Municipale à Marseille : lorsque la scène politique renonce à l’exigence intellectuelle

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La réélection de Benoît Payan à la mairie de Marseille a quelque chose de véritablement paradoxal si lon prend au sérieux la pauvreté assumée de la campagne qui la portée. Non pas une victoire fondée sur un projet, une vision, une promesse de transformation, mais sur un mot dordre minimal, sinon indigent : « C’est moi ou le Rassemblement National ! ». Comme si la politique municipale, dans ce quelle a de plus concret, durbain, de quotidien, pouvait se résumer à une alternative morale, à une sommation électorale.

Que reste-t-il, au fond, de cette élection sinon un triste réflexe défensif ? Depuis quelques années nous ne votons plus pour, mais contre… Et encore : contre une menace devenue si structurante quelle finit par servir de programme de substitution… Il ne sagit pas ici de minimiser le danger que représente lextrême droite, mais de constater que son invocation constante produit un effet pervers. Elle dispense dagir. Elle devient un alibi. Une forme de paresse.

Le débat de lentre-deux-tours sur France TV, entre Benoît Payan et Franck Allisio – et lors duquel sans que l’on comprenne pourquoi Martine Vassal fut exclue – na fait que confirmer ce vide abyssal. On y a assisté à une confrontation dune pauvreté véritablement affligeante, où la complexité de Marseille sest dissoute dans des échanges sommaires, parfois grotesques, souvent dune bêtise confondante. Aucun souffle, aucune pensée, aucune élévation : seulement des postures, des invectives, des raccourcis. Comme si la scène politique elle-même avait définitivement renoncé à toute exigence intellectuelle.

Dans ses Écrits corsaires, Pier Paolo Pasolininonçait déjà la disparition des lucioles ces lueurs fragiles de pensée critique et de vitalité culturelle étouffées par un pouvoir uniformisant. Ce qu’a donné à voir cette campagne, et plus encore ce débat, cest précisément cette nuit avancée : une politique sans lucioles, sans éclat, sans langage véritable. Pasolini ne critiquait pas seulement les institutions, mais lappauvrissement anthropologique produit par une société qui ne sait plus penser ni  plus dire.

Nous y sommes. La politique se réduit désormais à une dramaturgie misérable : dun côté le pire, de lautre une incapacité… Et entre les deux, le citoyen est sommé est de choisir face à une affirmation binaire, « moi ou le RN », – qui nest pas seulement un piètre slogan, mais aussi le symptôme dune démission contemporaine beaucoup plus profonde, celle de limaginaire politique lui-même.

Il y a dans cette situation quelque chose que Stefan Zweig aurait reconnu et qu’il décrivait comme une fatigue démocratique, une usure des imaginaires. Non pas un effondrement brutal, mais la lente érosion des possibles. Une époque où lon ne croit plus aux projets collectifs, où lon se contente d’éviter le désastre. Or, éviter le désastre na jamais constitué une politique.

À Marseille, cela s’est traduit par une forme dimpuissance installée. Une ville immense, traversée par des fractures sociales, urbaines, économiques qui nécessiteraient des décisions fortes, une vision à long terme, une capacité à se risquer. À la place, s’impose en eau tiède, une gestion prudente, souvent attentiste, parfois invisible. Comme si gouverner consistait simplement à durer.

Et pourtant, au terme de cette séquence, il faudrait peut-être oser le dire plus clairement. La plupart des Marseillais pensent en leur for intérieur que personne na « gagné Marseille ». Car une élection sans projet – ou sans vrais projets – nest pas une victoire mais une sorte de suspension. Une manière de différer, encore et encore ce qui devrait être affronté.

Le problème nest dès lors pas seulement local. Il est symptomatique dun moment politique plus large où lopposition à lextrême droite devient lhorizon indépassable. Mais que devient la gauche, ou ce quil en reste, lorsquelle ne propose plus quun barrage ? Lorsquelle se définit négativement, par ce quelle empêche plutôt que par ce quelle construit ?

Oui, il est urgent de relire Pasolini. Non comme une référence obligée, mais comme un diagnostic toujours opérant. Car une société qui perd son langage politique perd aussi sa capacité à se transformer. Et lorsque le langage disparaît, ne restent que des slogans, des réflexes, des peurs, du bruit…