Olivier Steiner dialogue avec Clément Bénech

Clément Bénech (chemise blanche) et Olivier Steiner, dans le salon de Camille Laurens un soir de 31 décembre, quelque part avant minuit.
Clément Bénech (chemise blanche) et Olivier Steiner, dans le salon de Camille Laurens un soir de 31 décembre, quelque part avant minuit.
Olivier Steiner : Alors, cette grasse mat, terminée ?

Clément Bénech : Oui à peu près !

OS: Sorti hier soir ?

CB : Non, écrit et lu (Rosset, L’Invisible)

OS: Bien ! Good boy ! ça doit te plaire, Rosset, j’imagine bien que ça te plaise.

OS:  C’est français « j’imagine bien que ça te plaise ? », j’ai comme un doute soudainement.

CB: Haha je suis très fan oui… ça me semble français, ça me choque pas !

OS: Bon. Tu sais qu’on est pas tout à fait seuls en ce moment ?

CB: Dans l’univers tu veux dire ?

OS: Oui, ça, déjà, c’est sûr, c’est même certain. Mais dans cette fenêtre de tchat non plus. Je pense à Diacritik tu sais, j’aimerais publier un dialogue avec toi, de l’écriture courante comme aurait dit l’Autre. Et puis ça fait des lustres qu’on se s’est pas vus, pas vraiment parlés….

CB:  On a d’autant plus à se dire !

OS: En fait je crois qu’on ne s’est pas vus, si ce n’est sur Facebook, de toute l’année 2015, je me trompe ?

CB: En effet, sauf la fois où je t’ai vu sortir du métro Vavin avec une telle vivacité que je n’ai pas eu le temps de te courir après.

OS: Puis je me souviens que tu devais m’emmener au basket ou au tennis, puis le temps est passé et on ne l’a pas fait.

CB: Ce n’est que partie remise. Ça te tente toujours ? À partir de mars, le climat sera plus fréquentable.

OS: Toutes les balles, celles des fusils au rugby en passant par le foot, le ping-pong, le tennis ou le basket m’ont toujours fait un peu peur mais avec toi je veux bien. Ok pour Mars, dieu de la guerre.

29027-gfCB: Haha. A ce propos le Mars de Fritz Zorn est vraiment ma découverte de l’année je crois, avec Requin de Bertrand Belin… Et puis on s’est tous les deux fait tatouer aussi récemment.

OS: Zorn c’est génial ! Je l’ai découvert grâce à Arnaud Cathrine, il en parle très bien dans Nos vies romancées. Belin, pas lu.
Oui ! il y a ça aussi : nous sommes tous deux de jeunes tatoués ! Fraîchement tatoués en janvier 2016 !

CB: Mars, je voulais l’offrir en anglais à quelqu’un récemment et je me suis rendu compte qu’il n’était pas traduit (ou plus disponible) dans cette langue certes marginale.
Mais quelle force ce texte !
Tu n’es pas le premier à me parler de ce livre d’Arnaud, faut que je me le procure.

OS: Oh, l’anglais, ça fera peut-être pas long feu, regarde le Saint Empire Romain… Oui, ils sont très bien les exercices d’admiration d’Arnaud.

CB: Haha, l’anglais c’est comme Internet, ça fait le buzz maintenant mais dans dix ans…
Je trouve qu’il est plus difficile d’écrire un exercice d’admiration que de détestation.

OS: Bien sûr, c’est toujours plus difficile de dire Je t’aime. De le dire vraiment je veux dire.
Sans transition : Alejandra Pizarnik note en 1959 dans son journal intime : « Je dois arrêter de lire les auteurs dont je peux me passer, ceux qui pour le moment ne m’aident pas ».

CB: Non seulement c’est difficile, mais il est également difficile d’en dire plus. Mars, par exemple : j’aime ce livre mais quand j’essaie d’expliquer pourquoi je tombe dans la banalité. Alors que les mauvais livres ont tous des raisons particulières de l’être (ils nous en apprennent par contraste sur ce qu’est la littérature).
C’est un peu comme les familles selon Tolstoï : les familles heureuses se ressemblent toutes alors que les familles malheureuses le sont chacune à leur façon.
Je ne connais pas cette Alejandra. Tu conseilles ? Je suis un peu à sec en livres en ce moment, envie de lire quelque chose avec concupiscence.

OS: Peut-être que le bien est liquide ou aérien, difficile de le saisir. Tandis que le mal serait solide.
Non, je ne connais pas cette Alejandra, mais Arnaud la cite… Décidément, je n’avais pas prévu de parler autant d’Arnaud ! On lui dit bonjour au passage !

PELA COUVCB: J’ai beaucoup aimé son dernier livre, Pas exactement l’amour : le sens du détail vrai, le goût d’aller puiser au creux du réel…
Rosset dans l’Invisible parle superbement des écrivains qui justement ont décidé d’abolir le réel, Mallarmé et Roussel au premier chef. Notamment Mallarmé pour qui la fleur parfaite est « absente de tout bouquet »
Toi le réel, c’est ton truc ?

OS:  Donc voilà la seule et grande question ! Dis donc, t’es un rapide !
Moi mon truc c’est le réel dans la tête. Donc effectivement ça comprend l’absente de tout bouquet.
Et ce réel-là, pour moi il a commencé avec Mallarmé et Proust. Bon, Rimbaud aussi, bien sûr. Mais surtout Mallarmé et Proust.
Proust a réussi le premier grand roman fleuve sans intrigue.

CB: J’adore Mallarmé bien sûr, qui a magnifié son refus.
Oui, le réel dans la tête, c’est bien dit.

OS: La Recherche = roman dont le seul sujet était la réussite de ce roman. Et en cela, dans la mise en abyme, en même temps, l’aveu de son échec. Depuis, la littérature peut dire : Marcel m’a tuer ! Il m’a tuer et m’a fait du bien.
Mais Rosset, en fait, je ne connais pas bien. Je ne le connais qu’à travers Yves-Noël Genod.

CB: Haha oui ! Le petit Marcel devient écrivain, comme disait Genette…
Mais tout de même, ce réel reconstitué psychologiquement, il provient en grande partie de ce qu’on appelle communément le réel (et avec lequel Rosset essaie de nous réconcilier). La Recherche n’essaie pas de le corriger, elle ne relève pas de ce que j’appelle pour rigoler la « fonction sparadrap » du langage.

clement-rosset-la-force-majeureOS: Je connais mal Rosset, je n’ai lu que La force majeure.

CB: C’est ce que j’aime dans les arts représentatifs, l’équilibre entre représentation et refus du réel : comme dans les peintures de Bacon que j’adore, il y a une analogie avec la vie réelle.

OS: Carrément, Bacon c’est du réel pur, quoi d’autre ?

CB: En effet, what else ?

OS: Là, on touche à ce qui m’intéresse le plus, le réel. Mais c’est si vaste et si difficile à cerner… Et c’est si facile de dire des conneries dès qu’on s’attaque à ce grand tout qui nous englobe.

CB: Réel pur passé par le prisme d’une conscience.

Histoire de la violence

OS: Virginia Woolf dans Les vagues, en voilà une qui a chopé le truc !
Pour parler des livres plus récents, est-ce que t’as lu Camille Laurens et Édouard Louis ?

celle que vous croyez
CB: Oui j’ai lu celui de Camille, pas encore Édouard Louis mais je vais le lire. A ce propos, j’ai pas trouvé le moment où Camille faisait référence à l’un de tes livres.

OS:  Elle ne fait pas référence directement à l’un de mes livres mais à une phrase dans La vie privée, quand je parle de cette vie, cette vie qui justement n’est jamais comme ça dans la vie.
Si je pense à eux, Camille et Édouard, c’est pour creuser un peu cette idée du réel et de la conscience. Camille, je trouve, écrit sur la matière du réel. Édouard, lui, je dirais qu’il s’attaque à la réalité. Mais Camille est plus branchée psychanalyse, et Édouard c’est philo et sociologie, ceci explique aussi cela…

CB: Il faudrait que tu développes un peu sur cette distinction…
Mais j’aime bien l’idée de matière du réel, son aspect granuleux, comme les fabricants de livres disent d’un papier qu’il est « matiéré ».
Rosset après Nietzsche parle de la « richesse » du réel, toujours plus nombreux et fluctuant que la certitude qu’on lui oppose.

OS: Ah, il faudrait que je paraphrase Lacan… le Réel, le Symbolique, l’Imaginaire… en suis-je capable ? Non, je ne crois pas. Et pas trop la place dans ce petit échange du matin.
Le réel (et pardon pour cette définition que j’improvise), ce serait la réalité après Freud et la physique quantique. De la même façon qu’il y a une prose avant le Nouveau roman, et une prose après. Tu vois ?

CB: J’ai encore jamais lu Lacan, me sens pas prêt.
Mais oui, je vois la prose d’après le Nouveau Roman : « plus l’écriture d’une aventure, mais l’aventure d’une écriture ».

OS: Ce que tu dis du papier « matiéré » est bien joli et juste… Pour en revenir à Camille et Édouard, je dirais qu’il y a ça : chez Camille ça reste toujours palpable, il y a matière, grain des mots, chez Édouard il y a l’idée, le concept, il vise la chose politique. Je ne suis pas en train de dire qu’il n’y a pas d’idée ou de concept chez Camille, de la même façon il y a bien sûr quelques matières sensuelles chez Édouard mais quand même, les optiques sont différentes.
Et c’est pas du tout la différence entre masculin et féminin, il ne faudrait pas penser ça ! C’est autre chose, un autre rapport à la vie, au vécu…

41YJzm0ckKL._SX302_BO1,204,203,200_CB: Je n’ai pas lu le dernier livre d’Édouard mais dans le premier, il y avait vraiment des choses fortes, ce moment où il dit qu’il se confronte chaque matin devant son miroir et qu’il se dit : aujourd’hui tu vas être un bonhomme…
Et c’est vrai que le roman de Camille réussit le tour de force de faire entrer Facebook dans son réel, comme un moyen et non comme une fin. Ce n’est pas : regardez, mon roman contient Facebook — le réseau est employé comme moyen narratif nouveau

OS: Oui, je me souviens de ce passage, Eddy devant sa glace. Dans Histoire de la violence, tu verras, il y a ce passage sur le « type maghrébin », c’est saisissant. je n’en dis pas plus.

CB: Je vais le lire.

OS: Quant au roman de Camille, c’est une bombe. Elle n’écrit pas sur Facebook pour faire moderne, elle écrit depuis Facebook, après Facebook. Ce faisant elle est arrivée à écrire le vertige et le caractère réel voire physique du virtuel. C’est fort, très fort. D’autant plus fort qu’elle le fait en gardant son sujet principal, le fil rouge de toute son œuvre, le désir.
Enfin, bon. Assez parlé des autres. Donc tu écris en ce moment ? Tu as commencé quelque chose ?

CB: Oui, le livre est une vraie réussite.

OS: Au sens du jeu aussi. La réussite.

CB: En effet j’ai commencé il y a deux semaines.
Je ne te retourne pas la question car je connais la réponse.
C’est une histoire d’amour moderne aussi, qui se passe à New York entre un Roumain et une Française.

OS: Merci de ne pas me retourner la question car j’ai envie de parler de toi. Comment ça se passe pour toi ? Tu as donc commencé ce qui sera ton troisième livre. T’as une idée ? Un début ? Une fin ? Un personnage ? Toi ? Comment ça se passe pour toi ? Comment commences-tu je veux dire.

CB: Pour la première fois j’ai un synopsis très précis de trois pages. Ce qui est normal quand on sait que ça fait un an et demi que je réfléchis à ce roman. Il y a un narrateur à la première personne qui sera plus effacé que dans mes précédents romans, mon but ultime (ce ne sera pas pour ce roman je pense), ce serait un portrait façon Gatsby, dont le narrateur est quasiment absent…
Mais comment ça commence, de mon côté c’est assez simple, j’accumule des idées et je les mets dans ma marmite pour voir si ça forme un ensemble. Du coup certaines vont surnager et je devrai les enlever…

OS: Gatsby… tu veux dire ce même narrateur présent et absent dans le Ravel raveld’Echenoz par exemple ?

CB: Je n’ai pas lu celui-ci d’Echenoz mais tel que je l’imagine ça doit s’y apparenter en effet.

OS: La marmite comme tu dis, ça reste dans ta tête pendant un an ou tu prends plein de notes ?

CB: Il ne faut pas que je me laisse prendre à mon synopsis, sinon l’écriture risque d’être le simple fruit d’un protocole (découper selon les pointillés, tu vois), et quand il y a protocole il y a danger de refuge.

OS: ça me passionne cette idée d’avoir un livre qui couve, pendant plusieurs mois (grossesse ou période d’incubation d’un virus) et puis un jour, hop, on décide qu’il faut s’y mettre, il est temps, c’est arrivé à terme. Tu vois ?

CB: Je prends plein de notes, surtout sur mon téléphone. L’idée est ramenée à son squelette en quelques mots. Là récemment j’ai relu tout ça en essayant de voir ce qui va entrer dans l’aventure, et ce qui va en sortir, comme on dit dans la télé-réalité. Ce qui est amusant c’est le côté purement symbolique de l’affaire, car intérieurement c’est une grosse dépense d’énergie et une affaire énorme, mais vu de l’extérieur c’est juste un gars qui se met à son bureau.

OS: Ce que tu dis du protocole (et du danger refuge) me fait penser à Chantal Akerman. Un jour un journaliste du genre intello lui demandait de parler de son processus filmique. What ? Quel processus ? a-t-elle répondu. Filmer est un acte, comme on dit acte sexuel. Vous parlez de processus sexuel, vous ?

CB: Oui, filmer est un acte. Mais quid d’écrire ? Je suis un peu obsédé par l’envie de faire quelque chose « au premier degré » dans le monde (comme un tatouage par exemple), quelque chose qui ne soit pas un commentaire mais un possible « objet de commentaire ».

OS: Oui, intervenir sur le monde ou dans celui-ci et pas seulement le commenter ? En même temps ne pas oublier que même une description du monde, quand elle est belle, est une forme d’intervention.
Puis je crois moi aussi que l’énorme affaire et la grande dépense d’énergie c’est avant d’écrire, avant de s’y mettre. Ce qui se passe avant c’est la zone dangereuse.
Et puis écrire est un acte, je crois vraiment, juste un acte.
Dans ta tête tu peux prévoir des choses mais quand tu t’y mets, avec ton corps et tes mains, y’a une mécanique qui se met en branle, c’est alors que pris dans le mouvement des choses t’échappent, surgissent. Tout ce que tu ne pouvais prévoir. Et ça provient du caractère « agissant » de l’écriture,  je crois, caractère physique et non mental.
Enfin bon, c’est un peu un cliché ce que je dis…
T’as un titre ? Plusieurs ?

CB: Oui c’est vrai que ce n’est pas mal d’avoir une sorte de plan au préalable, ça donne le plaisir de pouvoir le dévoyer. En cours de route, en cours de phrase, prendre un chemin de traverse…
Étonnamment, j’ai l’impression de me sentir d’autant plus libre maintenant que j’ai un synopsis très précis. Enfin ce n’est pas d’une grande originalité de dire qu’une liberté ne s’éprouve qu’à l’aune de ce qui veut la réprimer !

OS: Voilà, prendre un billet de train pour Rome, se préparer pour Rome mais le plaisir de se retrouver en Afrique du Sud, ce serait ça écrire.

CB:  J’ai plusieurs titres, mais je change chaque semaine en ce moment, je préfère garder ça pour moi.

OS: D’accord.
Moi je viens de changer de titre.

CB: Alors ?

OS: Pendant un an j’ai cru que c’était tel titre (que tu sais) mais je viens de comprendre que mon sujet n’est pas ça, c’est même l’inverse. Mon nouveau (et définitif) titre est : Quelque chose n’a pas eu lieu.

CB: Joli ! Lacanien ? « Manque à sa place » ?

OS: J’aime beaucoup ce titre mais ce n’est pas de moi.
CVT_Sauf-les-Fleurs_7710Ou plutôt c’est de moi mais sans moi. En fait j’ai envoyé la dernière version de mon manuscrit à Nicolas Clément (tu sais, l’auteur du magnifique Sauf les fleurs), je connais peu Nicolas mais je l’aime beaucoup et j’ai beaucoup d’estime pour lui. Son retour a été très fin, comme lui. Il a retenu cette phrase qui est dans le manuscrit et que je n’avais pas vue : « Quelque chose n’a pas eu lieu ». Il m’a dit que c’est la phrase la plus ambitieuse du texte. J’ai ouvert les yeux grâce à lui. Tu ne crois pas que les lecteurs sont plus intelligents que les auteurs ?

CB: Haha, si ça arrive, en effet. C’est drôle car la question de l’intelligence est celle qui devait justement donner lieu à ce dialogue…
Hélas, je suis attendu pour déjeuner, mais ce sera le point de départ de la discussion suivante !
Il a eu raison en tout cas, Nicolas Clément. Mais, même si le rendez-vous ne s’est pas fait, ton livre aura lieu, lui.

OS: Pas de point final, surtout pas. Je t’embrasse, Olivier

CB: je t’embrasse en retour ! Clément

Clément Bénech est né en 1991 à Paris, il a 25 ans et a publié deux romans chez Flammarion, L’été slovène en 2013 puis Lève-toi et charme en 2015. Il est aussi le maître d’un chat, Dino (d’après Dino Egger d’Eric Chevillard), Dino a deux ans et demi, c’est un ado, avec tout ce que ça implique.
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