Petits précis littéraire : Mark Safranko

mark canapé
Mark Safranko : Écrivain américain vivant, né à Trenton en 1950. Auteur de 8 romans, une douzaine de pièces de théâtre et plusieurs dizaines de nouvelles. Également chanteur-compositeur.

Il fait partie, comme Woody Allen, de ces artistes américains qui rencontrent plus de succès et d’estime dans notre pays de râleurs que dans leur patrie d’origine. Figure phare de la maison 13e Note, Mark Safranko appartient au mouvement néo-beat, aux côtés de Dan Fante ou Tony O’Neill, flirtant parfois avec l’off-noir et le polar. Plus encore, Mark Safranko est un outsider, un vrai : un écrivain sans concessions et sincère.

C’est qui ?

dieu bénisseUn écrivain typiquement américain qui a les mains dans le cambouis. Pas un de ces poseurs en chemisette comme il en pullule partout dans le monde. Né dans l’une des villes les plus dangereuses des USA, Mark Safranko n’a jamais étudié l’écriture, mais exercé plus de trente métiers différents, un peu comme son héros, Max Zajack (et notamment entamé des études de droits sans les poursuivre, et on le comprend). Il écrit en autodidacte depuis l’âge de 18 ans, influencé par Miller et  a notamment exercé le métier de journaliste, ce qu’on ressent dans la façon dont il retranscrit les situations et son sens du détail clé. Un jour, il écrit à Dan Fante, qui le met en contact avec un éditeur anglais, contribuant à donner à Mark Safranko plus de notoriété que celle que les éditeurs américains lui avaient conférée. Quand on vous dit que l’herbe est plus verte ailleurs…

Il parle de quoi ?

De lui, bien sûr. Mais de vous, moi, nous tous, d’une manière ou d’une autre. A travers les déboires et les péripéties de Max Zajack (avatar de l’écrivain, of confessions d'un losercourse), le personnage des livres parus chez 13e Note qui ont révélé Mark au lectorat français, c’est toute l’Amérique qui est passée à la décapeuse : son système essoufflé, ses codes ridicules et la difficulté d’aimer, d’avancer, d’évoluer, de trouver sa place d’être humain. En racontant la vie de Max Zajack, Mark Safranko nous tend un miroir. Il ne se contente pas de le promener le long du chemin épineux qu’est la vie, il nous le jette presque en pleine face. Son style est parfois qualifié de « réalisme sale » (dirty realism). Certes ce n’est pas faux car il dépeint une enfance rude et chaotique, une réalité de galères, de jobs foireux, d’amours sans lendemain ou carrément aussi dangereuses qu’une super balle enflammée dans une réserve de poudre noire. Mais dans ce cas, il faudrait aussi chercher à classifier Bukowski, John Fante, Henry Miller, et ça serait dommage. Au diable les cases, il y a la bonne littérature, et il y a le reste! Max Zajack est une étoile filante sous la plume acérée de son créateur, un électron un peu cinglé mais libre.

Côté nouvelles, de ce que l’on en connaît, on navigue très souvent dans des eaux troubles, où le danger et le glauque ne sont jamais très loin, sans se départir d’une touche d’humour souvent absurde.

Pourquoi c’est bien ?

Parce que, comme le disait Dan Fante de lui, Mark Safranko « préfère écrire plutôt que respirer ». Et ça se sent dans sa prose. Mark écrit cash, écrit vrai, écrit juste. Il embarque son lecteur dans une balade à la fois cynique et loufoque, drôle et grinçante, quand ce n’est pas carrément flippante dans le travaux forcéscadre de ses polars (non traduits en français, que font les éditeurs ?), mais parlons donc de ce qui est accessible dans la langue de Duras : quelques nouvelles (un recueil à paraître courant janvier), quatre romans, une pièce. Peu, par rapport à la capacité d’écriture de l’intéressé, qui s’inscrit dans la tradition des nouvellistes américains, avec une façon inimitable de nous plonger dans des situations étranges en deux phrases ou de faire naître un sentiment de malaise sur un détail. Peu importe le cadre, les fioritures de style, la personnalité des protagonistes, ce qui est intéressant, c’est l’histoire. Et Mark Safranko les raconte parfaitement bien, ses histoires, les menant de main de maître en ayant juste l’air de passer par là, comme un copain à l’heure de l’apéro. Évidemment, on s’amuse beaucoup à la lecture des aventures de Max Zajack, magnifique loser chanceux et roublard dont nous n’avons pas le dixième de charisme !

Mark Safranko ne laisse pas à son lecteur la possibilité de s’échapper ni de trouver à redire. On sent à chaque détour de phrase qu’il ne ment pas, qu’il n’invente pas. A peine extrapole-t-il un peu, il faut bien romancer, mais on sent le fil, la prise de risques, « l’intranquillité » forcenée de l’auteur derrière le personnage, derrière tous ses personnages, d’ailleurs. Et c’est cette sincérité brutale qui frappe, d’abord, pour mieux séduire.

Il faut lire quoi ?

La quadrilogie (ce mot n’existe pas, je viens de l’inventer, je sais) Max Zajack, sans hésitation aucune, avec une nette préférence personnelle pour les deux olivialivres qui m’ont fait découvrir 13e Note, et Mark Safranko himself, au détour d’une allée de la Fnac Montparnasse il y a fort longtemps : Putain d’Olivia et Confessions d’un loser. Ces romans concentrent à eux seuls l’essence de la fresque de Zajack, qu’on prolonge volontiers avec les autres tomes, à défaut de lire ses autres romans en français. Et n’oublions pas les nouvelles, excellentes entrées en matière dans l’univers si éclectique et particulier de Mark Safranko.

Il faut lire Mark Safranko, il faut lire quelqu’un de sa trempe, sa hargne, sa verve. Il faut profiter de ce que nous offrent les USA comme auteurs authentiques, sans doute un peu cinglés, mais prêts à prendre des risques pour une bonne histoire.

Bibliographie – en français.

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Nota (bis) : 13e Note ayant, hélas, mis la clé sous la porte sans autre forme de procès, trouver les livres édités chez eux s’apparente souvent à un intense jeu de piste… Il reste les occasions, qui tournent encore à des prix raisonnables sur divers sites et en librairie.

Romans

Putain d’Olivia (Hating Olivia, Murder Slim Press, 2005 ) 13e Note, 2009. Traduction de Nadine Gassie

Confessions d’un loser (Lounge Lizard, Murder Slim Press, 2007) 13e Note, 2010. Traduction de Nadine Gassie et Guillaume Rebillon

Dieu Bénisse l’Amérique (God Bless America, 2010) 13e Note, 2011. Traduction de Karine Lalechère

Travaux Forcés (Odd Jobs, 2010, republié sous le titre Dirty Work, Murder Slim Press, 2014) 13e Note, 2013. Traduction de Karine Lalechère

Nouvelles

alleynightAlley Night (Alley Night, in Loners, Murder Slim Press, 2013) E-Fractions Editions, 2013. Traduction de Christine Spadaccini

Chance (Chance), BooKalicious, 2014. Traduction de Tara Lennart et M. Achille. A lire ici.

incident sur la 10eIncident sur la 10e Avenue (Accident on 10h avenue) Le Cafard Hérétique, 2015 (nouvelle). Traduction de Stéphane Normand

Incident sur la 10e Avenue (Accident on 10h avenue) Éditons La Dragonne, 2016 (recueil) — à paraître le 25 janvier

Théâtre

Minable (Seedy, 2013) E-Fractions Éditions, 2013 Traduction de Édith Noublanche.

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