Andrea Inglese : La stratégie du sensible (Colonne d’aveugles)

Andrea Inglese (DR)

Dans une interview au sujet de Shining, Stanley Kubrick déclare sa déception vis-à-vis du cinéma parlant : On devrait retrouver le charme de la musique et du cinéma muet … Ça a coûté cher au cinéma de devenir parlant, j’aimerais faire un film avec les procédés du muet. Il regrette que le parlant soit devenu théâtral et démonstratif.

La poésie d’Andrea Inglese me procure l’effet stimulant d’un film muet en continu, malgré les césures, le travail raffiné du vers et de la mise en page, il y a dans cette écriture un climat d’images silencieuses, de chuchotements, de plans énigmatiques.

Le chat gonfle comme une petite mappemonde me renvoie au globe de verre, aux parois transparentes traversées de reflets dans Le Miroir de Tarkovski, un des rares films parlants qui a su conserver la magie du muet.

Inglese élabore une phénoménologie de la réalité matérielle, en donnant aux objets du quotidien une douceur affective. Je commence à chercher un par un les appareils de mon appartement… les petites et les grandes carapaces deviennent perceptibles, certaines sont muettes, d’autres, parcourues d’un léger tremblement Ils me tiennent en vie comme ils me privent de sommeil, dans leur splendeur en sourdine.

Les objets créent un théâtre de l’insomnie, par-delà leur banalité, une familiarité étrange mais familière tout de même, un somnambulisme que le poème absorbe, recadre, met en scène : poésie somnambule, écriture intime, intimiste, qui n’est pas sans refléter l’inquiétude du poète, son être au monde, son utilité face à une quantité d’objets consommés, obsolètes, usés. Même le plus ordinaire constitue la trace d’une existence comme débris, morceau, déchet.

Colonne d’aveugles se présente comme un long poème autobiographique et crépusculaire, parcouru de digressions, où le moindre objet, parce qu’il ne peut pas être une preuve du passé, devient l’indice d’un présent radiographié, minuscule, insistant.

Citons les citrons, les chaussures, le matériel électroménager, les asphaltes, les sacs à dos dans la foule, le tout dans un émiettement.

Je ne peux pas ne pas raconter mon histoire.
J’appelle ça : désastre autobiographique.
Devoir se fabriquer une histoire, aller l’extraire
comme une écharde des tissus fragiles
de la peau au risque d’un
émiettement.

Le poème retient du réel ce qui est visible, palpable, plein de possibles non encore vécus. Aucune quête ici d’un paradis perdu ou retrouvé, mais seulement le constat de

nos traces récentes,
nos efforts cachés,
nos urgences biologiques
comme endormis dans de la glu, en attente
d’une levure qui ne viendra jamais

L’effort d’adhérer au réel souligne l’étrangeté permanente du quotidien, même si le poème résiste, dicté par une volonté inconsciente. On ne peut pas vraiment faire le vide dans sa tête, disait Jack Spicer, préoccupé par le problème de la dictée poétique : Être connecté à une prise rapide, une source de pouvoir, une source d’énergie… Quelque chose qui viendrait du Dehors. C’est parfois une lutte de douze heures pour obtenir un poème de dix vers sans en changer un seul mot, à mesure que vous l’écrivez, poursuit Spicer (Trois leçons de poétique, éditions TH. TY).

Il ne s’agit pas d’une mystique, encore moins d’une métaphysique, mais d’une sorte d’épiphanie suivie d’une élaboration méticuleuse. Andrea Inglese adopte la méthode Spicer par ses phrases simples, coupées, suspendues dans un enjambement qui ralentit le flux de la prose, produit une friction salutaire et atténue le drame.

Pas une patte ne dépasse, à ras du sol,
comme un reptile, le pigeon blessé
remue à peine, l’auto qui arrive
manque de l’achever, mais sa queue
seule finit
sous le pneu.

Dans La Nausée, de Sartre, le personnage de Roquentin s’en remet, impuissant, à la contingence qui l’entoure, un arbre n’a pas plus d’importance qu’un banc, un papier froissé au vent signale l’inanité de toute chose. J’ai parfois retrouvé ce sentiment d’impuissance, tempéré ici par la délicatesse d’une écriture qui ne cherche pas à s’imposer ni à faire système :

Ça ne vient pas
Ça n’aboutit pas
Ça n’a pas lieu. En attendant s’en vont
les jours, d’heure en heure, et leur délicate
mécanique de tourments : tu t’assieds
et tu te lèves, tu changes tes clés
de poche

Le système, c’est le social, le politique, le bruit du monde. Andrea Inglese publie par ailleurs de nombreux textes critiques et engagés dans le blog Nazione Indiana. Quand sa poésie croise la gestion stupide des hommes et des citoyens, cela donne Lettres à la Réinsertion Culturelle du Chômeur (éditions NOUS, 2013, traduction par Stéphane Bouquet).

En cette rentrée littéraire où l’autobiographie triomphe, où les tables des libraires regorgent de complaisances douloureuses, de névroses familiales, de …sales petits secrets, petits ruisseaux dans le lit de maman (Deleuze et Guattari, L’anti-Œdipe, Minuit, 1972), à cette inflation romanesque et bavarde, Inglese oppose le silence du poème qui en dit long et en dit plus. Pour reprendre la préface de Michaël Batalla (qui publia en 2007, aux éditions Le clou dans le fer, une première version de ce livre), Comment dire la beauté de ce livre ? Eh bien, je ne le sais pas. Elle est de la famille de celles qui ne se verbalisent pas spontanément.

Au moment de la disparition tragique de Stéphane Bouquet, j’aimerais relever leur similitude, un lyrisme débarrassé de toute fioriture, le sentiment sans le sentimentalisme, le sensible sans le narcissisme.

Sinon que va-t-il arriver sous ce ciel si pauvre en nuages ?

Je n’ai pas les pensées mais je possède les jours (Stéphane Bouquet, Tout se tient, P.O.L, 2025).

Andrea Inglese, Colonne d’aveugles, éditions Le Boustrographe, juin 2025, 93 pages, 14€. Traduit de l’italien par Pascal Leclercq. 

Véronique Pittolo et Michaël Batalla présenteront le travail d’Andrea Inglese ce 23 septembre 2025, librairie Michèle Ignazi (75004), 19h, en présence de l’auteur.