Ce Dowtown que j’exècre, mais seul les idiots ne changent pas d’avis. J’ai encore l’impression que je ne ferai pas de « bonnes » images mais deux cowboys arrivent. Ce sont des flics du LAPD à cheval avec des chapeaux. Je crois rêver car ils se la jouent vraiment cowboy et ils ont des armes, bien sûr, mais celle qui m’intrigue le plus est sur le flanc gauche de leur cheval : un sabre d’entraînement japonais, en bois. Je les suis et à un moment je crois qu’ils me saluent mais je regarde derrière moi et aperçois quatre policiers qui arrivent. Je les shoote et ils le voient. Ils prennent carrément la pause et m’incitent à les photographier. OK, je m’incline. Je leur parle de mon étonnement quant à cette « police montée » et ils me disent qu’il n’y a que vingt policiers à cheval à Los Angeles mais qu’ils sont partout. Je continue, retombe sur les cowboys qui viennent soudain vers moi. Mais non, ils vont voir ces deux types, derrière moi, qui sont assis sur ce muret, tranquillement. Au début, le ton est très plaisant, et l’allure aussi : « eh guys, how is it going ? » ; mais juste après, c’est fouille au corps, contrôle musclé, etc. Je me sens voyeur, trop, beaucoup plus que d’habitude, alors je fuis, je prends Broadway. De bijouterie en bijouterie, je m’ennuie, mais je continue jusqu’à tourner sur Pico Boulevard où je prends des images dans les quartiers latinos des vitrines B & B. Terme qui me vient à l’esprit lorsque je vois ces publicités. Non, cela ne signifie pas « Bed and Breakfast » mais « Beers and boobs » car ce sont des affiches vantant des marques de bière avec de jeunes femmes qui ont les arguments qu’on veut bien leur prêter. Il est tard ; j’ai marché plus de neuf heures aujourd’hui et je ne suis là que depuis hier ; le « jet lag » se fait encore sentir alors malgré toutes les anecdotes que je pourrais encore vous raconter, je vais aller me reposer ; je vais laisser ces quelques images vous parler à ma place ; il ne vous reste plus qu’à regarder ; à votre tour.

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