Catastrophe (Gorge Cœur Ventre, de Maud Alpi)

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Le film bouleversant de Maud Alpi relève d’une double catastrophe. D’abord, parce qu’il met en scène la catastrophique réification dont les vivants non-humains auront été les victimes sans nom et sans nombre. Ensuite, parce que catastrophe, en grec ancien, c’est aussi le nom du renversement. 

Gorge Cœur Ventre laisse entre-apercevoir avec une sidérante pudeur l’improbable mélange de panique et de stupéfaction qui parcourt les bêtes dans le couloir de la mort. Imbrication indescriptible de peur et d’incompréhension. Leurs yeux sont tout autant angoissés par la sensation déjà palpable de la fin qu’éteints par un sentiment d’infinie déréliction. Exorbités d’étonnement. Ce sont presque davantage des « pourquoi ? » que des reproches qui se lisent dans les regards insoutenables de ces veaux entassés dans le long corridor qui mène à une exécution dont ils ont l’évidente conscience. Désarroi plus que colère.

Mais, catastrophe, c’est donc aussi le nom du renversement. Le moment du retournement ou la tragédie bascule. C’est, précisément, ce que nous aimerions que ce film contribue à opérer : un écroulement de l’incroyable machine génocidaire que nous avons produite afin d’exterminer deux mille animaux chaque seconde, pour la seule production de viande. Phénomène aussi dramatique à l’échelle globale (la filière alimentaire carnée impacte davantage le climat que la totalité du secteur des transports, mais ce n’est pas ici la question abordée) qu’à l’échelle individuelle des souffrances infligées à des vivants sensibles. Et que personne ne qualifie plus ce système d’inhumain : il est, précisément, exactement « humain, trop humain ».

Que dire de plus de ce film considérable ? Peut-être que la voix de Léonard Cohen y résonne avec une profondeur inouïe, que Virgile Hanrot y est douloureusement parfait, que les flux laminaires et les tourbillons naissants des particules de poussières dessinent des stries qui lacèrent l’espace lui-même, que les regards animaux y sont innervés d’une palpable dignité face à l’imminence d’une mort qu’ils perçoivent ouvertement, que la composition sublime de certaines images est toujours épurée et jamais simplement esthétisante, que les scènes conclusives parviennent à nous faire penser l’effondrement et la ruine comme une issue finalement souhaitable. Que ceux qui ont pu retenir leur larmes ne les contiendront sans doute pas lorsqu’au générique de fin ils verront mentionnés les figurants morts pendant le tournage. Larmes de connivence et de partage, en retenu.

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Mais le mieux serait évidemment de ne rien dire. De se taire absolument. Parce que tous les mots – à commencer par ceux de ce billet qui ne vaut que comme invitation et surtout pas comme analyse ou critique – sont ici vulgaires. Ou plutôt vides. Parfaitement creux. Qu’importe la recension cinématographique. Qu’importe la rhétorique exégétique. Qu’importe le commentaire spirituel. L’urgence est ailleurs et cette œuvre le montre plus que toute autre.

Chaque animal du film – acteur involontaire d’un drame dont il ignore jusqu’au non-sens – forme la figure exacte de l’altérité radicale et de la proximité immédiate. Maud Alpi, par un regard frôlant, est parvenue à donner un peu de corps au « silence des bêtes ».

Gorge Cœur Ventre, réalisé par Maud Alpi. France 2016. Producteur délégué : Mathieu Bompoint. Producteurs exécutifs : Claire Trinquet, Frédéric Premel. Production Déléguée : Mezzanine Films. Directeur de la photo : Jonathan Ricquebourg. Directeur de production : Julien Auer. Monteuse : Laurence Larre. Scripte : Leïla Geissler. Assistante à la réalisation : Camille Servignat. Scénaristes : Maud Alpi, Baptiste Boulba-Ghigna. Ingénieur du son : Philippe Deschamps. Monteurs son : Anne Gibourt, Romain Ozanne. Décorateur : Hervé Coqueret. Costumière : Carole Pochard. Mixeur : Emmanuel Croset. Avec : Boston, Virgile Hanrot, Dimitri Buchenet.

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