Le Client : « Un tout petit bonhomme de rien du tout »

Salesman

Retour en Iran pour Aasghar Farhadi, après le succès retentissant d’Une séparation puis l’escapade française réussie du Passé. Prix du scénario et d’interprétation à Cannes, Le Client confirme la position du cinéaste iranien, celle d’un cinéaste majeur. Un couple de la classe moyenne iranienne : un tremblement de terre les oblige à déménager. Le nouvel appartement appartenait à une prostituée, ce qui dans l’Iran des Mollah se rapproche de la maison du diable à Amityville. D’ailleurs, on n’ose parler de « prostituée » et les personnages préfèrent un pudique « femme aux mœurs dissolues », dire « prostituée » c’est dire Voldemort dans Harry Potter… Un jour un homme, peut-être un ancien habitué, ayant lui-même des mœurs assez dissolues, s’introduit dans l’appartement, agresse violemment la femme et s’enfuit. Méprise ? Agression volontaire ? Pendant que son épouse tente de surmonter le traumatisme, le mari décide de retrouver « le client ».

Farhadi poursuit sa description clinique du couple, comme souvent, un « accident » vient bouleverser l’équilibre fragile du couple, les certitudes apparentes s’effritent comme les murs de leur appartement en ouverture du film, la réalité apparaît : mensonges, frustrations, incapacité de l’homme à dépasser son égo et véritablement soutenir son épouse. C’est d’abord l’honneur de la femme dont on fait peu de cas, dans un Iran corseté par la religion, habiter dans le même appartement qu’une « fille perdue », est une honte, Emad, le mari, l’accepte, non pas au nom de la raison, mais par pragmatisme. Lorsque la femme se fera agresser, c’est encore l’égoïsme qui dicte sa conduite et sa volonté de vengeance. Sa femme a-t-elle été « juste » frappée ou violée ? Quoiqu’il en soit Emad prend l’accident comme une tache sur son propre honneur. L’agression le renvoi à sa propre impuissance, ce que sa virilité ne peut accepter : la souffrance de sa femme en devient secondaire. Le vernis bourgeois s’effrite à son tour. Professeur, acteur, Emad est un homme respectable et apparemment raisonnable mais comme presque tous les héros Farhadien, il doit choisir entre la raison et la rumeur publique : le regard des autres, ici des voisins, le pousse à vouloir mener sa vendetta sans se préoccuper de ce que voudrait la seule véritable victime : sa femme. Dépassant le fait divers, Le Client nous présente un homme civilisé qui se sent obligé d’obéir à ses instincts les plus bas. Avec intelligence, le cinéaste laisse passer un certain temps entre l’agression et la quête de vengeance : la colère ne sera pas un alibi. La frustration peut-être : Rana sa femme s’éloigne de lui, la question qui le hante est celle du viol possible, or elle reste silencieuse, comme consciente que le viol est aussi (d’abord ?) une question de virilité perdue de la part d’Emad.

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La mise en scène rend la tension palpable : un monde de non-dit, couple qui ne communique plus, une société qui pousse à la vengeance, des on-dit qui feraient de la femme une coupable potentielle (et d’abord, pourquoi habiter dans cet appartement « sali » par une femme aux mœurs inacceptables pour eux.) S’il semble parfois forcer le trait (le personnage de Babak, dont le mensonge reste inexplicable, aurait mérité plus d’attention), Farhadi ne juge au final pourtant personne : les personnages, des héros aux simples figurants, ne sont jamais univoques.

Parallèlement à ce récit, la structure du film s’appuie sur la pièce de théâtre que répète la troupe de comédiens amateurs dont font partie Emad et Rana : Mort d’un commis voyageur . Le choix de la pièce n’est évidemment pas innocent, alors que le couple se délite dans le silence et le non-dit, les mots d’Arthur Miller remettent le récit en perspective. Ainsi, la prostituée dont le couple a repris l’appartement n’apparaît jamais dans le film, mais elle est en quelque sorte remplacée par la prostituée de la pièce : cible des critiques et des jugements, l’absente, maintenue hors-champ par Farhadi existe dans la pièce de Miller : elle aussi est donc « sauvée » des jugements faciles, les propos du personnage de Miller sont valable aussi pour la femme « aux mœurs dissolues ». Le commis se retrouvera également autant dans Emad que dans l’agresseur : un homme pathétique se battant pour garder un peu de dignité dans un contexte qui pourrait définitivement le faire sombrer.

Il est aussi ironique de voir un professeur répéter Arthur Miller, tenter de comprendre le commis alors qu’il est impossible dans la vraie vie de comprendre sa femme et qu’il entame une chasse à l’homme primaire. Le professeur compréhensif envers ses élèves peu concentrés devient un maître brutal. De l’intellectuel altruiste à l’homme ne pensant qu’à retrouver sa virilité de la façon la plus basique, il n’y a qu’une mince frontière que l’agression a effacée. L’enjeu du face à face avec l’agresseur devient ainsi la lutte entre l’homme civilisé et la bête face à un homme justement incapable lui de résister à ses pulsions.

En restant à distance, Asghar Farhadi évite de passer du conte moral au moralisme, même si le film menace parfois de tomber dans le mélo. Surtout, son film ne se limite pas à la peinture de la nature humaine. Si l’arrière-plan social est présent dans tous ses films, il prend ici une plus grande importance qu’à l’habitude. Le Client est aussi un film sur une société paradoxale : le film s’ouvre ainsi sur l’évacuation d’un immeuble qui risque de s’effondrer et c’est l’occasion de montrer des êtres qui s’entraident, notamment Emad : courageux, altruiste. De même, c’est l’intervention des voisins qui sauvent Rana lors de son agression et tous les voisins sont sincèrement choqués. Quant au client, son apparition renverse la dramaturgie du film, le spectateur s’apercevra peut-être qu’il voulait la vengeance autant qu’Emad, mais l’homme est misérable, pathétique et certainement pas le monstre annoncé. La situation entre victime et agresseur s’inverse, le spectateur et Emad se retrouvent face à leur contradiction et surtout face à la complexité des êtres et des personnages. Le Client est une parabole qui refuse de diviser le monde entre méchant et gentil. Comme il était impossible dans La Séparation de donner tort ou raison au couple de bourgeois comme au couple de paysans, il est difficile de ne voir dans l’agresseur qu’un salaud.

Mais il y a pourtant dans le portrait de ce monde-là une noirceur assez prononcée. La destruction possible de l’immeuble est le résultat des travaux imprudemment autorisés aux abords. Le mépris des autorités pour les habitants laisse imaginer une histoire de corruption. Les rues de Téhéran, filmées par Farhadi sont aussi le lieu d’éternelles disputes entre conducteurs. Les acteurs amateurs peinent à mener à bien leur pièce et les conflits de la pièce se mêlent à ceux des coulisses. L’Iran du Client est un pays au bord de la crise de nerf. Si évidemment on peut rapprocher ce Téhéran de grandes cités occidentales (par exemple, le New York de Mort d’un commis voyageur), il n’est pas absurde de penser que nous sommes aussi dans une ville fatiguée de faire le grand écart entre modernité et lois religieuses. Les tabous sexuels entrainent une frustration, si tout le monde condamne la prostituée, son absence déclenche la folie du client, en même temps que sa victime, Rana, devient l’objet de suspicion par ceux-là mêmes qui l’ont sauvée ou par son mari. Le film dénonce aussi une société qui tient par les apparences. Comme dans toutes les sociétés occidentales, l’argent est le moteur : c’est par soucis d’économie qu’Emad refuse de déménager même lorsqu’il découvre que son nouvel appartement est « frappé d’infamie ». Ses élèves sont accros à leur téléphone portable, y compris pendant les cours (et tous les professeurs du monde mesureront alors à quel point un élève Iranien ressemble à tous les élèves du monde.) et d’ailleurs que peut enseigner un professeur qui peut sombrer aussi vite dans la violence ? Les bons pères de familles sont des assassins en puissance, les amis vous trahissent … Comme l’immeuble, le Téhéran d’Asghar Farhadi menace de s’effondrer. Plus universel et moins engagé qu’un cinéaste comme Jafar Panahi, Asghar Farhadi est certes avant tout un fin observateur de l’âme humaine mais aussi un subtil témoin d’une société en mutation. Comme Emad, il ne faudrait pas grand-chose pour que le vernis craque et que l’Iran explose. Téhéran comme métaphore de notre fragilité comme de nos ambiguïtés.

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Le Client – 2h05 – Iran – un film écrit et réalisé par Asghar Farhadi – Directeur de la photographie : Hossin Jafarian – Montage : Hayedeh Safiyari – Avec : Shahab Hosseini, Taraneh Alidoosti, Farid Sajjadihosseini, Mina Sadati, Babak Karimi, Maral Bani Adam, Mehdi Kooshki

*Extrait de Mort d’un commis voyageur d’Arthur Miller