Nihil admirari : La magie dans les villes par Ella Balaert

Frédéric Fiolof, La magie dans les villes, Quidam éditeur

Mais qu’est-ce donc que ce livre ? À première vue, il serait plus facile de dire ce qu’il n’est pas. « Ton truc, ce n’est pas un roman » déclare d’ailleurs une fée au personnage principal, en dernière page. « À peine un hoquet de l’âme » ajoute-t-elle.Une fée ? S’agirait-il d’un conte ? Non plus. Le monde décrit par Frédéric Fiolof est le nôtre, dont on ne peut pas vraiment dire qu’il soit, ni au sens premier, ni au sens littéraire, merveilleux. D’ailleurs la fée qui surgit dans le décor n’a pas de pouvoir. Elle traverse juste le texte comme parfois, dans nos vies diurnes, tombe un morceau de rêve qui s’est décroché de nos nuits.

Ni roman, ni conte (merveilleux ou philosophique), ni suite de « brèves » ou de micro nouvelles… Mais alors quoi ? Un peu tout cela à la fois, cousu dans des scènes de vie. Le texte ne propose pas d’histoire, pas d’intrigue, à peine un temps qui passe (les enfants du personnage, vers la fin de l’ouvrage, semblent juste un peu plus grands), il s’inscrit dans la lignée des récits sans résolution d’intrigue, des chevaliers à la triste figure qui n’auraient même plus de moulins à combattre, des courtes nouvelles sans la sacrosainte chute : fi des étiquettes et de la classification universelle des espèces littéraires, pour entrer dans ce livre et partager ces moments de vie d’un homme, il nous faut adopter une attitude de renoncement.

Mais ce n’est pas gratuit. Car au fond nous ne faisons en cela qu’imiter le personnage, lequel pour être, renonce à tout – ou presque. Singulier conatus que le sien, qui n’est plus une « puissance » à persévérer dans son être, mais quasiment une impuissance. Comme si l’essence de ce personnage ne relevait pas d’un « effort » à persévérer, mais d’un non-effort, ou alors d’un effort minimal, lelon les termes de Spinoza dans L’Ethique : « L’effort par lequel toute chose tend à persévérer dans son être n’est rien de plus que l’essence actuelle de cette chose » (Proposition III).  Ce personnage qui n’est jamais appelé autrement que par « il » n’a pas de nom, peu de passé, aucun avenir. Il « manque de consistance », il ne fait plus vraiment les choses, à peine les observe-t-il, et se regarde-t-il les regardant. Sa propre vie se déroule sous ses yeux « comme une bande passante », qu’il examine « d’une petite chambre secrète » . Il ne se contraint pas : les appétits l’ont quitté et il ne désire pas autre chose que ce qu’il a. Cette sagesse pourrait en faire un disciple d’Epicure, s’il était plus serein. Tel Sisyphe, on voudrait l’imaginer heureux. Mais il est hypocondriaque, misanthrope, angoissé par la mort et plus généralement par la fin des choses. À distance du monde, il apprend à lire sur les lèvres pour ne plus traverser « les rues aux bouches cousues » et réduire cet écart. À ses yeux la vie n’a pas de fond, il y a toujours plus bas. Et plus bas, c’est encore la vie, mais est-ce encore notre monde ? « Le fond, c’est dur et quand tout va mal on finit par atteindre le roc. Le roc est l’autre nom du fond. C’est la surface sur laquelle on se pose avec un peu de chance ou sur laquelle on s’écrase quand on en a moins. Pourtant, un jour (…) il a remarqué que son pied s’enfonçait encore. Le fond, c’était de la vase. Il s’est senti happé dans un monde plus bas et a pensé ça ne se peut pas. Mais il est passé en-dessous (…) et il y avait là de drôles de poissons au regard grave et millénaire… »

Ainsi se brouille la frontière entre le réel et l’irréalité. Il ne se souvient pas de ses rêves ? Qu’importe ? Chaque heure, chaque lieu, offre prétexte à un rêve éveillé. Des personnages tout droit issus de la mythologie grecque, de l’Iliade, de la baleine de Jonas et d’une solide culture classique habitent comme naturellement cet espace-temps incertain. « Il », tel un Monsieur Plume du nouveau siècle, contemplatif et désenchanté, nous embarque dans un univers surréel, un monde parallèle où les éléphants sont blancs et où les monstres de ses cauchemars prennent vie dans le salon. Quelques fantômes aussi, des amis morts, des demi-morts, des auteurs morts — car le mur qui sépare le cimetière des vivants disparaît dès le premier chapitre.

Ce pourrait être déprimant, cet appel du vide, du néant, du rien, qui pourrait mener tout droit au « suicide à la seringue vide ». Ce ne l’est pas, et pour deux raisons. La première est le lecteur s’attache à ce personnage qui se détache de tout. On l’aime par empathie et identification, car « Il », c’est un peu nous : « on est (…) tellement, tellement tous les mêmes » ! On l’aime surtout, à l’inverse, pour ce qui le rend, à tous les sens du terme, singulier. À commencer par ses proches qui l’accompagnent dans son étrangeté et en sont comme le versant lumineux : sa femme, solaire, bienveillante, amusée, et leurs deux malicieux enfants. L’humour apaisant de ces trois-là (qui font d’une fuite d’eau une mer dans la cuisine, bricolent un amour parfait, s’attachent des ailes pour voler ou décident de ne laisser naître le prochain enfant qu’à l’adolescence) dénoue tranquillement l’angoisse dont les doigts osseux s’agitent dès lors vainement autour du cou du personnage — et du nôtre. On touche ici à la deuxième raison, qui tient donc au style impeccable de l’auteur. Frédéric Fiolof a la plume pleine de la grâce et de la poésie lunaire d’un Pierrot et quand un moment de métaphysique nous menace de mélancolie, une image surgit qui nous retient au bord du vide. « Quand il neige, il est content. Il a l’impression que tout va commencer. Il rêve d’une neige abondante qui recouvrirait la ville, ensevelirait les voitures et toutes les choses qui trainent. Il rêve d’un monde meringué. De la neige, il aime le nom, et tous les noms qu’elle permet d’oublier. »

Nihil admirari, c’est la devise de l’Ingénu de Voltaire, ce pourrait être celle de ce personnage patient, imperturbable, qui ne s’étonne de rien et surtout pas du plus surprenant, qui sait recueillir avec précaution, comme une « figurine de cristal », le moindre détail de notre quotidien, qui nous entraine après lui dans les non-sens interdits et autres fausses impasses de l’entendement. Et nous, à peine déroutés, nous quittons très volontiers avec lui le droit chemin quand « il traverse les murs ».

Ella Balaert

Frédéric Fiolof, La magie dans les villes, Quidam éditeur, août 2016, 112 p., 12 € — Lire un extrait