Leïla Sebbar : la mémoire traversière

Leïla Sebbar
Leïla Sebbar

Leïla Sebbar n’est pas née dans la Sarthe… mais pas loin. Écrivaine française de père algérien et de mère périgourdine, elle est une revenante obstinée, une sorte de monomaniaque. De sa famille, de son enfance, elle ne sort pas. Livre après livre, depuis plus de trente ans, elle revient dans la « maison d’école » d’Eugène-Etienne Hennaya, près de Tlemcen, où elle a grandi. Elle s’y enferme, regarde, écoute, collecte ce que les autres disent, fait des suppositions, ressasse, invente parfois – et c’est un long voyage : une œuvre. C’est une histoire de France en Algérie, une histoire d’Algérie en France. Bancale de naissance, toujours présente ici et là, des deux côtés de la mer.
En apparence, Leïla Sebbar est partie bien sûr : en 1961, la jeune fille a quitté l’Algérie en guerre et ses parents instituteurs pour aller étudier à Paris ; elle y a fait sa vie, c’est à dire des rencontres, des lectures, des manifs, des enfants et beaucoup de livres. En apparence seulement : l’Algérie coloniale, où elle est née, irrigue et envahit ses textes, avec une obsession autour de la langue arabe, la langue du père – langue coupée, interdite, langue entendue jamais apprise, « langue fantôme », dont Leïla Sebbar est « hantée », comme le souligne son ami l’écrivain Nourredine Saadi, dans l’un des commentaires qui clôturent le livre.

Dans ce pays d’enfance qui est celui de Leïla Sebbar, on parle français à la maison – on le lit dans les livres, on l’écrit, on le chante. « Cette langue n’est pas la langue de la Colonie. Elle est belle ». L’arabe, c’est autre chose. On l’entend dehors. En contrebas, en contrepoint. Dans ce pays-là, « il n’y a pas encore de langue nationale, ni de possibilité de parler indifféremment les deux langues » : la petite Leïla, qui porte un nom et un prénom arabes, quand elle entend la langue de son père, a l’impression qu’« un orchestre tout entier » surgit, dont elle connaît les sons, les instruments, mais qui lui reste inaccessible, rappelle, de son côté, la traductrice et romancière Rosie Pinhas-Delpech. Cette injonction, qui tient les enfants à distance de la langue arabe, vient du père. Ils grandissent avec.

Chaque matin, quand la petite Leïla part à l’école (des filles, dans le quartier européen), avec ses deux sœurs, en chemisier et jupe plissée, les garçons du « quartier indigène » les insultent et les menacent – en arabe, bien entendu. « (…) Les mots orduriers, les seuls qu’elles retiendraient », resteront scellés dans leur mémoire. Le père, « le bon colonisé », ne s’en doutait donc pas ? « De la furie sexuelle des garçons (…), mon père croyait que ses filles étaient à l’abri derrière la fragile forteresse de la langue coloniale qu’il commandait, dans la maison d’école où il ne parlait pas la langue de sa mère mais la langue de sa femme, l’étrangère qui l’avait choisi, lui l’enfant de la mer exilé sur les hauts plateaux, l’enfant de la ville déporté dans le bled, revêtu de la blouse grise, taillée à sa mesure, d’instituteur de la République ».

Il y a aussi la langue des femmes, dans la maison de Ténès, celle de la grand-mère paternelle et de ses sœurs, où la famille va déjeuner parfois. Leur langue est douce et berçante. Elles « nous entouraient, nous embrassaient, nous parlaient… Nous répondions en mangeant. Elles nous gavaient. Elles disaient dans leur langue : « Mange, ma fille, mange ». Mon père nous avait traduit ces mots-là, qui revenaient à chaque bouchée, à chaque arrêt de l’un d’entre nous, rassasiés de tendresse et de nourriture ». Des années plus tard, la cinéaste Agnès Varda, qui avait demandé à Leïla Sebbar de commenter une photo de son choix – on y voyait des femmes arabes, dans un cimetière, bavardant autour d’une tombe – comprendra, devant la crise de larmes qui, soudain, avait inexplicablement saisi l’écrivaine, ce qui se jouait sous ses yeux (de lynx) : « Agnès Varda interrompt son travail, attend la fin des larmes, placide. Elle me dit : « Vous auriez voulu avoir une mère arabe ? ». La surprise m’empêche de répondre, et aussi un malaise », rapporte Leïla Sebbar dans L’arabe comme un chant secret. Il lui faudra encore plusieurs années avant de s’incliner devant la « perspicacité » de la cinéaste. Dans ses livres, Leïla Sebbar finit par le reconnaître, la figure de la mère « est obstinément une femme arabe et musulmane, algérienne ».

Car sa mère, la vraie, que ses enfants aiment et révèrent, demeure dans le pays d’enfance, c’est à dire dans le souvenir que garde Leïla Sebbar de « son » Algérie coloniale, « la femme du maître indigène, la belle étrangère, la Française qui n’a pas peur des Arabes ». Cette femme n’est pas une mère comme les autres : « Elle est la France (…). Elle est la langue de la France ». Une langue que Leïla Sebbar utilise – elle n’en connaît et elle n’en veut pas d’autre – pour dire l’Algérie : « Le corps de mon père dans la langue de ma mère », avance-t-elle. Toute son œuvre « s’apparente à un questionnement œdipien », acquiesce Nourredine Saadi.

LEìLA SEBBARLe recueil qui rassemble trois essais (deux textes anciens, un inédit), judicieusement rassemblés par les éditions Bleu autour, forme l’un des chants les plus forts et les plus personnels de Leïla Sebbar. Il est tout entier habité par la figure du père, « l’étranger bien-aimé », mort musulman, sinon en musulman, dans un coin de Dordogne. Née, comme ses sœurs et son frère, d’un couple mixte – une exception sociologique inouïe à l’époque coloniale – l’auteure du beau roman Le silence des rives (Stock, 1993) n’a cessé d’explorer, sous la forme d’un roman familial élargi, les déchirures et les liens ambigus, schizoïdes, hérités de l’ère coloniale et de la guerre d’indépendance.

L’un de ses premiers récits, Shérazade, 17 ans, brune, frisée, les yeux verts (Stock, 1982) en parlait déjà : « J’invente l’héroïne d’un conte moderne. Des filles de l’Algérie en France, de la France avec l’Algérie, filles comme moi traversières », analyse-t-elle dans L’arabe comme un chant secret. Tous les livres qui suivront, qu’il s’agisse de romans, d’essais ou de recueils de nouvelles, sans oublier la douzaine de récits collectifs et autobiographiques qu’elle a initiés et dirigés, arpentent les hauts fonds des enfances méditerranéennes et, particulièrement, des enfances algériennes d’avant l’indépendance.

sebbar22Le dernier récit collectif paru, Une enfance dans la guerre, Algérie 1954-1962 (Bleu autour, 2016), donne la parole à plus de quarante auteurs, nés dans les années 1940 et 1950, issus des différentes populations de l’Algérie de l’époque. On y entend le récit saisissant, violent, de Daniel Mesguich, petit garçon à qui la guerre a légué une mémoire mitraillée de « trous topographiques (les quartiers manquants d’Alger), trous dans les narrations des films, dans celles des illustrés, trou de mémoire au retour, trous dans le ventre de Mohamed, trou dans le trottoir se remplissant de sang… et bien d’autres trous encore, celui, par exemple, que laisse dans l’âme la perte des visages aimés ». On y retrouve Nourredine Saadi, petit garçon lui aussi, qui se rappelle l’effroi devant cet homme au nez coupé, croisé un jour de guerre, dans les rues de Constantine. On y découvre, sous la plume de Mehdi Charef, la mort de Karima, résistante anonyme d’un bled de Kabylie, pendue par les soldats français à une poutre de son gourbi. On y rit à l’évocation de Fanny Colonna en 2 CV, tempêtant dans les rues d’Alger. On y écoute les histoires de la petite nomade Herbe-Verte, rapportées par Nora Aceval, des histoires pour les enfants, où « mêmes les monstres avaient une chance de s’humaniser ». Un livre bouleversant, édifiant, l’un des plus réussis de la série des récits d’enfance.

La guerre d’Algérie vue par les AlgériensAu rayon Histoire avec sa grande hache, il faut signaler le second volet de La guerre d’Algérie vue par les Algériens qui éclaire, de façon souvent inédite, les dernières années de l’ère coloniale. Ce récit historique, documenté aux meilleures sources, est co-signé par le journaliste Renaud de Rochebrune et l’historien Benjamin Stora. Il s’ouvre sur l’assassinat du dirigeant du FLN Abane Ramdane et s’achève en 1962, à l’indépendance. Loin de n’être qu’une chronologie critique, érudite (et bien troussée) de ces années violentes, cet ouvrage se présente comme un plaidoyer contre la « culture de l’oubli entretenue par le FLN après 1962 » et dont la guerre civile des années 1990 a porté les stigmates. Les récentes polémiques autour du rôle de l’ancien chef des commandos d’Alger, Yacef Saadi, montrent ad nauseam que les « braises » sont « toujours brûlantes » et que les « mythes forgés dans la guerre d’indépendance » restent intacts, interdisant aux Algériens « une véritable réappropriation » de leur passé.

Je ne parle pas la langue de mon père suivi de L’arabe comme un chant secret et Sur la colline, une koubba de Leïla Sebbar, préface de Marie-Hélène Lafon, édition commentée et illustrée, Bleu autour, 288 p., 26 €

Une enfance dans la guerre, Algérie 1954-1962 textes inédits recueillis par Leïla Sebbar, Bleu autour, 296 p., 26 €

La guerre d’Algérie vue par les Algériens 2. De la bataille d’Alger à l’indépendance de Renaud de Rochebrune et Benjamin Stora, Denoël, 400 p., 23 € 50