Cole Swensen : Ce qui apparaît dans la brume (Et et et)

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Poésie et politique et ontologie se mélangent dans le livre de Cole Swensen, Et et et. Cette association serait moins un choix que le redoublement d’un constat autant que la réponse à un impératif : tout est mélangé ; tout doit être mélangé.

« Mélangé » n’est sans doute pas le terme qui convient. Peut-être : juxtaposé, mis sur le même plan, écrit de manière égalitaire, agencé, relié, etc. Il peut paraître étrange d’affirmer la nécessité du mélange, de la juxtaposition, de les présenter comme un impératif et, en même temps, de les renvoyer à un constat : si tout est déjà mélangé, pourquoi serait-il impératif de tout mélanger ? L’impératif est ici poétique autant que politique ou ontologique.

Il s’agit d’écrire contre un certain état du langage, contre un certain régime de la langue – celui de la représentation (« la fonction représentative »), celui qui implique des « formes fixes », des distinctions et hiérarchisations, des définitions stables, la possibilité d’une reconnaissance. Le problème est un certain régime de la langue qui fonctionne par subordination, par instauration d’un ordre qui s’impose aux manières de dire, de penser, de percevoir, et qui dissimule ses propres opérations linguistiques autant que politiques. Cole Swensen constate le « travail politique que fait la grammaire » ; elle met en avant que si « le langage semble fermement établi et toujours déjà là avant que nous, en tant qu’individus, n’arrivions », alors celui-ci est pensé comme inaccessible à notre action, à notre capacité d’invention et de redistribution – et cette inaccessibilité vaut pour les « ordres sociaux » que le langage soutient, pour les découpages qu’il opère, pour les hiérarchisations et subordinations qu’il effectue et légitime.

Contre cet ordre de la langue, la poésie est pensée comme « sabotage » de ces structures, ou comme leur « ignorance », se développant ailleurs, en dehors, en tout cas à la limite de ce que la langue peut imposer comme façon de dire, de penser, de percevoir. Rejeter une certaine logique de la langue permet l’existence d’autre chose qui par celle-ci n’est pas seulement masqué mais est empêché, exclu, opprimé. La poésie de Cole Swensen inclut cette forme de guérilla poétique et politique et ontologique – elle inclut un parti pris pour d’autres possibilités de la pensée, de la langue, du monde.

Ce parti pris favorise le paradoxe et le « et », une façon singulière de penser ce qui est – et n’est pas –, une logique particulière de la relation. Le premier texte du livre, par exemple, fonctionne à partir de paradoxes. S’organisant selon une série de glissements, il relie ce qui a priori n’a pas de liens, il affirme des propositions qui spontanément paraissent contradictoires, incohérentes. « Un navire est, par définition, quelque chose qui, pris dans la brume, est bizarrement plus visible qu’un vaisseau moins voilé » : la visibilité est renforcée par le voilement, l’apparition est exacerbée par le brouillard ; ce qui semble masquer, dissimuler, est paradoxalement ce qui fait mieux voir – non pas plus nettement mais plus intensément ; non pas plus clairement mais selon un régime de visibilité qui laisse ce qui est vu dans une indétermination constitutive et plus vraie car moins figée dans une forme, moins enfermée dans une signification donnée, dans un reconnaissance mortifère.

Contre l’Être, Cole Swensen choisit l’apparaître, le temps de l’apparition, elle choisit la persistance de cette apparition rendue possible par la brume qui permet une saisie presque phénoménologique de la dissolution – du recul – de ce qui est au profit d’une durée de ce qui apparaît et n’est pas encore défini, fixé, figé, reconnaissable. Le texte ne présuppose aucun « être » derrière l’apparaître mais une vérité de l’apparaître que la pensée de l’Être dissimule et empêche. L’image philosophique classique de la lumière comme condition du dévoilement, de la vérité, est renversée : la lumière masque et exclut ce que l’apparaître en lui-même, ce que le « brumeux », le voilé, l’indistinct, au contraire, révèlent.

Ce qui est d’abord révélé, c’est que « chaque levée de brume fait dévier la pensée » : avant d’être un objet, avant d’être une forme indentifiable, le bateau dans la brume est un ensemble de possibilités coexistantes, égales, une série de « et » qui s’additionnent, se juxtaposent y compris lorsque leur succession implique des contradictions. Ce rapport radicalement phénoménologique au monde, à ce qui est, dissout l’Être au profit du possible, de l’égalité des possibles, d’une bifurcation généralisée, de séries infinies de « et » (« l’ambiguïté s’incruste »). Selon Cole Swensen, c’est cela qu’est le monde, c’est cela qu’exclut l’ontologie de l’Être fondatrice de notre langage et que le langage, en retour, fonde. Et c’est cela que la poésie aurait pour tâche de mettre en avant, en généralisant la brume et la nuit, l’obscur et l’indéterminé. Dans cette obscurité fondamentale, ce qui est devient ce qui ne cesse d’approcher, d’être approché (« et ainsi continue-t-il d’approcher »), sans pouvoir être saisi comme un objet, comme une identité, comme une réalité fixe, figée, reconnaissable, immédiatement nommable.

Cette nature paradoxale, ambiguë, du monde est rendue imperceptible par un régime de la langue qui ne peut fonctionner qu’à partir de mots fixes, de relations de subordination, de principes logiques qui sont autant la condition de significations qu’une stratégie de pouvoir. Si la poésie doit saboter la langue telle qu’elle est imposée, si elle doit se déployer ailleurs, sa première cible est une certaine logique de la nomination et de la relation (« Je me demande si on peut utiliser les mots de façon que seules leurs connotations et non leurs dénotations soient activées […] en sorte que ce n’est pas la définition (toujours restrictive) du mot qui entre en jeu, mais ses champs d’association »). Le « et » sera préféré à d’autres types de relation qui, au lieu de juxtaposer, de laisser ouverte la série des juxtapositions et additions possibles, referment ce qui est dit selon des relations hiérarchisantes, distributrices d’un ordre et de rapports de soumission imposant une reconnaissance et une fixité. Le « et », ici, est le principe d’une prolifération des relations possibles, d’une nomadisation du langage, de la nomination, le principe d’un autre rapport au monde et au sens, le principe autant d’une grammaire que d’une ontologie de l’ambigüe, de la bifurcation, de la dérive, de l’obscur qui demeure tel.

Ce refus de la subordination grammaticale et logique est une « insubordination », un rejet aussi politique contre l’idée d’une langue qui, close sur elle-même, affirme ce qui est et ne peut être changée, transformée, étant hors d’atteinte de l’invention, de la perturbation, de la bifurcation créatrice ; et contre ce qui socialement est exprimé autant que légitimé par ce régime de la langue. Cole Swensen s’efforce de penser la possibilité d’une reprise créatrice de la langue, la possibilité d’une place, dans le rapport à la langue, pour des subjectivités dissidentes, pour des significations dérangeantes et nouvelles (« le poème ne cesse jamais parce que ce qui est là sur la page bondit hors de ce qui semble être le dernier mot et se loge dans votre cerveau où il fait son nid et irradie »). Il s’agit de dissoudre le monde, de disséminer le sens, de changer les conditions d’un rapport servile à la langue, à la pensée, au monde.

Le « et » serait un principe autant poétique, grammatical, que politique, subjectif. Cette logique générale du « et » et ce qu’elle implique, à savoir une immanence, un nomadisme, une forme d’indétermination, sont explicitement reliés par l’autrice à la philosophie de Gilles Deleuze et de Félix Guattari et pourraient tout autant être rapprochés des réflexions et de la pratique poétique d’Emmanuel Hocquard. Cole Swensen insiste sur l’idée que cette logique du « et » appelle le privilège d’une forme de continuum sans début ni fin, une image du monde, de la pensée, de l’écriture pensables et praticables selon ce principe du continuum, du glissement, de la prolifération, de l’addition, de la bifurcation : une logique non de l’objet et de l’identité mais du nomade, de la relation, de l’égalité, de l’immanence, de l’infini.

Cette façon de penser et de percevoir implique un certain type de livre. Si on considère Et et et, on voit comment celui-ci se construit selon les principes qui y sont mis en avant. Le livre tend à échapper à un genre, à un registre : s’y mêlent sans frontières ni hiérarchie la réflexion métapoétique, la philosophie, l’image sensible, l’abstrait et le personnel, l’intime, le lyrique, la description et la mémoire, etc. – un livre hybride qui ne finit pas et ne commence pas, qui n’a pas de centre, qui existe et avance par glissements, par relations, par additions, par l’établissement d’un plan sur lequel tout peut exister de la même façon et coexister (plan d’immanence). Certains textes rapprochent l’écriture poétique de l’image du vent qui disperse, qui dit sans dire (« murmure »), qui également rassemble sans distinction, sans rapport de subordination : « l’immense, l’inestimable confort des grands vents, et comment, les écoutant, on est enveloppé dans la richesse d’un énorme murmure qui est le discours brouillé de tout ce qu’un vent aura survolé » ; le vent serait comme un « principe formel », la suggestion d’une « structure qui refuse toute restriction », pour une poésie ancrée « dans la dispersion ».

Et et et se présente donc comme un livre ouvert à sa propre dispersion interne autant qu’il inclut la volonté de relations, même minimales, entre des matériaux divers, coexistant de manière égale, égalitaire. Le monde extérieur, le psychisme, la théorie, l’image sensible y sont connectés selon une syntaxe qui explore et relie plutôt qu’elle ne cerne et définit, qui crée un continuum de fragments disparates accolés sans hiérarchie ni continuité attendue. Ainsi, chaque texte tend à être une approche – comme le bateau du premier texte – plus qu’une identification ; plus un processus relationnel que l’expression d’un sens ou d’une identité reconnaissables et appropriables ; plus une possibilité ouverte à d’autres relations qu’un objet hermétiquement fermé – le livre dans son ensemble étant proche d’une logique du réseau, ou de la table telle que favorisée par Emmanuel Hocquard. Un livre qui – comme une machine qui intégrerait son propre dérapage, comme un « jardin en mouvement » – s’ouvre à une forme de dérive ou de nomadisme, à un dehors par lequel il continuerait infiniment, à une nuit ou un silence constitutifs.

Il est évident qu’un tel livre interroge le statut de l’auteur, de l’autrice, qui deviennent eux-mêmes des fragments d’un ensemble qui les dépasse, une forme d’impersonnalité : « je voudrais proposer que ce soit le pronom it (ça, cela) qui remplace pour chaque humain tous les singuliers subjectifs, objectifs et possessifs ».

Cole Swensen, Et et et, éditions Corti, novembre 2025, traduit de l’anglais par Maïtreyi et Nicolas Pesquès, 120 pages, 18€.