Le Treize est le récit détaillé des attentats du 13 novembre 2015 (préparatifs, déroulement), dans l’esprit du « récit documentaire » ou du « document poétique » inspirés notamment des objectivistes américains.
Il s’agit d’un collage de rapports d’expertises, actes d’accusations du procès de 2022 auxquels Jean-Michel Espitallier a eu accès, enregistrements des appels du Samu et de la police, témoignages de victimes, médecins, forces de l’ordre, journalistes, paroles des terroristes (les titres de chapitres).
La toile de fond de ce récit est constituée du discours médiatique qui amplifie, par son incapacité à saisir entièrement l’événement, la sidération qui le frappe.
***
/ J’étais au concert avec ma mère, nous on a réussi à sortir du Bataclan, je ne sais pas du tout ce qui se passe là-bas, avec ma mère on a réussi à s’enfuir, on a évité les coups de feu, il y avait plein de sang partout, par terre, partout. En plein concert, des mecs sont arrivés, ils ont commencé à tirer au niveau de l’entrée, en fait ils ont tiré en plein dans la foule en criant « Allah Akbar », avec des fusils à pompe je crois et ensuite le concert s’est arrêté, tout le monde s’est couché à terre et ils continuaient à tirer sur les gens, et là, c’était un enfer. J’ai pris ma mère et on s’est couchés au sol et à un moment quelqu’un a dit : « Ils sont partis », et du coup on s’est mis à courir, on a réussi à s’enfuir par une issue de secours du côté du Bataclan, et ça tirait encore, on est partis. Maintenant on est dans la voiture, avenue La Fayette dans la voiture. C’est un cauchemar, c’est un cauchemar. / Une personne s’est mise sur moi, une personne assez imposante. Il me dit : « Attention, ils arrivent, ils rechargent. » Nouvelle salve et là, cette fois, je sens une sorte de blast, sur moi, et je comprends qu’en fait il vient de mourir sur moi, il vient de se prendre une balle. Et en fait il commence à se vider de son sang, littéralement, sur moi, et voilà, je prends conscience que ce qui me coule dans l’oreille, c’est le sang d’un autre. Clairement il m’a sauvé deux fois la vie, d’abord en prenant la balle qui m’était destinée et surtout, je pense que comme j’étais couvert de sang, tout le monde pensait que j’étais mort. /
On a demandé la disponibilité des hôpitaux petite et grande couronne et on a prévenu tous les Samu de la zone.
/ Il y avait des gens partout par terre. Je leur ai peut-être marché dessus, je n’en sais rien. / Il y avait une nana par terre avec du sang partout et qui hurlait à la mort et elle s’est fait piétiner. / J’ai jamais vécu la guerre, mais… Ils ont vidé leurs premiers chargeurs. Il a commencé à y avoir des blessés autour de moi. Je sentais mes amis, on essayait de se toucher. J’ai vu les gens devant moi ramper pour aller vers une porte en face. / J’ai vu les deux vigiles courir vers les issues de secours et quelqu’un a dit : « À l’issue de secours ! » Ça a dû déclencher un mouvement de foule, je me suis levé, j’ai suivi des gens et là, je sais plus comment j’ai franchi les portes qui donnent sur les issues de secours, j’ai plus de mémoire, j’ai juste la sensation d’être passé par le tambour d’une machine à laver. / Le mec sur la scène avec sa kalach il a l’air de chercher les musiciens. Je l’ai entendu dire : « Ils sont où les Américains ? » /
Désolé mais aucun véhicule disponible. Tous les véhicules sont sur les différents points.
/ Donc, j’ai commencé à ramper aussi. Et là ils ont recommencé à tirer. Et j’ai vraiment eu un sentiment d’impuissance, totale, en me disant : « Voilà, j’attends la mort. » Il pleuvait des douilles. Il y avait des douilles et des balles autour de nous tellement ils tiraient. L’odeur de la poudre, très forte, l’odeur du sang qui commençait, les cris des gens, les hurlements. J’ai vraiment vu deux des terroristes. Il y en a un que j’ai vraiment très bien vu. Et il était tellement calme. C’était un militaire qui faisait son, son boulot. / Il tire, il se marre, et il dit : « Je t’avais dit de pas bouger. » /
TF1, 22h33
France Inter 22h35
LCI, 22h35
BFMTV, 22h35
Franceinfo, 22h35
TF1, 22h36
France 2, 22h39
Europe 1, 22h40
LCI, 22h40
France 2, 22h40
Franceinfo, 22h40
BFMTV, 22h40
France Inter, 22h42
Franceinfo, 22h43
LCI, 22h44
France 2, 00h45
France Inter, 22h45
Franceinfo, 22h45
TF1, 22h45
BFMTV, 22h45
Franceinfo, 22h47
France 2, 22h48
Europe 1, 22h49
BFMTV, 22h50
LCI, 22h51
France Inter, 22h52
TF1, 22h53
France 2, 22h55
LCI, 22h56
Franceinfo, 22h57
Europe 1, 23h00
France 2, 23h00
Franceinfo, 23h00
France Inter, 23h00
LCI, 23h00
BFMTV, 23h00
Europe 1, 23h02
TF1, 23h02
France 2, 23h03
France Inter, 23h03
BFMTV, 23h04
on ne connaît pas . on ne connaît pas l’identité . on ne connaît pas la nature . on ne connaît pas le nombre .
Flash spécial
il s’agirait . il semblerait . Il se pourrait . il pourrait y avoir . ce pourrait être .
Édition spéciale
il est bien difficile de le dire . pour l’heure . au moment où je vous parle . il est extrêmement difficile de le dire .
Flash spécial
je ne sais pas . ils ne savent pas . nous ne savons pas . personne ne sait . reste à savoir . nul ne sait .
on ne peut rien affirmer . rien ne permet de l’affirmer .
compteraient . estimerait .
Direct
on aurait cru . les avis divergent .
un .
des .
un ou des . un ou plusieurs . plusieurs . un certain nombre .
Flash spécial
des individus . des personnes .
le ou les .
plein .
Flash spécial
pas plus de précision . c’est toute la question . on peut se poser la question .
quand j’en saurai un peu plus . incertitude .
Flash spécial
on se demande si .
Direct
pas vu . pas vus . rien vu . on ne voit pas trop . d’après ce que je peux voir .
Flash spécial
dans le flou .
Flash spécial
impossible de .
Il y a un individu armé. Les collègues ont sorti les armes. Pour l’instant ils sont au contact. J’ai pas du tout de visu, là. Il y a un mec derrière la porte.
/ Le commissaire savait très bien ce qu’il faisait, de surcroît parce qu’il avait envoyé un texto à sa femme avant, donc, voilà, il savait où il allait. / Et là j’entends le commissaire et son chauffeur dire qu’ils vont rentrer. Il allait entrer à l’intérieur. Je me suis dit : « Il est complètement taré, lui. » /
Je suis dans le Bataclan. Plusieurs dizaines de morts. Individus retranchés à l’étage, certainement, qui font toujours feu. Plusieurs dizaines de morts. On est à deux, on peut difficilement progresser.
/ Le mec de la BAC, il est arrivé, et il a tiré. Il avait, lui, par contre un tout petit pistolet, je me rappelle, ça faisait un bruit de, enfin on aurait dit un jouet, son truc, par rapport au bruit des kalachnikovs. / Il y a eu des tirs et il y a eu une explosion qui venait de la scène. Ils ont buté le mec sur la scène qui apparemment pointait son arme sur quelqu’un, sur un otage. / C’était comme un espoir, une lumière au bout du tunnel. / Le mec s’est fait tirer dessus par des commissaires. Et puis, un silence de mort et d’un coup, une énorme explosion. / Il s’est fait péter. / Une putain de bombe géante qui m’explose au-dessus de la tête. / J’avais l’impression qu’ils allaient tout faire sauter, et puis plus rien. /
Un terroriste abattu sur le Bataclan. A priori ils ont fait péter une bombe également. On continue à progresser.
/ Des espèces de bouts de plâtre, des bouts de plafond. J’ai eu l’impression qu’ils allaient tout faire sauter et puis plus rien, cette espèce de silence de mort qui nous submergeait et remplissait complètement la salle. / J’ai pris des bouts de corps du terroriste qui venait de se faire exploser sur la scène. Au point où on en était, on s’en fout un peu. Enfin, je veux dire, on était dans la merde de toute façon. / On dirait qu’il neige. / Des bouts de corps partout. Un bout de cage thoracique du terroriste est retombé juste devant moi. / On aurait dit des confettis. En fait c’était des bouts de plâtre, des boulons, de la chair, du sang et de la fumée. / Il a un bout de chair dans les cheveux. / Il y a des gens couchés par terre, il y a du sang partout. / – Nous sommes sous les combles du Bataclan. – Allô ? – Je peux pas parler plus fort. – Vous avez encore entendu tirer ? – Oui. Oui, oui. /
Baissez vos visières, attention, il y a des ceintures d’explosif. Faites attention si ça pète.
/ Au milieu de ce silence de la salle, on a entendu comme des frottements, des petites voix. / On sent qu’ils arrivent, qu’il y a des mecs qui sont dans la salle, de plus en plus de mecs, qui se parlent entre eux et là, je regarde au fond de la salle et je vois que c’est les policiers de la BRI. / Je vois une multitude de rayons lasers, une cinquantaine de points rouges qui n’arrêtent pas de bouger de partout et là je me dis que la police est arrivée. /
Il n’y avait pas un bruit. Pas un mouvement. Juste les téléphones portables qui sonnent dans le vide. Les téléphones qui vibrent. Ça m’a fait penser aux photos qui ont été prises à l’ouverture des camps. Un amoncellement de cadavres. Des corps entassés les uns sur les autres.
/ On n’a pas bougé à ce stade-là. / Pour moi c’était les mecs qui voulaient achever ceux qui étaient encore vivants. / On bouge pas, on reste totalement immobiles. /
On glisse sur du sang, sur de la matière organique. On enjambe beaucoup beaucoup de corps. L’idée première c’est de sécuriser. S’assurer qu’il n’y a pas de danger, au moins de le repérer et de le contenir.
/ Je les vois rangés derrière la porte mais ne pas rentrer, et puis leur air effrayé de ce qu’il y a, dans la pièce, quoi. / Je me vois me dire : « Mais, ils rentrent ou pas ? Qu’est-ce qu’ils font ? On va pas rester là, il faut qu’on sorte maintenant. » / Là, la plupart des gens dans la salle les insultent, gueulent : « Mais venez, arrêtez de poser des questions, intervenez, on est en train de tous mourir. » / J’entends une fille à l’étage qui crie : « Mon mec est en train de mourir, dépêchez-vous ! » /
Des tas de cadavres. Plein de corps au niveau du bar, au niveau de l’entrée. Des piles de corps, du sang partout.
/ J’ai aussi entendu un hurlement atroce. / J’ai l’impression qu’on avait été enterrés vifs, et qu’on sort in extremis du cercueil. / J’étais totalement tendu à l’idée de survivre. Il n’y avait qu’un objectif, aller là-bas. Je me suis retourné sur la gauche et j’ai vu un gars de la BRI. /
Des blessés qui s’accrochent à nos jambes. Qui demandent de l’aide. On est obligés de forcer pour avancer.
/ J’ai fini par comprendre que les policiers devaient être dans la salle. On ne disait rien, comment savoir ce qu’il fallait faire à ce stade. / J’ai commencé à relever un tout petit peu les yeux. J’ai vu quelqu’un de la BRI qui nous a dit d’avancer. /