Jacques Serena : Sa honte de faire partie (Deleuze aujourd’hui)

Jacques Serena par Olivier Roller
Jacques Serena par Olivier Roller

A une époque, je passais souvent par Strasbourg et m’y étais fait un groupe d’amis acteurs, actrices et assimilés. Je prévenais de mon arrivée et ils organisaient ce qu’ils appelaient plaisamment des soirées SPD, pour Serena, Pizza, Deleuze.

Serena parce que c’est comme ça qu’ils m’appelaient, Pizza parce que c’est ce qu’on se retrouvait immanquablement à manger, Deleuze parce que c’est de lui qu’on se retrouvait toujours à parler, de lui et de ce qu’il avait remué en nous avec ses propos. Deleuze, en gros, était pour nous l’être qui le plus naturellement du monde semblait formuler avec clarté et justesse ce qu’on avait toujours confusément pressenti au fond de nous. A commencer, bien sûr, par son fameux : Créer c’est résister. Résister à quoi, il était inutile de préciser, à l’évidence, pour nous, il s’agissait de ne pas se laisser aller aux opinions courantes, à tout ce qui était courant, comme les opinions ineptes véhiculées par les écrans, télés et internet, ces valeurs grossières, vulgaires, ces interrogations systématiquement à côté de la plaque. Résister aussi, avant tout, contre le rythme effréné infligé par ces écrans, ce temps du zapping permanent, des réactions irréfléchies, ces enfilades de vues aussi courtes que virulentes, attendues, formatées, arrêtées, ces conclusions aussi hâtives qu’éprouvées. Les soi-disant débats qui débattaient à l’ouest de l’essentiel, qui ne débattaient en fait de rien, n’avaient de débat que le nom, n’étaient que des affrontements épidermiques à coups d’arguments fallacieux, de chicanes mesquines, des successions de coups bas. Pour un acteur, une actrice, pour l’auteur que j’étais, rien n’était plus angoissant qu’une pensée qui disparaissait à peine ébauchée, un propos qui passait sans cesse du coq à l’âne et de l’âne au cyclope, ce qui était le lot de la parole télévisée, dans le temps artificiel de la prestation télévisée, de l’actualité télévisée, le temps de l’immédiateté, de l’émotion à tout prix, du frappant, de la simplification, de la vulgarisation. Les aléas du direct, avions-nous alors coutume de dire.

Nous étions bien sûr conscients d’être de cette minorité qui avait pu se maintenir dans un temps qui lui était plus naturel. Le temps de la recherche artistique, qui, comme la science ou la philosophie, exigeait davantage. Qui permettait la réflexion, le recul, l’approfondissement. Le doute, la remise en cause permanente. Qui permettait d’avancer avec un rythme à soi. Prendre le temps qu’il fallait. Un artiste, un penseur, on ne lui ferait pas lâcher son affaire avant qu’il ne l’ait tournée et retournée sous toutes les coutures.

Nous restait surtout, des propos de Deleuze, pour ce que nous en avions retenu, qu’une des bases de l’art et de la pensée était avant tout de se désolidariser de la masse. Avait trouvé un bel écho en nous sa fameuse honte de faire partie de l’espèce, un sentiment dont il disait qu’il était au départ de toute réflexion digne de ce nom. Nous savions bien de quoi il parlait. De cette gêne quotidienne face aux imbéciles décomplexés, de la lutte sourde, du compromis, cette douleur lancinante de ne pas pouvoir dire à tous les abrutis que par la force des choses l’on devait coudoyer et qui nous débitaient leurs lourdeurs qu’ils étaient des lourds et qu’ils devraient la fermer.

Jacques Serena

La page de Jacques Serena sur le site des éditions de Minuit

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