La poésie Frappa : Entretien avec A.C. Hello

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Frappa, fondée en 2014, est une revue en ligne de poésie et littérature contemporaine, de poésie sonore et de performance. On peut y découvrir des textes, des images, des vidéos qui sont autant de propositions concernant ce qu’est ou pourrait être la poésie aujourd’hui, à la croisée de diverses technologies, de diverses formes et styles, incluant le social, l’ironie, le spectacle néolibéral de nos vies, les ritournelles de nos âmes blessées et joyeuses. La revue Frappa revendique, sans manifeste idéologique, la plus grande subjectivité de sa démarche, comme l’exprime A.C. Hello, initiatrice de Frappa, dans l’entretien qu’elle a accordé à Diacritik.

frappa4Tu as créé la revue Frappa en 2014. Tu es toi-même écrivain, engagée dans la performance. Comment t’est venue l’idée de créer une revue ? Est-ce que tu conçois cette revue comme un prolongement de tes propres activités dans la poésie ?

J’ai déjà créé d’autres projets en relation avec la poésie. Il y a six ans, on avait monté un groupe de poésie sonore avec des amies. Ensuite, j’ai créé une émission de radio consacrée à la poésie sonore sur Radio Libertaire. La revue est sûrement le prolongement de tout ça. Maintenant, expliquer pourquoi j’ai le besoin de créer ce genre d’espaces, j’ai du mal à poser des mots là-dessus. Sûrement le besoin de partager. Un ami m’a dit un jour que j’avais besoin de trouver une « maison ». Peut-être que c’est ça. Cette revue est plutôt une activité à part. En tant qu’auteur, en général, je n’ai jamais le temps de produire de textes pour ma revue, je mets en dernière minute un petit bout d’un gros texte que je suis en train d’écrire, ou une vidéo, mais c’est vraiment histoire de dire que j’y mets un tout petit truc – je n’ai pas le temps d’y expérimenter comme j’aimerais le faire, plus sous forme de dessins, de Capture d’écran 2015-12-03 à 13.30.13films et de détournements d’ailleurs. Je crois que ce qui me passionne là-dedans et me tient éveillée des nuits entières, c’est plutôt de mettre en relation des voix les unes par rapport aux autres. C’est un catalogue de voix. Et il faut composer l’ensemble de ces voix, les faire rebondir les unes sur les autres, soit en les entrechoquant, soit en créant un fil conducteur. Chaque page est la phrase d’un dialogue. Je ne dis rien d’extraordinaire, je pense que c’est ce qui passionne tous ceux qui construisent des revues.

Il existe déjà beaucoup de revues de poésie et de littérature, beaucoup de sites qui leur sont consacrés. Quel est le projet singulier de la revue Frappa ?

Il n’y a aucun projet singulier qui sous-tend l’existence de Frappa, aucune revendication esthétique, aucune idéologie, et d’ailleurs il n’y a aucune note d’intention sur le site. Quand j’ai commencé à la créer, j’étais obsédée par le « faire » plutôt que par le discours. Je déteste les discours, les manifestes, qui sont pour moi quelque part le signe d’une supériorité ou d’un jugement. Et je n’ai rien à apprendre ou à dicter à personne. La seule phrase qui motive à la rigueur cette revue, une phrase que j’aime beaucoup, c’est : « Si t’es pas content, fais-le toi-même ». Cessons de quêter dans tous les sens, l’espace est là, à nos pieds, il n’y a plus qu’à le réinventer.

Capture d’écran 2015-12-03 à 13.31.26Frappa est une revue en ligne qui ne se contente pas de mettre des textes sur le net mais qui utilise les ressources propres du net. Ainsi l’on trouve sur le site des textes mais aussi des photographies, des dessins, des vidéos de lectures et de performances…

Pour moi les directions creusées ne sont pas spécialement inédites. La vidéo, le texte, les collages, les dessins, les détournements, ce sont des choses qu’on connaît bien. En fait, je ne cherche pas à produire absolument une interdisciplinarité, par contre ce que j’ai réalisé et compris plus tard, c’est que je suis souvent bien plus frappée par des univers qui se déploient « en entier », par tous les moyens possibles, donc vidéo, texte, dessin, performance, comme c’est le cas pour la plupart des auteurs de Frappa, moi y compris.

Concrètement, comment crée-t-on une revue en ligne comme celle-ci aujourd’hui ?

Je suis complètement autonome. J’ai lu sur des sites qu’ils accordaient moins de subventions pour les revues, du coup je n’ai même pas cherché à contacter ces organismes. Tout est fait à la main de A à Z. Généralement la nuit, parce que je travaille une très grande partie de la journée. Le premier numéro, comme je travaillais jusqu’à minuit, je l’ai créé le plus souvent entre minuit et 2 h du matin. Comme mon métier « civil » c’est de créer des sites web, j’ai pu faire ça sans trop de problème, même si c’est un énorme travail cette revue, que d’ailleurs je ne perfectionne pas assez à mon goût, notamment au niveau de la communication – tout simplement parce que je n’ai pas assez de temps. Les cordonniers sont les plus mal chaussés, ça se confirme.

Comment choisis-tu les auteurs et artistes qui sont présents dans la revue et quels seraient leurs points communs ?

Je n’ai conçu aucun point commun à part leur sincérité, pour commencer. C’est quelque chose qu’on peut sentir. Il y a évidemment des auteurs que je connais depuis longtemps. Je creuse, je fouine, je suis insatiable, et j’en repère d’autres. Ce qui – et encore une fois, c’est quelque chose dont je me suis aperçue bien après – manifestement les rassemble tous, c’est leur travail, peut-être Capture d’écran 2015-12-03 à 13.33.30inconscient, sur le basculement. Le mot est instable, la phrase est instable, ou même la pensée est instable, et c’est toujours à deux doigts de se casser la gueule. C’est un équilibre ténu, qu’ils aiment mettre en danger. Et si certains le font sérieusement, je veux dire sur un ton sérieux, la majorité produit ce basculement dans un joyeux désordre branque, même si bien sûr on sent une fêlure qui ébrèche, parfois, cette douce ironie. Les auteurs dans Frappa en général n’écrivent pas pour « plaire », la plupart écrivent dans des cavernes reculées. Il n’y a pas d’idée préconçue dans cette quête d’auteurs. Si je peux dire les choses simplement : ce sont des personnes que je rencontre et qui me bouleversent. Ou me réveillent. Ou me font rire. Elles peuvent écrire, performer, dessiner, ou même faire des sculptures en papier-toilettes, je m’en fiche – je veux dire, je n’ai pas d‘a priori sur la manière de faire ou la manière de dire. C’est cet univers riche qu’elles portent en elles, et qu’elles n’ont pas peur de porter avec force – et ce, malgré tout ce qui peut les habiter parfois, de timidité, de malaise, etc. – qui m’arrête.

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Quels sont les projets de Frappa ?

Essayer de sortir le numéro Un sur papier. Ce serait déjà bien. Je ne vois pas plus que ça à long terme avec Frappa. Je veux me faire plaisir…

Et en tant qu’écrivain, quels sont tes projets ?

Trouver le temps d’écrire, aller au bout des livres que je suis en train d’écrire…

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Le site de la revue Frappa

A.C. Hello a récemment publié Naissance de la gueule, éditions Al Dante, 104 pages, 17 €.

En collaboration avec la revue Frappa, A.C. Hello invite régulièrement des auteurs pour des lectures publiques de leurs œuvres ou de textes inédits dans l’espace de la Galerie Simple. Depuis le 20 novembre 2015, A.C. Hello est également en résidence à la Galerie Simple pour un projet de poète public. Elle y propose, après un entretien personnel, d’écrire un texte poétique sur le sujet choisi par la personne rencontrée et à laquelle le texte sera remis. Chaque texte rédigé pourra donner lieu à une lecture publique à la galerie par A.C. Hello. L’ensemble donnera lieu à la publication d’un ouvrage

A.C. Hello – FRASQ/Rencontres de la performance – Le Générateur (Gentilly) :