Natol Bisq : « Qu’ici ou ailleurs un peuple prenne forme. Qu’ici, une forme peuple un ailleurs » (Plein Soleil)

Plein soleil - détail couverture © Le Sabot

Paru en 2022, Plein soleil est un roman intense et elliptique, rythmé par le suspense d’un bon roman policier et par une narration toute en désamorçage, retournement et tension. S’il fallait apposer un genre littéraire au livre de Natol Bisq et l’ancrer dans une catégorie littéraire, nous dirions peut-être qu’il s’agit d’un thriller postmoderne et post-queer. Il semble plus juste de situer Plein Soleil entre le labyrinthe et la brume, entre les Détectives Sauvages de Bolaño et Testo Junkie de Paul B. Preciado.

Roman polyphonique, Plein Soleil est un enchevêtrement de situations et de voix. Les narrateur·ices se rencontrent autour dune intrigue singulière, à la fois fondatrice et secondaire : Léa cherche à retrouver un auteur à succès, connu sous le mystérieux pseudonyme de Nemoñoc, avec lequel elle semble avoir un compte à régler. D’un pseudonyme à l’autre, elle rencontre le Lacis, une nébuleuse cybercriminelle et les personnalités atypiques qui le composent. En filigrane, une rumeur phréatique contamine et amplifie l’intrigue :

« Dans les bas-fonds de la nuit, au cours des soirées les plus longues, on chuchote des choses. On se dit Istanbul à l’oreille. On décrit des soirées inimaginables, de la musique nouvelle, le culte de la nuit. Toutes les rumeurs se contredisent, mais elles sont là, elles persistent et ça suffit à chacun pour espérer qu’un jours le réel s’incline face à l’éclat du mirage ».

Ellipses, brouillage, rumeur, pseudonyme : qui de la fiction ou du réel ploiera en premier ? Tout se passe comme si les personnages eux-même tenaient ce pari de la fiction, non pas pour sortir du réel, mais pour l’amplifier par la force du virtuel. Fruit d’au moins cinq années de travail pour l’auteur, il m’aura fallu deux ans de rédaction et de réflexions perlées pour finaliser cet article, confirmer quelques intuitions en rencontrant finalement Natol Bisq, dont l’identité numérique et auctoriale est aussi cryptique de celles de ses personnages. La ligne éditoriale malicieuse des Éditions du Sabot n’aide pas. Le Sabot édite une littérature de sabotage, de mise à mal des certitudes tandis que Plein Soleil s’inscrit dans « la collection du seum ». Sabotage du travail de recension.

Trois ans après sa sortie aux éditions du Sabot en 2022, Plein Soleil de Natol Bisq continue de m’échapper tandis que les images suscitées par sa lecture se fixent durablement. Cette tension inhérente au roman était pourtant déjà annoncée avec la couverture : le plein soleil qui suppose un éclairage du sens est contrarié par le graphisme tout en constellation nébuleuse, une image numérique et organique à la fois, qui évoque une nappe phréatique ou un vol d’étourneaux et qui se poursuit subtilement à l’intérieur du livre. Loin d’être anecdotique, ce graphisme coïncide avec le mode d’évolution circulaire et insaisissable de la narration ainsi qu’avec le mode d’écriture exploratoire de Natol Bisq qui, me dit-il, découvre ses personnages en les écrivant, imagine leurs réactions en se mettant dans leurs peaux. À la lecture, il m’était impossible de deviner si « Natol » était le nom de plume d’un homme, d’une femme ou la plume d’un.e auteur queer. Chaque chapitre nous immerge dans les pensées d’un des personnages principaux, Shan, Jules, Ali, Raffa, Léa, Nemoñoc, dans un in-situ permanent.

Une attention aiguë est portée aux micro-interactions entre les personnages, aux relations mouvantes. Nous lisons plus seulement l’histoire d’une enquête mais surtout une grande nébuleuse d’histoires d’amitiés, d’amour, d’amitiés érotiques mais aussi de méfiance, de suspicion omniprésente dans les milieux politiques clandestins. Il y a le procès de Timo, untel arrive au Manoir et adopte un nouveau nom, tandis que d’autres, au rez-de-chaussée expérimentent un nouveau système son. Comme dans Testo Junkie de Préciado, on expérimente sur son corps les effets de la prise d’hormone, on brouille l’identité de genre. Dans Plein Soleil, l’identité des personnages est toujours floue, échangée perdue, retrouvée ou changeante mais la dimension queer des personnages ou leur transidentité n’est pas le sujet. Comme l’explique Karine Solene Espineira à propos de la représentation du changement de sexe des personnages trans dans les séries : « Cette simplicité est importante : on prend acte et on passe à la suite (…) cela ne veut pas dire qu’elle est traitée à la légère, ou qu’elle est secondaire, mais cela signifie que l’on en fait pas un douloureux problème, c’est une donnée de la vie des gens » (Karine Solene Espineira, Entretien, Déborder Bolloré, ouvrage collectif, coédition collective, 2025, p. 265)

L’écriture très poussée des personnages est extrêmement intéressante parce qu’iels sont ce qui existe le plus dans ce livre : leurs trajectoires sensibles surpassent l’intrigue et iels incarnent le rapport au réel le plus concret du roman à travers leurs dialogues riches et étonnement bien menés, constamment mis en tension par ce que les personnages pensent mais ne disent pas.

Dire que les personnages sont ce qui existe le plus est paradoxal au vu de leur désir de disparition ou d’oblitération, c’est à dire la disparition de toute trace de leur existence dans les bases de données numériques. Plein Soleil s’ouvre d’ailleurs sur l’absence ou plutôt la disparition supposée de l’un deux. Chaque micro-chapitre est narré par un personnage à l’exception d’un chapitre : un 1er août en Sicile, où tous les récits semblent confluer dans une scène denterrement interminable, ou peut-être une farce, sous un soleil écrasant. Autrement dit, la seule scène qui est racontée avec un point de vue externe et où tous les personnages se retrouvent dans un même endroit est une scène motivée par l’absence, le manque, la fameuse disparition supposée de Raffaele. Ce soleil écrasant n’est pas sans rappeler celui de L’Étranger de Camus, qui commence lui aussi par un enterrement et un rapport troublé au réel. Le soleil est ici le créateur de mirage, une ondulation de la surface plane du réel. Cette scène d’attente interminable, de doute sur la nature du rassemblement et sur la disparition ou non d’un personnage est emblématique de la tension qui saisit toute l’écriture du roman. Tous les personnages sont en proie à des mystères : qui est Nemoñoc, qui est Elsa, la femme disparue, Raffaele a-t-il disparu lui aussi ?

Très peu de réponses sont apportées par l’auteur. Ou plutôt disons qu’elles sont formulées dans les silences.Tandis que les ellipses n’en finissent plus d’approfondir les mystères du texte, les gestes sont suspendus, les phrases ne sont pas terminées, les personnages retiennent leurs mots, les regards sont songeurs. Les personnages ne disent jamais vraiment ce qu’ils font, ils « trainent » et semblent même parfois perdre pied :

« et je dis, l’Arutal se lève.
Je dis fort, mais personne ne réagit. J’entends pourtant leur question retentir. Dans le sale sur le sol, dans le propre du miroir, dans la tache sur le mur et dans le grincement des tabourets, j’entends nettement résonner le point d’interrogation. »

Les villes et leurs ambiances singulières prennent également une large place dans l’économie du récit : Naples, Paris, Istanbul, un Manoir abandonné et squatté. L’errance dans les villes labyrinthiques aurait de quoi ravir à la fois les lecteurs de Walter Benjamin, ainsi que les lecteurices amateurs des labyrinthes de Borges :

« J’arpente les rues d’Istanbul, désormais. je n’attends pas dans le but de quitter la ville, mais au contraire, de m’y plonger. Dans ses plus obscures profondeurs. Le petit matin est bon, c’est ici l’été. J’attends et d’autres comme moi attendent, qu’ici ou ailleurs un peuple prenne forme. Qu’ici, une forme peuple un ailleurs. »

Le labyrinthe mêlé à l’attente parle ici d’un double désir ou fantasme : celui à la fois d’un autre réel possible (un ailleurs) mais également le fantasme d’un autre peuple, d’une communauté fictive et idéale qui émergerait de l’imprévisible et de l’incalculable :

« Sur les villes portuaires, sur les métropoles interminables de part et d’autre dans le monde, se répandra la brume, nécessaire incubatrice de l’incalculable, et seul espoir d’une vie nouvelle »

L’imprévu et l’incalculable, s’ils ne peuvent être contrôlés, sont obstinément recherchés par l’auteur dans sa façon d’écrire et par ses personnages dans leur façon de vivre : la rumeur, la propagation d’une idée, le parasitage, la création d’une faille dans le réel, source d’émergence des possibles. Le sabotage enfin. À nouveau nous sentons une influence des auteurs latino-américains et une réactualisation crypto-anarchiste du Réalisme Magique :

« S’emparer des interstices, dit-elle, découdre, dérober. Voilà : dérégler. Rendre au réel son virtuel. Ces phonèmes qui se greffent aux morts, comme des parasites. L’essence est là, elle réside dans les détails. Nos armes : brouillard et confusion. L’ennemi est trop fort. Une frappe et nous sommes rayés de la carte, nous parasitons sa force. Personne n’a jamais gagné une guerre en la déclarant. Nous n’avons pas d’intention : de fait, nous n’existons pas. »

Les personnages seraient-ils au courant de leur existence fictive? Qui enfume qui? Le trouble dans le réel déborde hors du récit jusque dans les remerciements de Natol Bisq où les noms de certains auteurs sont féminisés (« Roberta Bolaña, Jules Michelette ») mais aussi mis au même plan que des personnages de fiction comme Bartleby et des personnalités comme Paul B. Preciado. Trouble dans le genre et trouble dans la fiction donc, mais aussi rêve d’une communauté d’amis réunis par la littérature. Comme dans les Détectives Sauvages de Bolaño, nous retrouvons ce fantasme doucement ironique des discussions interminables et passionnées autour de la littérature, de la recherche de l’auteurice de niche derrière le nom de plume. Attablés dans un café, Rafaele et Mandez, respectivement écrivain cryptique et écrivain célèbre, discutent avec grandiloquence sur le fait de publier sous pseudo, de publier anonymement, ou même de publier tout simplement. Que signifie être l’auteur d’un texte? Un écrivain est-il nécessairement un auteur ? C’est quoi un premier roman (p. 448) ? Qu’est-ce que la gloire d’un auteur ?

Avec le personnage tordu et torturé de Némoñoc, Natol Bisq soulève une autre méta-réflexion, sur la légitimité de l’auteur à s’emparer et à faire publier certaines histoires : pouvons-nous raconter l’histoire d’une autre depuis notre point de vu (témoin) sans la déposséder de son histoire ? Et, si nous choisissons de fabuler et d’en inventer le dénouement, s’agit-il toujours de la même histoire ? Autrement dit, la question est à la fois celle de la dette à l’égard de la victime, mais aussi, celle de la dette envers le réel et envers la vérité.

Il est impossible d’épuiser le texte en un article et même après cet exercice, l’impression de n’avoir rien dit de Plein Soleil demeure. Il nous faudrait encore parler des expérimentations sonores que mènent certains personnages; avec des nappes sonores, des textures étirées et immersives qui s’accumulent comme le faisait Eliane Radigue ou Alvin Lucier. Parler des expérimentations corporelles et hormonales, des fêtes clandestines, des villes italiennes ou d’Istanbul. Parler du titre enfin : Plein Soleil est le nom d’un bar dans le 11e arrondissement de Paris, au pied d’un immeuble dans lequel Léa et Némoñoc se seraient croisés sans se rencontrer. Le titre du livre renvoie à la fois à cet endroit où quelque chose s’est passé et également au soleil de la canicule italienne. Mise en abîme ultime de ce que peut donner la recension d’un tel livre aux méta-pièges fictionnel, cet article fera peut -être l’effet du sourire de Renata, la vieille libraire italienne :

« – Hmm, dis-je, je crois que nous nous enfumons nous-même surtout, la plupart du temps. Elle me dévisage de ce sourire satisfait, comme si, voilà, j’avais tout compris. En observant ce sourire, en effet, voilà, je crois avoir tout compris. Et je crois aussi qu’en sortant d’ici, ce ne sera plus exactement tout à fait le cas, mais enfin. »

Natol Bisq, Plein soleil, Le Sabot, coll. « Du Seum », 2022, 536 p.