Terrain vague (46) – horizons égarés & autres lieux

© Christian Rosset

J’ignore si cette chronique est divertissante. Ce dont je suis certain, c’est qu’elle ne cherche ni à l’être, ni à ne pas l’être. Tout se fait ici en dehors des règles, ou plutôt : en accord avec certaines contraintes que nous n’avons jamais réussi à formuler. Terrain vague est un journal de lecture troué : parfois amnésique, parfois hypermnésique – qui a toujours à voir avec la mémoire, aussi bien défaillante qu’absolue (que Paul Louis Rossi soit au sommaire de cet épisode m’incite à formuler cette petite réflexion).

Celui qui vient de prendre son quartier de veille n’a pas la prétention d’entrer en sifflotant dans des ouvrages trop savants. Divers essais, pourtant déjà longuement parcourus, s’accumulent en silence sur la pile des recensions en attente. Faire écho d’ouvrages de bandes dessinées, de poésie, ou de proses plus ou moins romanesques semble un peu moins difficile ; car dans ces domaines, faire montre d’une relative ignorance ne cause pas de grands dégâts. Quoi qu’il en soit, c’est le plaisir d’écrire, associé à celui de faire passer, qui conduit à reprendre le chemin du terrain vague – ce lieu à l’écart où l’on ne compte les signes que par amour des nombres. Quand on se trouve à son aise dans un espace de partage, le montage continue. So May we Start ?

1. Parmi les livres lus, relus, ces derniers temps, Space de Gabriel Gauthier (Corti, août 2024) est l’un des plus obsédants : un roman qui échappe aux poncifs du genre contre lesquels il nous faut ferrailler sans répit. Certes, les mots ne sont pas venus immédiatement à son sujet – mais c’est bon signe : quelque chose résiste, donc agit.

Ouvrons Space – pas vraiment au hasard, puisque je retrouve entre deux pages un signet dont la présence m’étonne, n’ayant aucun souvenir de l’avoir placé : « J’ai fouillé dans mon journal des derniers jours, isolé quelques phrases et j’ai écrit facilement ce poème : /  / Je change et ne suis pas obligé de le dire. Dessine des ours, des paysages en forme d’ours. Dessine ce que nous avons, des paysages en forme de ce que nous avons. /  / Effectivement, ce que nous avons a été isolé dans cette vallée pendant des jours, jusqu’à ce que la vallée soit engloutie et qu’il ne reste que ce que nous avons. /  / C’était la première fois que je faisais entrer un ours dans un poème. Je veux dire, au-delà du nom que je donnais à mon paquet de feuilles, je n’en avais jamais croisé avant. Peut-être que j’étais comme un ours. […] J’ai regardé le mot. Je me suis demandé si “ours” n’était pas une traduction involontaire de ours. Après tout, j’étais en Angleterre. Ou ce n’était peut-être qu’un jeu de mot avec les jours. En fin de compte, je ne savais plus bien depuis combien de temps j’étais là, dans la Vallée du Test. » Je coupe sur ces derniers mots, afin de passer rapidement au livre suivant (toujours aux éditions Corti), de poèmes cette fois, même s’il s’achève avec une courte (et formidable) nouvelle, The Dark, dont j’aimerais pour commencer reprendre la dernière phrase : « Ce que je n’ai pas vécu ne me fait pas rien et je suis tel que je suis quand je ne le suis pas encore. » Le titre de ce nouveau volume est La Vallée du Test. Ouvrons-le – et (on le remarquera de suite) pas vraiment au hasard. Quatrième section (sur quatorze) portant le même titre que le livre, premier poème :

« nous avons

Je change et ne
suis pas obligé de
le dire. Dessine des
ours, des paysages en
forme d’ours. Dessine ce
que nous avons, des
paysages en forme de
ce que nous avons.
Effectivement, ce que nous
avons a été isolé
dans cette vallée pendant
des siècles, jusqu’à ce
que la vallée soit
engloutie et qu’il ne
reste que ce que »

Les poèmes de La Vallée du Test, qui « ont en partie été écrits dans la région (du Royaume-Uni) qui donne son nom au recueil », présentent la même forme originale : 1. Chaque vers est composé de quatre mots (un mot composé, comme « plain-pied » comptant pour deux, tandis qu’une apostrophe fait office de soudure – « c’est », par exemple, ne comptant que pour un). 2. Si le dernier vers est composé de moins de quatre mots, il est remonté (ou rejeté) à la place du titre (en caractères gras). On ne se rend pas compte immédiatement de cette contrainte pourtant forte – mais on l’oublie assez rapidement, appréciant ces poèmes composés de vers à la fois égaux en nombre de mots et inégaux en nombre de signes (certains étant plutôt courts : « je sais ce que » ; et d’autres assez longs : « Précautionneusement, je démonte chaque ») – et selon moi musicale (cela me vient à l’esprit parce qu’il m’est arrivé de forger divers équivalents pour plusieurs partitions). Gabriel Gauthier : « Je voulais fabriquer pour mes poèmes un mécanisme simple, à la fois désinvolte et élégant, intégré à leur lecture, quelque chose qui ressemble à une montre à mouvement perpétuel, sauf que le mouvement involontaire du poignet devient ici celui de l’œil, et le poème, comme un fleuve, se remonte tout seul. Pour le finir, il faut le recommencer, et on peut à nouveau choisir de le descendre. C’est aussi une façon de laisser des poèmes en apesanteur, en zéro-g, de ne pas trop charger la barque. Ce gimmick est une parade formelle qui prend la coupe au premier degré : il y a dans La Vallée une espèce de tension entre la tentation de tout laisser pousser, et une véritable passion pour le matériel d’élagage. »

Un peu plus loin, l’auteur signale que le titre de son livre « fait écho à des titres comme A test of Poetry de Louis Zukofsky, Monsieur Teste de Paul Valery, ou Tests of Time de William H. Gass ». J’ajouterai, pour ma part, Un Test de solitude d’Emmanuel Hocquard (on trouvera la suite de ces précieuses indications sur la page de l’éditeur).

Treizième section (Le réalisme quantique), troisième poème : « pratiquement déserte /  / En arrière-plan se / découpe dans le ciel / rayé par deux traînées / d’avions d’une tour néo- / gothique dont le cadran / luisant indique 17h20. Tu / me demandes souvent si / je passe une bonne soirée. / Indépendamment, nous formulons les / mêmes pensées à des / échelles différentes. Ma main / renferme un peu d’argent / et mon poignet sans / montre dont le cadran / rayé indique 18h20 ressemble / à une petite place ». Même section, dernier poème : « le temps /  / Mes personnages ne s’autoproclameront / pas aventuriers ou explorateurs. / Ils marcheront avec leurs / pâles chaussures jusqu’à la / frontière de la réalité, / et douteront, en caressant / sa surface jusqu’à ce / qu’elle brille comme une / paire de souliers pâles. / Chaque jour de juillet / les centaurées blanches et / violettes du balcon tremblent, / un hélicoptère rouge dans / le ciel clair avance. / Quelques éléments dépassent de / la masse sombre et / liquide, j’apprends à reconnaître / les choses rendues par »

c’est le moment de noter que la 4e de couverture n’apporte que cette indication : « Quelqu’un remonte le temps ». Rien à ajouter, sauf peut-être : 1. Fragment de la présentation de l’auteur : « Ce livre continue, comme d’autres avant lui, à penser l’espace du poème comme un test, un passage, c’est à dire une épreuve, en même temps qu’un témoin de tous les jours ». 2. Fragment d’un poème (second de la section sept) : « Les livres sont écrits / en entier pour qu’on / puisse dire “C’est un / passage” et le prendre. » La Vallée du Test propose une expérience déconcertante, via son apparente simplicité ; et enthousiasmante, par les relectures potentielles qu’elle incite, comme s’il s’agissait de cartographier certains chemins, certains passages secrets, du Terrain vague.

Arriverai-je à mieux « parler » du livre suivant ? Pas sûr – mais une fois encore c’est bon signe. S’il m’échappe en grande partie, il dépose discrètement dans ma mémoire (musicale comme visuelle ; et non prisonnière des mots) de quoi suivre quelques pistes, non pour « en parler », mais pour en faire passer la nécessité – car c’est bien cela qui compte aujourd’hui : privilégier les lectures qui dégagent une présence – de celles qui nous parlent, sans qu’il ne soit obligatoire d’ajouter des guillemets. Chiennes manières, de Mia Trabalon, chez P.O.L, est de celles-ci. Mais, avant d’en dévoiler quelques fragments, notons d’abord la pertinence de la virgule après Chiennes manières. C’est à ces détails qu’on remarque qu’il se passe quelque chose. On se souvient de la virgule finale d’Éden, Éden, Éden de Pierre Guyotat : « la trombe recule vers Vénus, » – mais le titre de ce roman ne plaçait pas de virgule après le troisième Éden. Ce qui est neuf avec Chiennes manières (suivi d’une virgule), c’est que ce titre sonne comme une adresse : « Cher(e) X ou Y, » en ouverture d’une lettre. Ceci noté, commençons par tailler quelques lignes de sa présentation, qui ont le mérite d’annoncer la couleur : Chiennes manières, est un « livre sur les noms. Qui explore, reprend, éprouve plusieurs langages et écritures. Et qui prend la forme d’un double album conceptuel qui peut se lire comme un véritable manifeste poétique d’une langue en transformation, en devenir. »

Un livre en deux parties – chacune attribuées à « hmoan » : « Partie 1, c’est KOTOR-la-polychick : un long poème épique et polyphonique qui reprend un CRPG (computer role playing game), Star Wars : Knights of the Old Republic II. Paru en 2004-2005, à l’histoire et aux conditions de possibilités complexes, il continue dans ce texte à faire écho dans ses motifs : avec la nécessité de déjouer en rejouant. / Partie 2, c’est Chiennes manières, : sept poèmes séquencés où « se chiennent », selon l’expression de l’autrice, la théorie et la pratique. En voici la « table des manières » : une autre expression sibylline du répertoire / tu vois ce que je veux dear, alors / à relire des entrées / une bonne correction / hot, génies, seules les légendes, etc. / les choses layered entre elles / types of ambiguity. »

Je reprends mes notes : … curieux comme certaines nouvelles formes d’écriture contribuent à enrichir la typographie, domaine non figé (même si l’impression inverse domine, si on ne s’y intéresse pas d’assez près). Dans Chiennes manières, de nouveaux glyphes sont en usage – ceux même que nous avions trouvés, et approuvions, dans Du Pin sur la planche (aux éditions 2042), ouvrage à la frontière de la bande dessinée, de l’essai et du jeu, recensé dans l’épisode précédent de cette chronique – nouveaux glyphes dus à la fonderie collective Bye Bye Binary (Baskervvol BBB). Goodbye machine à écrire standard et logiciel Word. Il nous faut maintenant en montrer un exemple (deuxième page de l’avant-dernier poème de la seconde partie) :

Lisant, je me sens comme Dominique Fourcade découvrant de nouveaux mots, ou expressions, ou mises en forme « ultracontemporaines », et désireux de les reprendre, non pour se montrer « branché », mais parce que c’est là, à portée… Il n’y a plus qu’à le saisir (mettre en branle tous ses sens quand on se frotte au présent, plutôt que fermer les paupières sur des yeux emplis de regrets). Je reprends ma lecture. Je note que ce jeu, Star Wars : Knights of the Old Republic II, est « plein de bugs ». Bien que n’appartenant pas à la communauté des joueurs & des joueuses (maudit soit de ce traitement de texte ne permettant pas d’utiliser ce Baskervvol BBB), j’entre incidemment dans ces pages tissées de dialogues d’une obscure clarté, mais faisant simultanément montre d’une singulière évidence. Je note en praticien des ondes qu’il s’agit d’un livre sur l’écoute.

« à les contenir, synchrones elles tissent
décèlent de nouvelles, qui semblent avoir
toujours voulu se frayer jusqu’ici.

les longer c’est dire leur longing
comme les querer c’est faire leur query.

combien d’un nom es-tu contre toi
est une solution de continuité ;
soit un malentendu à nouveau, où l’on dit :
“oui, tu as bien entendu.”

on entend dire on a trouvé
une façon de continuer ou d’arrêter,
alors que c’est une rupture qui permet de passer
au travers d’une frontière
celle du déjà-là et de l’usage ;
contre ce qu’elle a tenu à définir. »

2. Maintenant, deux plus anciennes connaissances : une première qu’il convient de réanimer, même si elle fut plus qu’active en son temps ; et une seconde, non sans lien avec la première, qui nous fait régulièrement signe de vie.

Je l’ai déjà noté ici-même : le décès de Paul Louis Rossi, le 6 février 2025, a suivi de peu celui de Jacques Roubaud, le 5 décembre 2024. Les deux furent longtemps amis, et complices, d’Action Poétique, de Change et des Inimaginaires. Ayant suivi leur parcours pendant pas loin d’un demi-siècle, les ayant souvent enregistrés (et ayant composé en contrepoint des musiques en écho à leur travail), découvrir tel ou tel inédit est pour moi pur bonheur. En ce qui concerne Rossi (et il en est de même pour Roubaud), ce premier volume post mortem était déjà sur les rails de son vivant. Les Horizons égarés, chez Obsidiane, dans la collection « Le Carré des lombes » (de format 21 x 22 cm), est un rassemblement de poèmes une première fois parus aux Éditions de la Canopée, en « édition de luxe », ou en revue. Gérard Cartier – qui a ajouté à ces pages des dessins de l’auteur et un portait par Marie Étienne – est le maître d’œuvre de cette édition qui a le mérite de redonner un peu de visibilité au travail de Paul Louis Rossi.

Les Horizons égarés est un beau titre (je me souviens que Rossi ne cessait de souligner l’importance d’être « bon titrier ») : celui de la première partie de ce recueil – les deux autres étant Les Brûleuses d’algues et Méditations, Rivages. J’ignore si ces Horizons proposent une bonne introduction à cet art subtil d’entrelacer vers et prose dont faisait usage l’auteur de Cose Naturali et de Faïences ; mais il est certain qu’on y retrouve nombre de ses obsessions (historiques, géographiques, artistiques), familières à ses compagnons de route – et, espérons-le, intrigantes, pour celles et ceux qui le découvriront à l’occasion de cette publication (il faudra comme toujours un sérieux coup de pouce pour rendre accessible cette petite somme aux curieux : sur les étals du Marché de la poésie à Paris, par exemple, dans quelques semaines).

Afin de donner à lire ne serait-ce qu’un avant-goût du ton inimitable de Paul Louis Rossi, reprenons le prélude en prose et les neuf premiers tercets du dernier poème de ce recueil, Rivages : « En cette époque lointaine il existait en Bretagne une femme rousse qui compose pour Guillaume le Conquérant un lai breton : en octosyllabes – rimes plates – intitulé Laoithen gaélique. À notre époque c’est une autre femme nommée Prudence Mary O’Hara Tobin qui a recueilli l’histoire et recopié le Lai de Tydorel… /     / Celui qui ne dort pas / il ne dort jamais / ses nuits sont blanches /    / Tydorel Tydoul / il ne peut dormir / ni le jour ni la nuit /    / Tydorel il a besoin / de chansons même / dans le jour /    / Et le jeune orfèvre / de la Ville refuse de / lui conter sa légende /    / si li di tant : que n’est pas d’ome / qui ne dort, / ne qui de prent some /    / cest conte tiennent / a verai li / Breton qui firent le lai /    / la forme désire / s’évader se dessaisir / de son origine /   / comme les roches / brutales qui souffrent / en silence /    / et gémissent et tentent / d’arracher leurs / chaînes minérales […] »

Il convient de faire fête à cette publication : de la musique doit sonner, en accord avec le bruit des vagues, et le ressac, et aussi celui des corps entrelacés à l’extrémité orientale du Monde : « la femme repose sur le côté / bras entourant le cou de l’homme / yeux fermés /    / la bouche petite / un peu crispée sa tête / au creux de l’autre bras /   / l’homme lui tient doucement / le pied un doigt posé sur la voûte / entre l’orteil et le pouce /   / dans un baquet divers poissons / encore agités dorades une pieuvre / accrochée au bord /    / une femme comme sortie / des flots de l’écume des vagues / les seins nus le sexe noir /    / en colère se précipite sur le couple / tente de décrocher la main / droite de l’homme » Époque des cerisiers : vieille histoire des estampes japonaises, mais préservant toujours une authentique fraîcheur.

Pour cette même collection au format presque carré, Gérard Cartier a composé un recueil de formes brèves, Les Bains-douches de la rue Philonarde (avec des photographies d’Emmanuel Moses) : « impromptus, fruits de peu d’années, il y a vingt ans, ou hier aussi bien, tirés d’un carnet où dormaient des notes de voyages, de la Baltique à l’Italie, et des bribes de poèmes. » Ce nouveau volume entre en résonance avec certains des précédents « du même auteur » qui, ayant de la suite dans les idées, fait murir ses projets sur d’assez longues durées (on se reportera ici-même aux lectures de ces volumes – L’Oca nera, Ex machina, Le Voyage intérieur, Le Roman de Mara –, et à notre grand entretien de 2019). Et, en ce qui concerne ces impromptus, plutôt que, naviguant au jugé, en recopier trois quatre, montrons-en une pleine page – celle-ci par exemple, qui m’a sauté aux yeux, et aussi à l’oreille, une fois repéré le souvenir de Messiaen :

« Ces instants précaires, ressaisis dans l’embarras des formes brèves, n’en sont pas moins chers à celui qu’ils font revivre – qu’ils inventent. Ce personnage furtif, ce voyageur imprévisible, appelez-le Gérard Cartier si vous voulez » nous précise son auteur, qui publie simultanément, aux éditons Al Manar, Les amours de Loris (avec des images de Joël Leick).

Ce – ces – poème(s), l’auteur le – les – présente(nt) ainsi : « Un triptyque dont les volets latéraux sont inspirés l’un de L’Art d’aimer, l’autre des Remèdes à l’amour d’Ovide, encadrant une série de poèmes fugitifs : Les amours de Loris. Ceux-ci forment la “partie du dessous” d’un échange amoureux, dont la partie du dessus (Les amours d’Ornel) est laissée à l’imagination du lecteur. / Les adaptations d’Ovide sont extrêmement libres. Elles jouent sur les faux sens suggérés par la vieille langue et sont parfois fortement extrapolées. / Des extraits ont été publiés en revues sous le nom d’Ornel Colomb, le narrateur de L’Oca nera (La Thébaïde, 2019 [En aparté. Cela contribuera-t-il à renforcer le processus d’identification personnage /auteur ?] ; les impromptus des Amours de Loris sont nés dans le temps et les circonstances du roman. Ils sont voués à Livia, son héroïne – ou à la Loris qu’on voudra. » Jouant discrètement avec la typographie et la mise en page, afin de marquer différents modes de respiration, et ainsi renforcer le souffle (épique ?) qui l’anime, ces « poèmes fugitifs » se déploient tout au long de deux fois quatre saisons, à commencer par Printemps (recadrage à partir du « manuscrit ») :

Image 10. Les amours de Loris, pages 29-30

On notera que les première et troisième parties (qui rejouent Ovide) sont en 11 poèmes, et la deuxième en 9 séquences – soit : 11 + 9 + 11 : 31. Ce qui s’accorde bien à cet ouvrage sensiblement archaïsant mais cependant en recherche, comme en témoignent ces fragments d’Hiver (le second) :

« Je ne veux pas Lune sage apprendre
ce que l’âge dit être la vérité
le vent d’hiver & la cendre Mais bénir
le ciel du matin rose & gris qui s’épanche
& les collines rondes qui se déplient
Comme une femme amoureuse ouvrant
son genou… »

[…]

« C’est un chant très ancien Louer soleil & lune
la terre ici & là Les eaux bénir Le proche
& le lointain La Ville exalter en tumulte
à l’égal de la chambre d’amour Un chant
qui chasse tout remords Laudato sie…
             & après ce qui fut notre joie
la vie versatile Dont tromper l’absence. »

3. Bastien Gallet : « L’idée de “poésie commune” est née dans un restaurant taïwanais de la rue de Lancry, à Paris, au mois de décembre 2023. Nous étions, Laure Gauthier et moi, de part et d’autre d’une petite table en bois, buvions du thé vert brûlant au goût d’herbes fraîches et mangions des légumes frits plongés dans une sauce au curry. Je lui parlais des manuscrits que nous recevions au bureau, de plus en plus de poésie, des textes différents de ce qui nous parvenait il y a encore quelques mois. J’ajoutais que les plus intéressants étaient écrits par des femmes. Laure me disait qu’elle partageait cette impression d’un changement insensible du paysage poétique et que, quand elle y pensait, des noms de femmes lui venaient à l’esprit. Je lui citais des exemples, elle m’en citait d’autres, il y avait quelques noms d’hommes. Nous avons commandé des desserts. Quelqu’un a dit : “faisons une collection”. L’autre a répondu : “évidemment, c’est ce qu’il faut faire”. »

J’ai connu un temps où poètes, écrivains, créaient des maisons d’édition en fin de soirées où l’alcool n’était pas rationné. Aujourd’hui, c’est le thé vert qui porte conseil. Plus sérieusement, les quatre premiers livres de cette collection, aux Éditions MF, étant en librairie depuis deux mois, il est temps de faire passer trois quatre indications à leur sujet. Disons pour commencer qu’ils se détachent de la production courante de poésie par leur format 9,5 x 13 cm (un peu plus petit qu’A6), leur design graphique (avec un usage affirmé de la couleur, et quelques fins décalages dans la mise en page des titres et noms d’autrices, en couverture), leur fabrication (à la fois simple et plutôt « classe ») et leur prix (10€). Dotée d’un comité de lecture composé de huit personnes, « Poésie commune » devrait publier quatre volumes par an. Première salve : Xixi de Florence Jou ; les branches des autres de Camille Sova ; Veules-les-Roses de Gabrielle Schaff ; Poudreuse de Séverine Daucourt. Jetons-y un œil rapide :

Ce qui me frappe, par exemple, c’est la carte pliée en quatre glissée dans Veules-les-Roses de Gabrielle Schaff – et ces quelques lignes de présentation hors-livre : « C’est l’histoire de gens qui parlent d’aller visiter Veules-les-roses mais qui ne vont jamais réussi à s’y rendre. Ils consultent des cartes, se promènent sur une mappemonde, se plongent dans une encyclopédie. Cloîtrés dans leur univers de papier, ou peut-être sur Internet, ils projettent à leur tour leurs propres images sur ces paysages représentés tant de fois par la peinture et les photos touristiques qui finiront par s’éroder et disparaître, comme les êtres qui les habitent. » Bien entendu, c’est via le langage que se dessinera un protocole de traversée du lieu : des paysages comme des inscriptions, associées à des activités, ou à des mort(e)s. Il convient donc, non de se fier à son GPS, ou à telle ou telle carte, mais de trouver le bon tempo, que l’on désire se perdre ou réinventer mentalement des images gravées depuis longtemps dans nos mémoires (lire, c’est parfois enclencher la tête d’effacement ; mais aussi ne rien effacer pour composer une forme de palimpseste).

les branches des autres de Camille Sova, recueil le plus épais des quatre, est dédié « aux fantômes ». Faisant usage de cut-up, à partir de « revues de psychologie positive », pour les poèmes (les plus nombreux) portant une date en guise de titre (du 6 mars au 2 mars suivant, d’une saison l’autre), il égrène de très singuliers poèmes, aux antipodes de la matière choisie, taillée, puis remontée de manière à ce qu’une « pensée sensible » s’y élabore. « 25 novembre. /   / tu sais moi aussi je m’occupe / de l’obscurité /   / pour moi / c’est une bande de papier que je divise /    lorsqu’il gèlera je n’aurai plus qu’à rejoindre / ce qui se tait /   / il fait nuit dès le matin / tout est toujours endormi / tout est plus nu que la princesse du premier soir /   / mon papier est dans mes mains / tu es là / mais mon temps est écoulé /   / un flocon de neige vient de retrouver son carnet »

Dans Poudreuse de Séverine Daucourt « la neige traverse les pages à la manière du temps qui passe, imperturbable dans sa chute et implacable dans sa manière de recouvrir le réel. Tantôt poudre blanche – drogue de nos sociétés du feel good –, tantôt poudre aux yeux – intensité factice offerte pour détourner le regard et encourager le déni –, elle laisse parfois, dans sa transparence, émerger l’espoir du collectif au milieu des décombres. » Cela se traduit sur chaque double page sous la forme de flocons en forme d’astérisque gris clair :

« Un poème à laisser fondre longuement sous la langue »

De cette première salve, Xixi de Florence Jou est le poème – découpé en 40 séquences de longueurs inégales – qui m’a le plus frappé. Même si Xixi n’est pas Cixi (ou Cixtite, d’Anne Simon dans les Contes du Marylène), nombre d’images – d’un monde si loin si proche – me sont revenues en tête. « C’est l’histoire d’une jeune fille, mi-Bruce Lee, mi-Greta Thunberg, affrontant courageusement État corrompu et industries polluantes, pour mieux saisir, en toute fin d’aventure, que “nous sommes les enfants de l’atmosphère” ». Et cette histoire nous entraîne de « longs mois de soleils de feu » à « toute course pour changer le monde se fera avec des espèces compagnes des nuages », en passant par « le froid contraint la circulation du sang / dans mes membres / mon esprit accablé / corps transi / après la pluie / le vent rafale en bise insidieuse au travers des mélèzes /  / Zhang Hexian / maîtresse kung-fu /  / dirait que les embûches sont toujours dissimulées à fleur d’eau / si tu n’as pas de feu chauffe ton esprit et ton corps / affamée plus qu’affamée / tu mangeras le chemin », ou encore (relevé par Patrice Blouin, un des premiers lecteurs de Xixi) : « il faudrait inventer de nouvelles positions au kung-fu en hommage aux animaux disparus » – ce que je ne peux qu’approuver, en randonneur immobile…

4. Retour à la case « roman », mais cette fois encore « à la frontière de la poésie ». Le boucle est bouclée si on veut, même si je ne vois là que des ouvertures, ce qui devrait me conduire à la boucler à mon tour, me contentant de noter que l’ouvrage en question, Capsule Bakary de Sébastien Smirou (chez P.O.L), ne ressemble qu’à lui-même, ce qui est, comme toujours, bon signe : celui qu’une réelle expérience d’écriture a eu lieu (les livres « du même auteur », notamment Un temps pour s’étreindre, nous y avaient préparés).

Comme la présentation de ce livre, trouvée sur le site de P.O.L, semble de la main de l’auteur, reprenons-là, comme si elle avait été apportée en réponse à une question que nous aurions pu poser dans un studio de la Maison de la Radio (ces chroniques étant, je le rappelle, un moyen de prolonger par d’autres moyens l’aventure radiophonique : enregistrer, monter, mixer) : « Capsule Bakary est un roman d’aventures – on part au Mali, à Berlin, Strasbourg, New York –, mais qui tient tout entier dans une chambre. Un peu comme le voyage de Max, dans Max et les Maximonstres, à ceci près qu’ici Bakary ne rêve pas et qu’il fait lui-même figure de monstre. C’est un jeune homme d’une trentaine d’années qui vit seul, retiré d’un monde dont il imagine, à moins qu’elle n’ait déjà eu lieu, la fin. Là, durant plusieurs années, il élabore la sienne avec une minutie absolue et une part surprenante d’ambivalence : mourir, oui – il s’y montre extrêmement résolu –, mais sans disparaître pour autant. Il témoigne en effet, à l’attention de futurs explorateurs, de sa préparation au suicide : le livre lui-même, qui reprend ses notes, est conçu comme une capsule temporelle destinée à lui survivre. Bakary convoque pour l’aventure les héros qu’il aime et les objets qui l’entourent, les dote de parole et les charge à leur tour de raconter son épopée. »

Capsule Bakary, je l’ai lu bien avant de découvrir cette présentation, imparable et belle, qui est loin de tout élucider (on ne s’en plaindra pas – et on ne dévoilera rien de plus, même si une licorne nous racontant « Je dois lécher mon sang et je lui trouve un étrange goût de granit. […] Je me demande s’il ressemble à celui des cailloux que Bakary suce parfois durant de longues minutes avant de les laisser choir dans son œsophage » nous supplie de parler d’elle). Ce que j’en ai retenu, c’est d’abord ce déploiement d’une polyphonie singulièrement puissante, même si elle ne cesse de faire montre de légèreté, caractérisant ce qu’il faut bien appeler « la voix » – non celle de Bakary ou de son auteur, mais – « du livre » : qui nous traverse tandis que nous explorons à tâtons un territoire où, peu à peu, se précisent les contours d’une intériorité susceptible de se frotter à la nôtre. Suis-je clair (mais peut-on l’être quand « la nuit est tombée sur le monde ») ? Même si cette histoire traite du suicide – y planent quelques ombres, dont celles du « philosophe à moustache » Walter Benjamin et de son ami étudiant, le poète Fritz Heinle suicidé au gaz en 1914, à dix-neuf ans, avec sa compagne Rika Seligson –, il y a une vraie joie à tourner les pages. Seule, la mélancolie (à la manière de Godard :  Seul, le cinéma) permet de retrouver le chemin du rire (mais non à gorge déployée) : on sort de cette lecture en bien meilleur état qu’on y est entré. The Fool on the Hill en tête, rejouant la partie dans cette capsule temporelle, on est en permanence à l’écoute, tandis que les voix changent, s’entrelacent, tout en maintenant fermement le ton. Que Sébastien Smirou soit psychanalyste et psychologue-clinicien n’est pas indifférent – mais il est préférable, lisant, de l’oublier ; car ce qui compte en premier lieu, c’est la surprise, renouvelée à chaque phrase – sans oublier ces deux poèmes en forme de sextine qui ouvrent et ferment Capsule Bakary, incitant à tout reprendre à l’incipit pour le lire autrement : non pour en mieux « parler », mais par pur plaisir (à suivre)

Gabriel Gauthier, La Vallée du Test, éditions Corti, avril 2025, 152 pages, 19€
Mia Trabalon, Chiennes manières,, P.O.L, mai 2025, 176 pages, 21€
Paul Louis Rossi, Les Horizons égarés, Obsidiane, mai 2025, 68 pages, 14€
Gérard Cartier, Les Bains-douches de la rue Philonarde, Obsidiane, mai 2025, 64 pages, 14€
Gérard Cartier, Les amours de Loris, Al Manar, mai 2025, 122 pages, 18€
Séverine Daucourt, Poudreuse, Éditions MF, mars 2025, 104 pages, 10€
Florence Jou, Xixi, Éditions MF, mars 2025, 80 pages, 10€
Gabrielle Schaff, Veules-les-Roses, Éditions MF, mars 2025, 80 pages, 10€
Camille Sova, les branches des autres, Éditions MF, mars 2025, 112 pages, 10€
Sébastien Smirou, Capsule Bakary, P.O.L, mai 2025, 176 pages, 19€