Arni Thorarinsson, tragédie islandaise et tabou (Le crime, histoire d’amour)

Arni Thorarinsson

«Tout le monde a son passé.
Oui, et ce passé est parfois plus proche qu’on ne l’imagine.»

Tout commence par un cauchemar, expression d’une peur ancrée profondément en cet homme, psychologue de son état, qui croit pourtant si peu aux théories de Freud, ce psy « incapable de s’aider lui-même alors qu’il secourait ses patients ». Le roman sera le compte à rebours de sa dernière journée et la chronique d’une fin annoncée puisque le cauchemar qui ouvre le roman a lieu « la nuit d’avant sa mort ».

Le suspens du roman très noir d’Arni Thorarinsson ne repose donc pas sur cette mort, le lecteur sait, dès la première phrase du livre, qu’elle aura lieu. Il est ailleurs, dans la révélation d’une vérité impossible, celle qui a détruit un couple uni et une famille heureuse, en apparence sans histoire, celle que cet homme et son ex-femme devront, comme promis, révéler à leur fille, en ce jour qui est aussi celui de ses 18 ans. « Quelque chose était arrivé. (…) Quelque chose d’affreux qui n’aurait jamais dû se produire ».

Quel est donc ce secret qui hante cet homme pourtant si banal en apparence, ce secret dont l’horreur a ruiné la vie de cette femme qu’il aime toujours et dont il a dû se séparer ? Sous « l’impitoyable clarté » d’une matinée, à Reykjavík, des éléments sont peu à peu révélés au lecteur, culpabilité, menace sourde, les rapports extrêmement tendus d’un père et de sa fille qui vit seule depuis quelques années, loin de ses parents qui se détruisent. Ce noyau familial implosé semble à l’image du pays, l’Islande telle que cet homme la décrit, institutions et société « en ruine », litanie des crises aux informations et dans les journaux : « incertitudes, erreurs, magouilles, travail bâclé, collusions multiples, corruption, répartition inégale des richesses, crimes ou délits de toutes sortes. Abus de pouvoir, abus financiers, abus de personnes, abus d’enfants ».

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Arni Thorarinsson diffracte la révélation terrible, alternant les focales sur le père — tentant de suivre un emploi du temps normal malgré le poids de plus en plus lourd des paroles qu’il devra prononcer —, sur la mère, ravagée, physiquement au bord de la déroute, sur Frida en quête d’une liberté impossible, tant ce qu’elle pressent lui semble pire que ce qu’elle pourrait apprendre. Les chapitres suivent alternativement les trois personnages, au cours de cette dernière journée, le temps avance dans sa fatalité implacable, tandis que la mère revient sur l’histoire dans un texte qu’elle destine à sa fille, depuis ses débuts même s’il lui est difficile de ne pas mélanger « le passé et le présent ».

Le temps est le grand sujet du roman, un temps dont la linéarité et l’équilibre ont été rompu par « quelque chose ». Un temps interrompu et qui avance pourtant selon le principe implacable des tragédies antiques, une ananké dont les trois personnages paieront le prix. Un temps paradoxal, à l’image du verbe islandais « máta » que commente la mère dans le texte qu’elle destine à sa fille, un verbe « joliment contradictoire puisque le mot signifie à la fois vaincre, remporter une victoire et évaluer une situation ».

Ce paradoxe est aussi celui du langage et du récit : « Les romans permettent aussi parfois de monter à l’assaut, autant qu’ils sont une manière de fuite. S’ils te mettent en échec, cela te permet de te mesurer à leur aune et d’évaluer ta réalité, pour reprendre le double sens du verbe máta dont je te parlais tout à l’heure ». Ainsi ce roman d’Arni Thorarinsson qui explore un tabou et force le lecteur à réévaluer son rapport à ce crime de l’amour, titre du livre.

Arni Thorarinsson

Noir, ce court roman l’est indéniablement, dense comme de la poix. L’enquête est intime et familiale, nul policier ou journaliste dans le récit, mais trois personnages en quête de leur identité à jamais brisée par une révélation terrible. Arni Thorarinsson excelle à déstabiliser ses lecteurs, en deux temps, dans l’attente de cette vérité qui mine le roman puis dans les heures qui suivent la révélation, quand personne ne sait que faire de cette histoire impossible.
En 140 pages implacables ce sont deux romans qu’offre l’écrivain islandais (comme toujours magnifiquement traduit par Eric Boury) : celui qui conduit vers la vérité, labyrinthe de silences, implicites et non dits ; puis le roman de la culpabilité, des remords, d’une volonté de dépasser la tragédie annoncée, quel qu’en soit le prix. Et dans ce diptyque remarquablement maîtrisé, le lecteur est placé face à ses propres (in)certitudes, sur cette fragile ligne de crête qui devrait partager amour et haine, innocence et culpabilité.

Arni Thorarinsson, Le Crime histoire d’amour, traduit de l’islandais par Eric Boury, Métailié Noir, février 2016, 144 p., 17 € (9 € 99 en version numérique) — Le premier chapitre du livre est disponible sur le site des éditions Métailié.

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