Catherine Weinzaepflen : il suffit de traverser la mer (feuilleton/4)

Mediterranean sunrise ©Sapha Bouamara/WikiCommons

Diacritik publie il suffit de traverser la mer, un feuilleton composé par la poétesse Catherine Weinzaepflen.

 

A

l’Algérienne est

une amoureuse

il y a des femmes

comme ça

pour qui faire l’amour

= être en vie

 

elle ne dit rien

de l’avis mortuaire

ne tissera pas

aujourd’hui

 

elle retient Théo

lui masse le corps

longuement

des épaules aux orteils

et malgré la chaleur

le garde dans son lit

ils y campent

tout un jour

avec nourriture

et boissons

hors du monde

se dit-elle

croit-elle

 

l’Algérienne est bonne nageuse

robuste

endurante

nager était dans l’enfance

sa seule liberté

musique non

peinture non

cinéma non

(pas pour les filles)

 

elle aime nager la nuit

 

pleine lune aujourd’hui

le ciel est piqué d’étoiles

la surface de l’eau

métallique

 

les yeux au ciel

elle se laisse porter

finit par dire

ma mère est morte

 

l’amant entend

se tait

 

plus tard

échoués sur le sable

dans la nuit tiède

Théo : je voudrais

que tu viennes

au village

 

tu as trop de famille

Théodore

toi et moi

loin d’eux

je préfère

 

B

elle s’agace

du singe sur l’épaule

dépose les paniers

qu’elle porte

(un sur chaque hanche)

elle le chasse

 

si seulement

elle pouvait

comme les africaines

empiler les paniers

sur sa tête

elle a essayé

avec une bouteille

la bouteille est tombée

 

éclats de verre

partout

 

le singe vexé

part en courant

et rejoint la maison

 

Potcol

assis sur la rambarde

en bois bleu

de la terrasse

le cul tourné vers la maison

feignant d’ignorer

sa présence

regarde au loin

lève sa queue filiforme

défèque sur la terrasse

et s’enfuit

 

la blonde lui hurle après

puis soliloque

récriminant

 

le chien s’agite

inquiet

la blonde caresse

le chien

je ne dis pas ça

pour toi le chien

mais les animaux

c’est comme les humains

il y en a de fréquentables

d’autres non

 

elle se sert un whisky

après avoir nettoyé

la merde de Potcol

et s’assoit face à la mer

 

la ligne d’horizon

passe du rouge

au violet

 

respiration océanique

l’apaise

 

accorder son souffle

au battement régulier des vagues

qui claquent

sur le rivage

en chuintant

distrait la pensée