Avec son deuxième livre Crache le soleil, Camille Goudeau offre à la génération Y son roman d’apprentissage. Éléonore Poussière a 30 ans, débarque définitivement à Paris depuis Meaux, fuyant son « Chéri », lourdeau violent maltraitant et occupe un emploi d’hôtesse au Ministère du Travail de l’Emploi de la Formation professionnelle et du Dialogue social. Poste d’observation idéal du grand corps invisible de l’État, ce travail lui convient car elle y aiguise en secret, malgré elle, une fulgurante lucidité.
« Je donne la réplique pour une cruauté muette, cynique, cachée dans les cimes du pouvoir. Je la perçois à peine et pourtant, elle est partout, je ne sais pas penser le sens qu’elle prend. La seule chose que je comprends, c’est que l’administration, silencieuse, consent à mener son plan jusqu’au bout, attend l’épuisement. »
Car Paris est dans le livre (comme dans la vie n’est-ce pas ?) en proie à une double terreur, manifestations de plus en plus sanglantes en réponse à une énième réforme et climat de plus en plus déréglé à tous les étages (des coupures d’électricité fort lugubres sont mises en place le soir en plein hiver glacial et des pluies de sable s’abattent quand arrive le printemps). Dans l’immense ville, son amie Lise, artiste plasticienne et instagrameuse tient le rôle du double inversé de l’héroïne : extravertie, sociable, rayonnante. À l’aise partout quand Éléonore ne l’est nulle part.

Camille Goudeau déploie, avec un plaisir manifeste, une grande connivence avec ses personnages et leurs traits ne sont pas forcés mais incarnés, immédiats, colorés. Ainsi de Félix, autre grand anti héros, malvoyant, se questionnant sans cesse sur la gravité de son éventuel handicap, jamais remis du suicide de son père et à la recherche d’une araignée qu’on lui a volée, la fascinante Spectra Illusoire. Il tient un restaurant, La panthère vénère, dont la jeune serveuse est prénommée Vérité :
« Vérité est une artiste. Elle s’autodéfinit comme ça, elle n’a pas de cadre, pas d’expos, pas de relations, a raté tous les concours d’entrée dans les écoles d’art, pas de mentor, pas de collectif. »

La nuit, elle ne ment pas et dessine anonymement sur les murs parisiens au pochoir des portraits d’Éléonore, rencontrée par hasard. Le buzz de la beauté de la jeune femme si bien représentée explose sur les réseaux sociaux et tout s’illumine alors dans les croisements de destins pourtant solidement ancrés dans la quotidienneté moyenne de la modernité (poids d’Instagram, poids de la classe sociale, ambiance politique morose, bêtise nihiliste des comportements modernes). La littérature enjouée de Camille Goudeau opère : les corps prennent leurs mouvements insignes et les êtres courent inexorablement vers l’amour. Les trois centaines de pages défilent à vive allure sous nos yeux : nous avons suivi la fugue – au sens musical – d’une authentique princesse.
Camille Goudeau, Crache le soleil, Michel Lafon, 28 août 2025, 320 pages, 19,95€.