Comme un bruit persan : « Un simple accident » (Jafar Panahi)

© Bidibul Productions, Les Films Pelléas, Pio & Co

C’est un plan glaçant, l’un des plus beaux de ces dernières années, un plan sur une nuque, des bruits de pas…la nuque, quelqu’un qui s’approche, le pardon ? La sentence ? Avec cette nuque, il y a le spectateur, l’Iran. Dans l’incertitude. Tout va chavirer.

Il serait injuste de limiter la palme d’or attribuée à Jafar Panahi à sa portée politique, déjà parce que la cause iranienne gène plus qu’autre chose le milieu artistique ou intellectuel, surtout parce que « Un Simple accident » est bien l’une des plus grandes réussites d’un cinéaste majeur. Avec son dernier film, l’auteur des déjà panthéonisables « Le Cercle » ou encore « Sang et or », démontre une nouvelle fois que l’art nait de la contrainte, le tournage fut clandestin, sous la menace permanente d’arrestations et d’un retour par la case prison pour le cinéaste. Malgré ces conditions, le film est formellement réussi, alors que, à travers le traitement de son propos le réalisateur iranien apparait même, au détour de quelques scènes, comme un héritier des grands auteurs de la…comédie italienne.

Une famille ordinaire sur une route de province, un problème mécanique, et dans un garage au fin fond de nulle part, un garagiste croit reconnaître dans le son singulier de la prothèse de jambe de l’infortuné père de famille, le pas de celui qui fut son tortionnaire, dans les prisons moyenâgeuses de l’Etat islamique iranien. La peur d’abord, puis la colère face à l’idée que le monstre vit sa vie de bon père de famille, la vengeance donc. Depuis Hannah Arendt (on ne s’étendra pas sur la sociologue, tant elle est citée à tort et à travers en ce moment), on sait ce qu’est la banalité du mal : ainsi le spectateur n’a aucun mal à croire que ce monsieur tout le monde puisse être l’instrument de la machine totalitaire islamiste. De la nuit de la campagne à iranienne jusqu’au désert, en passant par la ville, les personnages se découvrent, s’agitent, embarquant dans un van brinquebalant le possible tortionnaire, ses supposées victimes et quelques personnages qui vont, avec le spectateur, être emportés dans cette guerre civile qui ne dit pas son nom.

On connait la capacité de Jafar Panahi à éviter le plus gros écueil du film « politique » : des personnages archétypaux au service d’une démonstration que l’on nous impose. Si chaque personnage incarne effectivement quelque chose (le prolétaire, l’intellectuelle, l’opposant…) assez rapidement la caméra les humanise. Nous n’avons pas des pions KenLoachiens au service d’un propos, mais des êtres à qui l’on s’identifiera vite, des victimes sur le point de se transformer en bourreau. C’est l’un des grands enjeux du film : comment peut-on opposer à l’injustice le désir de vengeance ? A cette question fondamentale s’ajoute un suspens très cinématographique :ce père de famille en apparence ordinaire, Eghbal, est-il un tortionnaire ou la victime d’une improbable coïncidence ? Et s’il s’agit bien d’un tortionnaire, doit on l’exécuter sommairement avant qu’il ne cherche à se venger à son tour ? Le spectateur est ainsi au cœur d’un maelstrom de pensées, fugaces. Le génie du cinéaste consiste à ne pas faire du spectateur un sage qui peut juger avec le recul, mais l’un des anciens prisonniers, qui ne cesse d’être balloté de Charybde en Scylla. Est-ce lui ? Allons-nous assassiner un innocent ? Pouvons-nous déjà nous donner le droit de juger et d’exécuter ? Avec cette angoisse : reproduire en quelques heures l’injustice et la cruauté du régime iranien.

Miraculeusement, le film n’est jamais pesant. Ces questions essentielles nous nous les posons aussi à travers des personnages vivants, traumatisés évidemment, mais qui (redisons-le) existent comme êtres et non comme exemples. Ainsi, par le jeu très animé des personnages et l’absurdité de certaines situations, le film verse vers la comédie. Certes, on n’y rit pas à gorge déployée, mais certaines situations finissent par devenir cocasses (mention à la séance de photo de mariage improvisée dans un parking donnant sur la zone la plus glauque de la ville…), la victime la plus traumatisée est paradoxalement aussi inquiétante qu’amusante, sorte de Folco Lulli Iranien, partisan d’une justice expéditive, et que tous les autres personnages doivent sans cesse contrôler. Il est aussi la mauvaise conscience de ceux qui voudraient oublier, de cette Iran qui , par peur, se bouche les oreilles et ferme les yeux.

L’absurde, c’est surtout celui d’un système qui a réussi à transformer en révolutionnaires de simples manifestants, puis en « résistants » des citoyens lambdas qui n’aspiraient qu’à vivre paisiblement. L’Iran de Panahi est un monde paranoïaque où le gouvernement a contaminé son peuple : l’ennemi est potentiellement n’importe qui, et s’il n’existe pas, on finira par le créer ; absurde encore ce monde où la comédie et le drame se sont emberlificotés au point ou le spectateur peinera à délimiter clairement le genre du film : les situations cocasses menacent de virer à la tragédie, en un meurtre, en une énième série de pendaisons.

© Bidibul Productions, Les Films Pelléas, Pio & Co

Ce cirque tragique, Panahi le film en plans séquences, jamais tape à l’œil. Le style est au service du propos mais il est quand même très élaboré. Dans ces plans fixes où la caméra bouge rarement et sans que l’on s’en rende compte, ce sont les personnages qui impulsent le mouvement, autour d’un élément central fixe (le Van, le suspect…), ils se déplacent vont et viennent, au fur et à mesure des bouleversements intérieurs. Le plan séquence permet à chacun de s’exprimer par la parole, le geste, les déplacements. Le spectateur peut alors changer de point de vue sur les personnages : la brute devient une victime traumatisée, le silencieux un lâche, le bourreau une victime… Ce que film le réalisateur iranien, c’est l’indécision dans un pays imprévisible. Le plan unit les personnages ou les séparent, faisant ainsi naître une tension de plus en plus palpable entre les anciens prisonniers. Au milieu de ce mouvement perpétuel : Eghbal, presque toujours filmé à part, rarement dans le même plan que les autres, il est l’autre, monstre et/ou victime, qui ne partagera le plan des autres, donc la communauté des autres que pour mieux signifier que c’est hors champs que se trouve le véritable monstre.

Le syndrome de la banalité du mal est d’autant plus fort que nous découvrons la famille du tortionnaire supposé, comme un contre champ aux accusations dont il est l’objet. Coupable ou pas, l’homme possède une famille, une petite fille, une femme enceinte : la situation menace de s’inverser et les héros se transformer en monstres. Après avoir éprouvé la colère et la détresse des victimes pendant une bonne partie du film, voici que le spectateur se trouve en position de les condamner à leur tour : « assassiner le père d’une si adorable petite fille ??? » C’est la question que se posent spectateurs et personnages. Le regard de l’enfant bouleverse tout, rappelle à tous la nécessité de l’humanité et de l’empathie.

Alors le film bascule, « Un Simple accident » nous montre des humains qu’un gouvernement tente de déshumaniser. La banalité du mal donc, la première séquence montre ce père de famille écrasant dans l’obscurité un chien qui a malheureusement croisé sa route par le plus grand des hasards. Un tortionnaire, un gardien de la révolution, c’est quelqu’un qui va aussi écraser des inconnus au seul motif qu’on les lui présente. Sans chercher à les connaître, sans jamais voir l’être derrière le manifestant, l’opposant. Il torture sans plus de haine qu’il n’écrase un chien dans la nuit Le vrai coupable est hors champs : l’Etat iranien, machine à briser les êtres, qui fait de quelques citoyens des fous de dieux capables de torturer leurs concitoyens pour une manifestation, pour une parole, pour un voile…

« Femmes, vie, liberté », criaient des jeunes femmes dont certaines seront battues, violées, assassinées pour avoir retirer leur voile, dans l’indifférence d’un occident au féminisme à géométrie variable. Jafar Panahi n’assène rien, mais filmer c’est résister, comme il le faisait déjà, assigné à résidence entre deux séjours en prison, en tournant « Ceci n’est pas un film ». Dans « Un simple accident » la résistance c’est aussi filmer des femmes qui traversent le film sans voile : de simples figurantes dans les rues de Téhéran, aux deux actrices principales : Maryam Afshari et Hadis Pakbaten, qui incarnent dans le film la voix de la raison, dans la limite de ce que le traumatisme et la colère permet, face à des hommes violents, veules ou dépassés. Le cinéaste iranien rend ainsi, clandestinement rappelons le, un hommage à ces femmes qui étaient les premières victimes du régime islamiste à l’arrivée des mollahs et qui sont, aujourd’hui encore, les plus grandes résistantes. Pas de grandes phrases, pas de plan en contre plongée, la réalisation ne les glorifie pas, pourtant, notamment grâce au talent des deux comédiennes, elles illuminent le film. Précisons que le casting du film a accepté d’être nommé au générique, ce qui dans le contexte actuel témoigne d’un véritable courage.

A l’opposé, la colère de Hamid, dont ne peut douter, préfigure un cercle infernal. Sa révolution serait celle d’une vengeance aveugle, on devine le résultat d’une telle révolution : vengeance donc, exécution sommaire, tortures des anciens tortionnaires. Comment ne pas songer à ce que fut l’Iran du Shah, cette dictature brutale qui devait accoucher d’une révolution islamiste et d’une dictature plus sanglante encore, qui pourrait donc, dans les mains de centaines de milliers de Hamid déboucher sur un nouveau cycle de violence. « Un simple accident », c’est « il était une fois l’Iran » dans un van. Ainsi, le rythme du film est particulièrement soutenu et il faut souligner ici le formidable travail du montage d’Amir Etminan, qui donne au film une dynamique qui entretient le rythme et la tension. Les plans fixes se succèdent comme les lieux, chaque séquence, entre drame et comédie donc, peut faire définitivement basculer le film dans le règlement de compte sanglant, du kidnapping à la conclusion, nous sommes tenus en haleine, avec un sens du récit remarquable, le cinéaste multiplie les rebondissements au fur et à mesure que la tension monte au sein de ce jury improvisé. On songe même au 12 hommes en colère de Sidney Lumet dans la capacité de jouer avec un groupe de personnages. Parmi les accusés : l’Iran, que Panahi filme donc en plan large, à travers le pare-brise d’une voiture : des rues de Téhéran au désert, l’insignifiance apparente d’une dictature qui défend les valeurs d’une théocratie et dont, au détour de plusieurs scènes, Pahani dévoile la réalité : La république islamique iranienne est un mensonge : arrestations arbitraires, corruption généralisée : des vigiles, les policiers, les employés d’un hôpital : tout le monde ne vit que dans l’attente de son petit billet, d’un cadeau, d’un pot de vin : la société qui prétend défendre la morale en asservissant les femmes, censurant les cinéastes, emprisonnant les étudiants ou exécutant les jeunes filles est d’abord une dictature théocratique hypocrite qui fonctionne entièrement sur la corruption.

Cette vision réaliste de la société, et l’on songe une fois de plus au cinéma italien, est aussi psychologique que physique. On parcourt Téhéran, ses quartiers chics, ses parkings glauques, ses rues bruyantes, aussi diverse que l’est la micro-société des personnages du film. De la nuit à la nuit, l’action du film se déroulera en une journée : des scènes tragi-comiques sur les routes de Téhéran, les protagonistes se retrouvent perdus dans le désert, livrés à eux-mêmes, désormais seuls face à leur conscience et la portée de leurs actes, soudainement la photographie, belle mais sobre, d’Amin Jafari tend vers le surnaturel, le rouge des phares devient une lumière infernale qui rappelle celle qui ouvrait magnifiquement « Les Affranchis » de Martin Scorsese… Le désert iranien devient une antichambre de l’enfer.

On le sait depuis « Taxi Téhéran », chez Panahi la voiture est un monde, déjà parce que dans le secret d’un véhicule , le réalisateur est, comme ses personnages, relativement à l’abri des yeux du gouvernement. Le « film de voiture » est d’ailleurs devenu un classique du cinéma iranien, comme on l’avait déjà vu chez Kiarostami dans « Le Gout de la Cerise » (déjà palme d’or) ou « Ten », mais aussi chez Panahi (« Taxi Téhéran » donc, mais aussi « Trois visages ») et son… fils Panar Panahi (« Hit the Road »). A l’abri, les acteurs/personnages peuvent être eux-mêmes et ne plus devoir jouer un rôle, masquée sous un voile, bâillonné par la peur par les Gardiens de la révolution. Symboliquement, le road-movie iranien est aussi l’occasion de rêver d’un monde en mouvement.

Un dernier plan d’anthologie laissera le spectateur sonné, de la tragédie iranienne Panahi tire un film politique certe engagé mais heureusement jamais didactique, mais surtout profondément humaniste. Le film est un cri d’amour envers ce peuple iranien incroyablement vivant et que l’on ne saurait réduire à son gouvernement. C’est aussi de l’Humanité face à sa conscience, face à la portée de ses actes et surtout du rapport que nous entretenons avec l’Autre qu’il s’agit. Le cinéaste explore la frontière entre la justice vengeance, la république islamique d’Iran exacerbe des questions universelles : si chacun d’entre nous peut s’imaginer en victime d’un Etat totalitaire, « Un Simple Accident » nous rappelle que l’on peut tous, y compris les belles âmes, devenir bourreau.

Un Simple Accident – 1h45 – Un film écrit et réalisé par Jafar Panahi – Directeur de la photographie : Amin Jafari – Montage : Amir Etminan – Son : Abdolreza Heydari – Avec : Vahid Mobasseri , Maryam Afshari, Ebrahim Azizi, Hadis Pakbaten, Mohammad Ali Eylasmehr, Majid Panahi, Delnaz Najafi, © Bidibul Productions, Les Films Pelléas, Pio & Co