Détruire, écrit-elle : Amandine André (De la destruction)

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Que deviennent les choses lorsqu’elles sont écrites ? Que deviennent les corps lorsqu’ils sont écrits ? Ce sont les questions qui semblent animer l’écriture d’Amandine André. Dans De la destruction, il s’agit de corps et d’écriture, de corps écrits, du point de vue de l’écriture sur les corps et qui ne laisse pas les corps intacts – c’est-à-dire qui ne laisse pas les corps être comme des choses. Les corps adviennent alors comme autre chose que des corps : des forces et rapports de forces, des entités mobiles, indéterminées, éphémères, échappant au langage et à elles-mêmes. Les corps, du point de vue de l’écriture, sont ce qui échappe au corps, le mouvement par lequel le corps échappe à lui-même. « Que deviennent les corps lorsqu’ils sont écrits ? » devrait s’entendre comme : quels sont les devenirs des corps, ceux qui par l’écriture adviennent et par lesquels l’écriture advient ?

De la destruction concerne la destruction des corps – non dans le sens où les corps seraient réduits à l’état de ruines, à l’état de corps morts. La destruction ici est comprise comme un mouvement continu par lequel le corps ne cesse de se détruire en tant que corps pour devenir autre chose. La destruction des corps est créatrice, implique un mouvement où le corps devient sans cesse autre. C’est cet autre du corps, ce sont ces autres du corps qu’Amandine André écrit, ce mouvement du devenir qui impose aux corps des seuils, des passages, des dynamismes par lesquels le corps passe, dans lesquels il est emporté comme dans un courant qui le décompose et le recompose sans cesse. La destruction est le principe d’une vie des corps, une vie plus vivante que le corps.

Les corps ne deviennent pas autre qui leur serait extérieur. Ce qu’ils deviennent ce sont leurs propres limites et l’au-delà de ces limites impliqué par celles-ci. Ils deviennent les forces du corps, ses propres forces incorporelles, anorganiques : la bouche se dévore, la langue est un muscle, le corps devient chair sensible et mobile, inorganisée, incertaine. Les relations entre les corps deviennent des relations entre des forces qui comme des aimants s’attirent ou se repoussent, des forces qui s’entrechoquent, se juxtaposent, se mêlent, etc. Il y a dans De la destruction toute une physique des corps, une physique dynamique et anti-organique, anti-personnelle, anti-identitaire puisque cette physique est celle des corps et de leurs forces qui, contrairement au corps, n’ont plus rien de personnel, n’impliquent aucune identité par laquelle ce corps serait mon corps et distinct d’un autre. Les corps d’Amandine André traversent les règnes, les états, les identités, les âges puisqu’ils sont précisément ce mouvement de traversée – corps schizophréniques contractant en eux une multiplicité d’états, de règnes, de processus, de forces, de seuils et degrés, de rapports et de solitudes, de mondes et encore, sans cesse, d’autres devenirs de ces mondes – n’étant plus que cette contraction, cette multiplicité par définition vivante.

Amandine André (photo Jean-Philippe Cazier)
Amandine André (photo Jean-Philippe Cazier)

Ce sont ces forces incorporelles qui reçoivent parfois des noms d’animaux, qui ne peuvent être qu’en passant par l’animal et les meutes animales, chiens ou rats. Les corps deviennent ainsi les postures de forces incorporelles, postures animales, inhumaines comme les postures des danseurs – et deux corps, trois corps, un cercle de corps sont moins la juxtaposition de corps distincts que, comme dans une chorégraphie de Pina Bausch, les points singuliers d’une force ou d’un rapport de forces incorporels et impersonnels. Amandine André ne décrit pas des corps, elle en écrit la mobilité – mobilité moins de corps qui bougent que mobilité interne au corps, immanente. On peut lire De la destruction comme un livre de danse, une danse qui serait moins celle de corps qu’une danse interne au corps, immanente : un corps devenu danse et musique, comme la langue du livre devient danse et musique, sons et rythmes.

Dans ce livre, la destruction-création qui affecte les corps affecte autant la langue : le style est fait de ce même mouvement de destruction et création affirmé et répété, sans cesse recommencé puisque son être est ce recommencement, la répétition sans fin de la destruction et de la création qui est le mouvement de la vie, le temps rythmique de la création.

Le style d’Amandine André est fait de répétitions et permutations, répétitions et déplacements. On pourrait retrouver un équivalent de ce langage dans celui de la musique minimaliste ou dans les ballets de Pina Bausch. Un tel style ne se réduit pas à la reproduction du même mais chante la répétition de la différence : les phrases, les brefs syntagmes sont repris, répétés dans d’autres contextes, pris dans d’autres relations qui, à chaque fois, détruisent ce qui avait été dit non pour le redire autrement mais pour avancer dans la langue, continuer de créer. Le style ici est fait de cette avancée dans une obscurité où chaque phrase écrite disparaît aussitôt, où chaque phrase nouvelle est l’événement d’une nouveauté, surgissant un bref instant pour disparaître dans le mouvement qui l’absorbe, qui la crée et la détruit. La destruction est le mouvement même de l’écriture, De la destruction affirmant ce mouvement de l’écriture pris à sa naissance, demeurant dans ce mouvement où l’écriture émerge – l’écriture d’un monde qui demeure dans son émergence, constitué non de choses, de sens, de corps mais de forces incorporelles, asignifiantes, mobiles, c’est-à-dire vivantes.

De la destruction est un livre qui concerne le rapport de l’écriture et du corps, un rapport par lequel le corps écrit n’est plus un corps mais un réseau mobile de forces, la contraction de rythmes et mouvements incorporels – comme l’écriture n’est plus le véhicule de significations ou le moyen par lequel désigner un monde figé, établi, déjà là, ontologiquement emprisonné dans la fixité du passé : l’écriture est elle-même ce qui advient aux corps, ce qui en libère les forces autant qu’elle est prise dans la logique de ces forces du corps. De la destruction est un livre radicalement vitaliste, créant une langue par laquelle l’écriture devient un mouvement vital, mouvement d’une vie libérée à travers le monde. En ce sens, De la destruction est aussi un livre politique.

Amandine André, De la destruction, préface de Michel Surya, éditions Al Dante, 2016, 112 p., 13 €

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