Catherine Weinzaepflen : il suffit de traverser la mer (feuilleton/15)

Eagle-owl, South Africa ©Jasmine Nears/WikiCommons

Diacritik publie il suffit de traverser la mer, un feuilleton composé par la poétesse Catherine Weinzaepflen.

 

A

Théo a peur pour elle

climat politique délétère

seul l’usage des armes

fait force de loi

 

le petit hameau

quatre maisons

en bord de mer

ne devrait pas les attirer

il espère

 

on la dirait elle

inconsciente du danger

mais non

elle explique à Théo

qu’elle a déjà vécu

sous menace de mort

qu’il n’y a de solution

que de le savoir

 

une nuit

des bruits étranges

réveillent l’Algérienne

des bruits inconnus qui

suspendent sa respiration

le sol est comme balayé

la terre résonne de pas

 

elle s’assied dans son lit

écoute

ne comprend rien

à ces bruits étranges

 

les pas continuent

de chuinter

et parfois

s’arrêtent net

pour être repris

d’un autre côté

 

ce ne sont pas des soldats !

l’Algérienne se lève

et par la fleur découpée

dans la porte en fer

elle découvre les ados

qui jouent au foot

sans un mot

parfaitement silencieux

 

elle éclate de rire

et s’en va

s’assoir de l’autre côté

de la maison

 

l’Algérienne émue

par les joueurs nocturnes

se berce

du bruit des vagues

 

B

Prestat est toujours là

et sa femme Odette

leurs enfants

 

panthères singes et oiseaux

peuplent

son atelier

sous verre

les papillons turquoise

le Grand monarque

 

Prestat à la blonde :

ma vie est ici

je ne partirai jamais

 

pas sûre

d’adhérer à son travail

de taxidermiste

la blonde

 

j’ai sauvé 35 espèces

explique-t-il

mes chasseurs

ne sont pas des trafiquants

 

elle caresse

une panthère noire

aux yeux jaunes

 

j’aurais dû t’apporter

mon petit singe

ils l’ont tué

 

dans un mois

les caféiers fleuriront

reviens !

 

elle roule dans la nuit

sous un ciel clair

étoilé

au bord de la route

d’éternels marcheurs

chargés de ballots

 

une vieille femme

aux seins aplatis

jusqu’à l’aine

accroché à son front

sur le dos qui ploie

un lourd fagot

la blonde aimerait l’aider

 

« ne jamais s’arrêter

en brousse la nuit »

écho d’un diktat familial