Dans son œuvre, Guy Bennett s’intéresse aux marges du livre, à ce qui est habituellement situé hors du texte considéré comme le centre du livre, comme ce qui dans celui-ci est l’œuvre, le reste étant jugé secondaire, un supplément.
En exergue reprend la forme des citations qui, dans un livre, au début, sont mises en exergue afin d’orienter la lecture, d’indiquer un sens du livre, d’expliciter ou expliquer : ce qui est mis en exergue ne fait pas partie de l’œuvre mais introduit à celle-ci, présente un point de vue sur l’œuvre sans y être inclus. Ce qui est en exergue, ex-ergon, est étymologiquement, littéralement « hors de l’œuvre ». C’est cet espace hors de l’œuvre que Guy Bennett déplace et situe dans l’œuvre, dont il fait le centre d’attention du livre.
Il y a de l’évidence et de l’impensé dans le langage, dans son usage. Il y a également de l’évidence et de l’impensé dans le livre, matériellement, spatialement : le texte et le hors texte, le texte et le titre, le texte et les remerciements, le texte et les notes de bas de page, etc. Guy Bennett travaille à défaire ces évidences et impensés, ces distinctions et hiérarchies, les valeurs attribuées au centre et au périphérique – tout ceci étant lié à certains présupposés concernant la signification, à un certain ordre du langage, à une mise en ordre du sens, aux évidences et impensés du langage et de son usage.
En exergue met le dehors dedans, déplace la marge au centre : ce qui est d’ordinaire exclu du texte devient le texte ou une partie du texte, ce dont le texte parle, ce qui génère le texte. Ce déplacement s’accompagne d’une forme d’inversion, en tout cas de changement des fonctions et significations : ce qui explique devient ce qui est à expliquer, à analyser, à problématiser, ce qui clôt ou fige le langage dans une signification devient ouvert à l’interrogation, à la réfutation, au trouble du sens (« Ces deux citations suivent un même chemin mais arrivent à des destinations ostensiblement différentes »).
La plupart des pages de ce livre sont composées selon un même modèle : deux citations d’auteurs, d’autrices, d’artistes, suivies d’un texte qui porte sur ces citations. Celles-ci n’expliquent ou n’explicitent pas le sens du texte qui les suit puisque ce texte reprend les citations pour en faire son objet : il les questionne, les prolonge, les contredit, etc. Au lieu que les citations mises en exergue proposent un point de vue sur le texte, c’est le texte qui développe un point de vue sur les citations. Ces dernières, placées d’ordinaire au début d’un livre ou d’un paragraphe, d’un texte, sont supposées expliciter le sens de ce qui les suit : Guy Bennett reprend cette relation mais la trouble, la contredit, la fait bouger, la change dans la mesure où la citation devient ce qui doit être expliqué ou explicité, ce qui peut éventuellement être contesté (« On devrait corriger la déclaration de Valéry »), ce dont le sens n’est pas évident. Au lieu d’expliquer, la citation est ce qui doit être expliqué, mais est aussi ce qui peut être contesté, ou prolongé selon des conséquences problématiques ou obscures, etc. Le parti pris de Guy Bennett produit un effet de trouble de l’évidence et du sens, comme il change les fonctions et relations, les rapports de différenciation et de subordination qui sont aussi des rapports producteurs de significations.

En choisissant de reprendre à chaque fois deux citations plutôt qu’une, Guy Bennett compose un rapport entre celles-ci, les deux portant sur un même sujet mais exprimé différemment, selon des angles qui peuvent se compléter, s’éclairer l’un l’autre, comme ils peuvent se contredire, s’obscurcir l’un l’autre. L’évidence d’un énoncé n’est plus évidente si elle doit être complétée ou si elle peut être contredite, si elle peut donner lieu, du fait de la mise en rapport avec une autre affirmation, à une forme d’obscurcissement ou de problématisation. La vérité d’un énoncé, sa nature explicative, n’existent que si on se situe à l’intérieur de cet énoncé, si on le laisse à une forme d’isolement. Mais si on le situe dans un rapport à autre chose, à un autre ensemble, un autre énoncé, il est absorbé dans un mouvement qui le dérange, qui l’éclaire d’une autre lumière, qui l’obscurcit, lui fait dire autre chose, etc. Un peu comme un observateur qui, introduit dans un milieu, perturbe les relations et la nature de ce milieu (« de par leur seule présence, sans parler de leur activité, les observateurs dénaturent l’objet de leur observation »).
Dans En exergue, les textes qui suivent les citations en sont des sortes de traduction, « traduire », traducere, signifiant transférer, déplacer, porter ailleurs. Il s’agit pour Guy Bennett de traduire les énoncés mis en exergue, éventuellement d’en expliciter la signification, mais surtout de les déplacer, de les faire entrer dans certaines relations, de les aborder à partir de points de vue qui impliquent un déplacement (Guy Bennett, citant Octavio Paz, écrit : « Chaque texte est unique, mais en même temps il est la traduction d’un autre texte […], le langage lui-même, de par son essence, est déjà une traduction »). Les textes peuvent faire des citations l’occasion d’une réflexion plus large, ils peuvent en faire le déclencheur d’une expression autobiographique (« De quelle nature seraient ces secrets ? Je n’en ai aucune idée » ; « Je ne peux pas accepter celles-ci »), ils peuvent les suivre jusque dans les hypothèses qu’elles impliquent ou dans le savoir qu’elles permettent au-delà de ce qu’elles disent, ils peuvent en montrer les présupposés, les paradoxes, les incohérences, etc. Chaque texte est construit à partir des citations selon une mise en variation de celles-ci et qui les relie à autre chose qu’elles-mêmes, les faisant devenir autre chose qu’elles-mêmes.
Dans En exergue, le langage produit du langage, ouvre le langage à un autre langage qui le reprend, tisse d’autres fils, construit un autre tableau. Le sens devient mobile, glisse, s’inverse, s’augmente, s’effondre. Et l’on comprend que les textes écrits pourraient eux aussi être repris de la sorte, Guy Bennett pouvant considérer ce que lui-même écrit comme une source de citations soumises à la même logique – à l’infini. Il s’agit moins d’arriver à une vérité qui pourrait être citée, mise en exergue de tout discours, qu’à reconnaître le nomadisme propre et en lui-même irréductible du langage qui se répète à l’infini, En exergue étant le signe de cette répétition.

Le langage est défait, refait autrement, les significations se recomposent autrement, les identités sont troublées, les hiérarchies et les fonctions qu’elles impliquent sont problématisées et travaillées par des dynamiques qui les contestent. Le langage, le texte apparaissent comme une surface où des relations sont provisoires, les éléments qui la constituent pouvant donner lieu à d’autres agencements, à d’autres compositions. Le sens et ce qui le soutient sont pensés comme des possibilités qui peuvent être changés, qui sont à changer. Pour Guy Bennett, sans doute, il appartient à la poésie, à l’art en général, de créer ces changements et leurs conditions : non pas reproduire mais changer, produire du mouvement, révolutionner.
Guy Bennett, En exergue, éditions LansKine, janvier 2025, 80 pages, 15€.