Franck Gérard : May 5, 2014 (Fifty-Three Days, journaux américains, 18)

© Franck Gérard
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LOS ANGELES /day eighteen.

Lorsque j’arrive ce soir à la « maison », j’ai le sourire aux lèvres. J’ai rempli mon panier pour la journée, d’anecdotes et d’images ; enfin, j’ai fait à nouveau le plein, et cela me manquait. Le bonheur d’être à cet endroit ne passe pas ; il se renouvelle sans cesse comme la vague qui frotte à nouveau le sable, va un plus loin. La marée est toujours montante, donc, et je m’en réjouis. Il y a 1000 choses à faire, 1000 choses à photographier ; par minute, peut-être ; cinq vies ne me suffiraient pas. Pourtant la journée commence d’une manière étrange ; je me réveille d’un affreux cauchemar…

Je prends ma douche. Ce pholcus est toujours là, au fond de la baignoire ; il est têtu alors comme chaque matin, je l’attrape et le remets à côté de la baignoire. C’est une sorte d’araignée très fine que j’aime beaucoup, je ne sais pas si vous connaissez, mais vous en avez forcément vues. En tous cas, cela change de cet insecte du désert, dans la baignoire, qui me remue encore.

Je vais à Hollywood West au « Farmer’s Market ». Il fait déjà très chaud mais c’est agréable.
Je prends quelques images, engage la conversation par ci, par là ; c’est si facile ici. Je vais acheter une bouteille de champagne car je suis invité à une réception à midi. Sachant que je n’en boirai pas une goutte ; je conduis. On rigole bien avec la caissière qui est originaire du Salvador, comme beaucoup de personnes à Hollywood, parce qu’elle me dit que je n’ai pas l’âge légal pour acheter de l’alcool. Je prends cela comme un compliment. Je vais à cette réception, mi française, mi américaine. Une grande maison avec une piscine ; je picore, de ci, de là, d’un plat à un autre, d’une conversation à l’autre et m’allonge au bord de la piscine. Il est 14 h00, le soleil me réchauffe (énormément) ; en même temps, une légère brise me rafraîchit ; au fond, les invités conversent et cela est parfait pour une petite sieste de bord de piscine… Je pars, je suis bien, aux anges, si je puis me permettre ce mot facile, à Los Angeles.

Sortant de la maison, je vois cette vache décapitée ; Dieu sait où est la tête ; hop, une image! Alors que je vais entrer dans la voiture, je remarque cette pelouse inondée de flamants roses en plastique, chez les voisins ; encore une image. Je me dis que décidément le ton est donné ; c’est le règne animal ; et dans mes images, depuis quelques jours déjà, comme vous l’aurez saisi. Mais la journée ne fait que commencer… Je ne suis pas trop loin alors je me rends sur Rodeo Drive à Beverly Hills ; vous savez, là où il y a toutes ces boutiques de luxe. Je pensais pouvoir shooter ce type de femme riche n’existant que sous le règne de la chirurgie plastique, et à ce moment-là, je me dis que c’est une très mauvaise idée car c’est une forme de jugement. Finalement, je n’aime pas cela mais, comme on dit, qui suis-je pour faire ce genre de jugement? Les seules que je croise parlent russe. Je sors de la voiture après m’être garé ; je ne suis pas sûr que ce soit gratuit alors je demande à une femme. Elle me répond immédiatement en français! C’est une actrice, originaire de Monaco. Nous parlons longuement… La seule personne qui est belle est ce type fumant avec une énorme pipe en écume ; assis sur un banc ; ayant l’air distant et à la fois enchanté par le monde. Un peu comme moi à cet instant-là. Je le capture, il me voit et nous parlons. Je me rends vite compte que ce quartier n’a aucun intérêt. Peuplé de touristes qui se prennent en photo devant les boutiques, et cela je l’avais déjà remarqué et photographié à Paris devant la boutique Vuitton des Champs Élysées. Cela fait bien longtemps que j’ai compris que les marques de luxe ont gagné ; alors je trace, direction Venice Beach, et là, c’est l’explosion. Avant je m’arrête dans un 7/Eleven pour acheter de l’eau ; je demande si je peux me laver les mains et derrière la porte Employees only, avant les toilettes, il y une ribambelle de caisses en carton avec des tuyaux de toutes les couleurs qui sortent ; c’est horrible, on dirait des perfusions. Je demande si ce sont bien les tuyaux des sodas qui vont vers les machines. Sodas/perfusions ; c’est très révélateur… Je me gare assez loin ; à 500 numéros de la plage environ ; puis divague à travers les allées et les ponts de ce magnifique quartier qu’est Venice. Que de belles maisons ; quelle nature enchanteresse ! Et j’arrive sur la plage ! Bienvenue au cirque ! Mais c’est un cirque que j’adore ; une folie douce ou triste parfois. Que d’individus assumés, que de mélanges d’êtres uniques. Que d’horreur mais surtout que de beauté. Je suis une fois de plus dans mon élément, naviguant au radar visuel, de surprises en découvertes ; c’est presque trop tellement c’est extraordinaire. Nous sommes dimanche ; tout le monde se retrouve à la plage ; il n’existe (presque) plus de différences à ce moment, sociale ou ethnique ; c’est si beau, c’est un pur shoot, une drogue, ma drogue, celle d’une passion des humains lorsqu’ils sont individus et différents et qu’ils ont le pouvoir de se mêler pacifiquement, malgré leurs violentes différences.

Je shoote, je shoote à outrance. Et en plus, ce cadre, divin, soleil, ciel bleu, plage et océan… Il m’est impossible de tout vous raconter. Un couple fait du vélo avec, dans une nacelle, leur chien qui a un foulard et des lunettes de soleil rouge. Des Homeless qui sourient ; je vois mon super héros de l’autre jour ; je le prends de face. Plus tard, je le croise à nouveau et lui glisse un dollar, sans explication ; il me sourit ; il est très beau avec sa moustache. Des officines vantent et vendent de la marijuana, « Venice Beach Physicians », qui a le pouvoir de tout guérir, selon eux ; même le sida ou encore le cancer. Un homme dans une rue adjacente, assis, la tête dans les mains, qui semble brisé ; l’image est magnifique. Des skateurs qui s’envoient en l’air, et quelle piste, et quelle élégance. Des danseurs en roller. Des marchands à la sauvette de toute sorte, certains : devin, clown, et aussi un stand avec deux sortes de geek, boutons et lunettes de rigueur, que personne n’approche ; ils semblent défendre une cause perdue pour un nouvel institut de mathématique, mais je ne comprends pas très bien ; lorsque je passe, le plus vieux (20 ans maximum) est en train d’écrire des formules poétiques chiffrées semblant vouloir convaincre le deuxième. Les hélicoptères de la police rasent les palmiers toutes les 20 minutes environ. Des corps de toutes sortes mais surtout musclés. Trois hommes font une démonstration sur des machines ; je m’attarde ; ils sont trop musclés, à mon goût, mais leurs gestes et leurs mouvements sont juste extraordinaires. On ne me hèle jamais ; j’apprécie car c’est comme si j’étais du coin ; comme sur Hollywood Blvd, comme sur Rodeo Dr… Un môme fait des paysages « planétaires » à la bombe ; je lui dis qu’il ferait bien de prendre le masque qui est à côté de lui ; 5 minutes plus tard, je le vois à nouveau, il a enlevé le masque qu’il avait mis pour me faire plaisir. Des tatouages, des centaines de tatouages dont certains que je veux prendre mais je sais que ce sont des tatouages de gangs alors, du coup, j’évite. Et cette lumière ; encore, oui, encore! Le soleil est rapide ; je me hâte vers la voiture, à vingt minutes de là, pour aller voir son coucher sur Mulholland Drive ; mais trop tard ; c’est à quarante minutes de là. Mulholland Drive, c’est un peu comme le désert ; plus j’attends, meilleur ce sera… Dehors, les chiens aboient, les oiseaux piaillent, les sirènes hurlent, les avions passent, les voitures roulent, les cigales chantent, de l’eau coule. Quelle délicieuse chanson, quelle magnifique berceuse qui me pousse vers le sommeil.

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