C’est parfois difficile de rester à sa place, la connaître et s’y tenir. On peut déborder si vite, et il y a, je crois, trois sortes de débordements : le débordement pathologique, type border line, le débordement qui cherche un pouvoir sur l’autre et les choses, et un troisième type pas vraiment border line et dénué (autant que possible) de volonté de pouvoir, ou de désir de prédation. Je crois et j’espère que je suis avec vous dans ce dernier. 

Le vieux monde se meurt, écrivait Antonio Gramsci, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres… nous sommes toujours là, incrédules et un peu hébétés, dans cet entre-deux qu’on appelle le présent. Le climat se dérègle, le modèle économique dominant semble à bout de souffle, les peuples se réveillent, le monde pyramidal des stars inaccessibles s’est écroulé comme un château de cartes, on semble avoir perdu le fil de l’histoire et la verticalité, l’amour et la haine diffusent dans le flux continu des informations, à travers les rhizomes numériques, on s’ajoute on se suit on se like, ce n’est ni bien ni mal, c’est aussi mal que bien, c’est que le monde change, il change tout le temps, chaque jour, chaque soir…

Elle est là qui parcourt neuf photographies de Morgan Reitz. Elle est la figure féminine jamais nommée qui parmi les neuf textes de Stéphane Bouquet contemple, habite, attend, espère une lettre ou la lit, désire, constate sa solitude et la difficulté de la rompre, avait/a/aura rendez-vous avec un homme, qui toujours se soustrait, comme le monde entre deux photographies.

Comme dans le théâtre antique ou chez Molière et consorts, l’article défini du titre laisse présager une étude de caractères aux résonances sociologiques et satiriques. Le Prophète semble en effet s’inscrire dans une longue tradition de la comédie de mœurs qui s’étend de L’Amphitryon au Bourgeois gentilhomme, et qui trouve une nouvelle vitalité dans les grands films italiens des années 1960, dont Dino Risi a contribué à fixer certains codes avec Le Fanfaron ou Les Monstres.

Pier Paolo Pasolini

Un jour, il y a des années maintenant, j’ai lu une phrase stupéfiante. Cette phrase figurait dans un livre de philosophie. À l’époque, encore lycéen, je n’étais pas sûr de toujours bien saisir ce qui était écrit dans ce genre d’ouvrages. Mais lire était en soi un événement. Je sentais que quelque chose s’accordait à mon être en le désaccordant du monde que par ailleurs il subissait. Je lisais pour m’alléger. Je lisais comme on dévale une pente.

Je m’aperçois aujourd’hui que mon acte de lecture ressemblait, en son ordre, à celui de Mouchette, cette gamine au destin bouleversant filmée par Bresson.

Camille de Toledo

« Ce qui attire le lecteur vers le roman, c’est l’espérance de réchauffer sa vie transie à la flamme d’une mort dont il lit le récit » avance, au tremblement de son existence bientôt dérobée, Walter Benjamin afin de dessiner du conteur cet art du récit qui, en offrant aux hommes la vive chaleur d’un destin couronné de mort, finit par leur révéler le sens de la vie. Où se donne, après toutes les morts, la vie qui se peut vivre ? Comment surseoir aux morts qui surnombrent le réel ? Comment se relever des cadavres qui trament tout récit et le Récit majuscule du monde ? Autant d’ardentes questions qui, en flagrant écho à la figure du conteur de Benjamin toujours appelée à revenir des morts et des désastres, rejoignent l’intime projet et l’éclatante réussite de l’épique et furieux de vitalité Livre de la Faim et de la Soif de Camille de Toledo, paraissant demain chez Gallimard.

Spécialiste du genre essai, Marielle Macé nous donne avec Styles un ouvrage ébouriffant autant qu’insolite. Ébouriffant : l’auteure circule avec une aisance souveraine parmi un grand nombre de textes qui ont marqué le dernier siècle ou les derniers temps en référence à un point de vue partagé par leurs auteurs — auteurs dans lesquels on se reconnait autant qu’elle. Insolite : ce faisant, Macé fonde une discipline multiforme, dont elle finira par dire qu’elle est une anthropologie mais une anthropologie sans équivalent.

Si proche et si lointain aujourd’hui, Pier Paolo Pasolini. De toute façon présent à nos mémoires en raison de sa vie mouvementée, de son œuvre multiforme, de ses liens avec la crème des lettres italiennes (Moravia, Calvino, Fortini, Sciascia), de sa fin tragique d’homosexuel assassiné il y a 40 ans. Il est donc heureux que Paul Magnette ait choisi de revenir à cette figure considérable et déchirée dans une jolie plaquette qui met en regard l’auteur de poèmes et le penseur politique, quitte à laisser de côté une production cinématographique flamboyante.

Hier je n’avais pas le moral, mais pas du tout, j’étais comme ces chiens qui sentent la mort. Savez-vous que l’odorat d’un chien, son flair, est 10 000 fois plus puissant que celui d’un homme ? Certains peuvent même sentir le cancer.

Hier dimanche la mort était populaire, dans les urnes, populaire, dans toutes les urnes. Quand une vague a grossi elle ne peut que déferler, dévaster, retomber de tout son poids, ce n’est qu’une question de gravité, c’est ainsi. On n’y peut rien, j’y peux rien, de toute façon je suis une des personnes les plus impuissantes du monde. Et je suis fatigué, fatigué. Tellement fatigué. C’est presque comique, je tiens le journal dans le journal mais je me demande si ce n’est pas celui-ci, le journal, qui me tient, finalement. Ou les mots, naïve croyance? Qui lit ? Vous en connaissez, vous, des gens qui lisent vraiment ? Qui sont lecteurs d’eux-mêmes pendant qu’ils lisent ? Deux ou trois peut-être, des dinosaures, une espèce en voie de disparition.