Heinrich von Kleist : Délices d’autrefois (Anecdotes)

Museum für Sächsische Volkskunst, Dresden, Germany © Daderot/WikiCommons

Si Arnaud des Pallières a adapté Michael Kohlhaas au cinéma il y a une dizaine d’années, avec Mads Mikkelsen dans le rôle-titre, de Heinrich von Kleist on connaît surtout en France Le Prince de Hombourg, Penthésilée ou La Marquise d’O. Pour le reste, de ce côté du Rhin, on ignore presque tout de lui et de ses tentatives éditoriales avortées.

Au début du XIXe siècle, il a pourtant lancé deux revues qui virent paraître quelques-uns de ses textes les plus importants. C’est dans ce contexte que furent lancés les Berliner Adendblätter (ou Journaux du soir berlinois), un mélange de chiens écrasés et de littérature, de faits divers et de recensions critiques, qui est aussi la dernière tentative éditoriale de Kleist.

Les éditions Allia publient aujourd’hui sous le titre d’Anecdotes une très belle traduction de Régis Quatresous qui reprend trente-quatre des cent cinquante textes que Kleist a écrits pour ce journal.

À mi-chemin entre le récit et la nouvelle, la curiosité et l’histoire courte, ces quelques textes brillent par leur humour, leur transgression et leur ellipse. Les Anecdotes, qui ont le don d’aborder les sujets brûlants de l’époque — guerre, affaires locales ou judiciaires —, eurent un siècle plus tard un certain Franz Kafka pour admirateur. Ces pages frapperont, écrit-il dans un texte jamais publié, « nos regards embrumés ».

Difficile de lui donner tort, plus de cent ans plus tard. Quelques mots suffisent à Kleist pour déciller le regard, par le truchement de paroles rapportées ou de situations pour le moins cocasses : ainsi d’un homme qui ne souhaite régler l’amende à laquelle on le condamne, préférant mourir, et finissant par être acquitté ; ainsi de ce soldat prussien totalement ivre au sortir d’une auberge qui s’en va la fleur au fusil comme s’il avait l’armée de Hohenlohe derrière lui ; ainsi de ce général qui est enterré à moitié rasé et enduit de savon conformément à son testament. On pourrait aussi évoquer ce pauvre homme, dénommé Beyer, qui passe son temps à se faire renverser par des médecins, ce gentilhomme anglais, coupable d’homicide, qui se retrouve juré dans l’affaire qui le concerne, ou cette seule phrase, à la fois insolente et réjouissante : « La solution au prochain numéro ».

Et si l’on croise Napoléon à plusieurs reprises, s’il est question parfois de sujets sinistres, on se souviendra longtemps de ces deux boxeurs anglais qui se battent jusqu’à la mort, de cet homme-poisson ou d’un cheval qui improvise sur les planches, ce à quoi le comédien rétorque : « La direction ne t’a pas dit qu’il ne faut pas improviser ? »

Même lorsque le tragique affleure, Kleist parvient à faire sourire : « Le condamné se plaignit plusieurs fois à Dieu de devoir faire une route aussi pénible par un temps aussi exécrable. Le capucin voulut le consoler par des paroles chrétiennes : ‘Qu’as-tu à te plaindre, vaurien ? Tu n’as que l’aller à faire, alors que moi, par ce temps-là, je devrai en plus prendre le chemin en sens inverse’ ».

Plus de deux siècles ont passé, mais la fraîcheur de ces textes demeure. En quelques lignes, Kleist déclenche tour à tour l’hilarité ou la réflexion, parfois les deux en même temps ; quelques mots suffisent, en un sens, pour briser la mer gelée en nous. Et l’on pense alors à la fameuse phrase de Kundera, dans Les Testaments trahis : « Suspendre le jugement moral ce nest pas limmoralité du roman, cest sa morale ». La connaissance de l’Homme est ici la seule morale qui vaille — une des anecdotes est d’ailleurs titrée de « Contribution à l’histoire naturelle de l’être humain ». Et Kleist est le maître incontesté de la forme brève.

Bravant la censure à chaque numéro, le journal tint pendant cinq mois avant de cesser de paraître, au printemps 1811. Kleist se donnera la mort quelques semaines plus tard au bord du lac de Wannsee, après avoir tué sa compagne. Peut-être est-ce pour cela que ces Anecdotes semblent toujours écrites avec la lame d’un couteau et qu’il est si important de les lire aujourd’hui.

Heinrich von Kleist, Anecdotes, éditions Allia, septembre 2025, 80 pages, 7€. Traduit de l’allemand par Régis Quatresous.