Catherine Weinzaepflen : il suffit de traverser la mer (feuilleton/22)

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Diacritik publie il suffit de traverser la mer, un feuilleton composé par la poétesse Catherine Weinzaepflen.

 

A

 bras en position

de harpiste

l’Algérienne

 

les grands anneaux d’or

oscillent au gré

de ses mouvements de tête

diffusant par éclats

des reflets de lumière

 

– à quoi penses-tu ?

– je tisse

– ça n’empêche pas de penser

– la couleur, c’est ça que je pense

 

l’Algérienne défait

une ligne noire

sur son métier

recommence

se concentre

puis recommence

 

elle a mal aux jambes

(mouvement lancinant

des pédales)

 

se souvient

des venelles en pente

de la casbah

si étroites

qu’on ne peut

y marcher à deux

de front

 

se souvient

quelle folie

de leur façon à eux enfants

de sauter d’un toit

à l’autre

bousculant parfois

une antenne de télé

on leur disait

tu peux mourir

si tu la touches

 

elle sort de la maison

et part nager

bien avant l’heure

 

les créoles de l’Algérienne

ravivent Reflets dans un œil d’or

somptueux titre de Carson Mac Cullers

repris par John Huston

 

B

trop de rêves

ça fuse la nuit

avec motifs récurrents

la lionne – tigre parfois –

qui la ravit en sa grâce

de gros chat

la merde

sous différentes formes

(ça la réveille)

 

la nuit dernière

la blonde a rêvé de la piscine

du Roc Hôtel

au bord du fleuve

(club réservé aux Blancs)

 

n’existe plus

lui dit Félicité

 

la blonde décide d’aller voir

et puis non

préfère imaginer

la piscine vide

aux murs craquelés

le fond jonché

de terre et de branches

depuis la récente tornade

 

dans l’espace du bar

qui fut glamour

des tabourets renversés

bouteilles et verres

brisés

la grande glace horizontale

dans laquelle se miraient

les consommateurs blancs

intacte au-dessus du bar

 

et inscrites

dans ses molécules de tain

l’image d’un monde

enfin révolu