Chère Ella Keidar Greenberg,
J’admire ton courage, ta détermination, ton action : refuser de participer à un meurtre de masse, à un génocide – au génocide que commet aujourd’hui l’État israélien à Gaza contre le peuple palestinien. Comme j’admire le courage et la détermination des autres jeunes refuzniks israéliens.
Depuis des mois, nous voyons – nous le voyons – ce que fait l’armée israélienne : les bombardements, les cadavres d’hommes, de femmes, d’enfants palestiniens, les villes entièrement détruites, les corps des enfants assassinés, le visage défiguré des enfants assassinés, les balles qui font exploser le visage des enfants. Nous voyons tout cela.
Et aussi : la joie de ces soldats qui dansent et chantent sur les ruines de vies humaines, qui dansent et chantent à l’idée de ce qu’ils infligent : la terreur, la mort. À l’idée qu’ils font partie d’une armée génocidaire – ils le savent pertinemment – et qu’ils accomplissent eux-mêmes le massacre.
Depuis des mois, nous savons ce qui est fait à Gaza, depuis le début, qu’il s’agit d’un nettoyage ethnique et d’un génocide. Tout le monde l’a compris dès le premier jour. Et l’État israélien le dit de la manière la plus claire – comment, alors, ne pas l’entendre ?
Tout le monde a compris que les opérations menées par l’armée israélienne n’ont aucun rapport avec les actes terroristes commis par le Hamas, que la forme et la force de ces opérations n’ont aucune commune mesure avec ce que le Hamas a commis – des assassinats – ni avec la capacité du peuple palestinien à se défendre. Ce conflit n’est pas une guerre mais a comme finalité un nettoyage ethnique et un génocide.
Tout le monde a clairement compris qu’il n’est pas question de sauver les otages israéliens. Ceux et celles qui disent le contraire sont les complices d’un crime de masse et n’ont aucun intérêt pour les otages, pour leur vie, pour leurs familles. Ceux et celles qui disent le contraire ont du sang sur les mains, sur leur visage.
Depuis des mois, nous voyons, nous savons : les assassinats, les violences, les corps écrasés, les corps en morceaux, les hôpitaux bombardés, les écoles bombardées, les réfugiés tués par balles, la famine volontaire…
Et nous savons que tu as raison lorsque tu dis tout cela et que tu dénonces tout cela. Nous savons que tu as raison. Ceux qui disent le contraire ou disent qu’ils ne savent pas sont complices d’une extermination de masse, ils applaudissent un génocide.
Nous voyons tous les jours, en direct, ce qui se passe à Gaza : un génocide retransmis en direct, vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Tout le monde le voit, chacun et chacune le voit, tout le monde sait.
Pourquoi ceux et celles qui applaudissent ne disent-ils pas qu’ils approuvent un génocide, qu’ils veulent et désirent le génocide du peuple palestinien ? De quoi ont-ils honte ou peur ? D’être des assassins, des génocidaires ? D’être accusés d’être des assassins ? De devoir, un jour, rendre des comptes? De se reconnaître eux-mêmes comme des assassins, comme désirant le massacre de tout un peuple ? C’est pourtant ce qu’ils et elles sont, ce qu’ils et elles désirent être. Des criminels. Et ils en ont clairement conscience.
Tu refuses d’être une criminelle. Tu refuses de ne pas dire ce qui est là, directement sous nos yeux : le génocide en cours du peuple palestinien perpétré par l’État israélien. Ce refus est ta grandeur.
Aujourd’hui, tu es emprisonnée parce que tu refuses de tuer des hommes, des femmes, des enfants, de participer à une politique dont le moyen et la finalité sont la mise à mort d’une population entière.
Tu as dix-huit ans et tu es en prison parce que tu ne veux pas être une criminelle.
Tu as dix-huit ans et tu es en prison parce que tu crois en la liberté, en la paix, en la justice.
Parce que tu ne veux pas tuer des gens, des enfants.
Parce que tu ne veux pas faire partie de ceux et celles qui commettent un génocide.
Parce que tu ne veux pas – et que tu ne peux pas – te réjouir à l’idée de cadavres humains.
Des Palestiniens aussi sont en prison, arrêtés et enfermés, des hommes, des femmes, des enfants. On le sait, cela est documenté : certains sont battus, torturés, violés. Tous et toutes sont maltraités, subissent des conditions dégradantes, traumatisantes, douloureuses. Ils sont détenus parce qu’ils et elles sont Palestiniens, aucune autre raison que leur appartenance au peuple palestinien – ce peuple d’animaux, qu’il faut supprimer de la surface de la Terre, dit aujourd’hui l’État israélien. Cela est dit clairement, explicitement. Comment ne pas entendre ce qui est dit ainsi ? C’est-à-dire : que certains hommes jugent que d’autres hommes ne sont pas humains, et que pour cela ils peuvent et doivent être exterminés ?
Cela se passe aujourd’hui, sous nos yeux d’européens, à portée de nos oreilles, presque à portée de nos mains : un nettoyage ethnique, un génocide commis par l’État israélien contre le peuple palestinien, une déshumanisation totale du peuple palestinien, une joie explicite chez leurs assassins.
En France, là où je réside, les Palestiniens sont aussi assassinés, chaque jour, partout. Ils sont assassinés symboliquement dans les journaux, dans les médias, dans les discours des politiques, dans l’indifférence à peu près générale, et le silence.
En France aussi les Palestiniens sont effacés de la surface de la Terre. Il y a peu, le journal Le Monde a publié une tribune de personnalités dont l’idée est simple : les Palestiniens n’existent pas, n’ont jamais existé. Dans cette tribune, l’histoire d’Israël était rappelée, réécrite pour que les Palestiniens n’existent pas dans cette histoire. Ils n’existent pas, ils ne doivent pas exister, cela va ensemble. Cela revient à une mise à mort. Cela revient à légitimer le génocide actuel.
Comment peut-on se réjouir du spectacle d’hommes, de femmes, d’enfants désespérés, affamés, meurtris, perdus, tués, tués par milliers ? Comment peut-on désirer cela ? Comment peut-on vouloir masquer un génocide que tout le monde voit et identifie comme tel, y compris celles et ceux qui le nient ? Je ne sais pas. C’est pourtant ce que j’ai vu en lisant cette tribune : des gens qui se réjouissent de la mort, qui désirent une politique de mort, encore plus de morts et de souffrance.
Tu sais tout cela, bien sûr, puisqu’en Israël aussi les Palestiniens n’existent pas et donc ne doivent pas exister – jusqu’à les assassiner par milliers.
Comme tu sais très bien que cette politique raciste et mortifère, fondée sur le crime de masse, résonne avec d’autres mises en pratique de cette même politique qui est celle du fascisme dans sa forme actuelle : laisser mourir, faire mourir, abandonner à la mort, désirer la mort de populations entières, de milliers et de milliers d’hommes, de femmes, d’enfants.
C’est, par exemple, la politique que mène l’Europe aujourd’hui à l’égard des migrants sans papiers : les laisser mourir, les mettre en situation de mourir, les laisser se noyer, les laisser se faire tuer, exploiter, mourir – les mettre en situation de souffrir encore et encore, jusqu’à n’en plus pouvoir, jusqu’à mourir. Il ne s’agit pas d’indifférence mais d’une politique, de choix politiques, de moyens et de finalités politiques.
On dira que ça n’a rien à voir avec Gaza. Je crois que ça a tout à voir. Y compris le racisme profond qui motive aussi tout cela.
Aujourd’hui, à Paris, il y a du soleil. Je ne sais pas ce que tu vois dans ta prison, depuis ta prison. Est-ce qu’il y a une fenêtre ? Est-ce que le soleil entre par la fenêtre ? Est-ce que, dans ta prison, tu peux t’intéresser à des choses comme le soleil, le beau temps, ces fleurs qui éclosent au printemps ? Je ne sais pas.
Je ne sais pas ce que sont aujourd’hui les pensées des Palestiniens et des Palestiniennes de Gaza, je ne sais pas ce qui habite leur corps, leur esprit. Je ne sais pas mais je peux imaginer des choses humaines, des idées humaines, des sensations, des émotions humaines. Je peux imaginer : la peur, la terreur, l’effroi, le désespoir, l’espoir, la soif, la haine, l’amour, l’incompréhension, la sidération, la mémoire…
Je ne sais pas ce que peut penser l’esprit d’un enfant lorsqu’il comprend qu’il est en train de mourir parce que des soldats israéliens lui ont tiré dessus et le laissent se vider de son sang.
Je ne sais pas ce que signifie pour un homme ou une femme de regarder un mur, un arbre, pour la toute dernière fois, de réaliser que lui aussi, aujourd’hui, à cet instant, comme des milliers d’autres, il vient d’être assassiné par les soldats de Benyamin Netanyahou.
Ces jours-ci, des milliers de gens, des jeunes, ont encore manifesté contre le génocide du peuple palestinien : en Europe, à Paris, aux USA. Des jeunes, des moins jeunes qui, comme toi, à leur façon, refusent. Parfois, ils sont frappés par la police, parfois ils et elles sont emprisonné.e.s, ils et elles sont expulsé.e.s. Mais ils et elles continuent. Ils et elles refusent, comme toi, ils croient en la paix, en la justice, en la liberté.
Est-ce que cela est porteur d’un espoir ? De quel espoir ? Je ne sais pas.
Très chère Ella, j’espère que cette lettre aura pu te tenir compagnie quelques minutes dans ta prison.
Je formule des vœux pour toi, pour ta vie.
Comment te dire merci ?
Je t’embrasse.
Ella Keidar Greenberg, 18 ans, a été condamnée le 19 mars dernier à trente jours de prison pour avoir refusé de servir dans l’armée israélienne, peine qu’elle effectue actuellement.