Pour mieux appréhender et approfondir le contexte littéraire et décolonial dans lequel s’inscrit À l’ombre de la mort de Rūdolfs Blaumanis, entretien avec Nicolas Auzanneau, le traducteur de l’écrivain letton.
D’origine sociale modeste, Blaumanis est devenu un des premiers écrivains professionnels de l’histoire lettonne. Pourriez-vous revenir sur son parcours atypique ?
Nicolas Auzanneau : Rūdolfs Blaumanis est né en effet dans un milieu social certes « modeste », mais sa famille est déjà engagée dans une dynamique ascendante. Pour comprendre ce qui se joue à cette époque, permettez-moi de dessiner à grands traits cette période très particulière pour le territoire de l’actuelle Lettonie. Blaumanis est né en 1863 – dans ces fameuses années où le monde bascule dans la modernité. Les paysans lettons sont soumis à deux pouvoirs aux intérêts concurrents: l’administration impériale russe depuis la conquête de la région par Pierre dit « Le Grand » au début du XVIIIe siècle après l’effroyable Guerre du Nord (1700-1721) – son armée, ses fonctionnaires, son église orthodoxe, sa langue russe – mais sans ancrage local, puisqu’il n’y a pour ainsi dire pas de populations russes dans la région; et le pouvoir seigneurial des « barons baltes » qui sont – pour simplifier – les descendants des croisés teutoniques qui ont soumis et christianisé les peuples baltes, derniers païens d’Europe, au XIIIe siècle. Ils ont la mainmise sur la terre, les personnes (serfs), l’industrie et l’artisanat local, la vie spirituelle par l’intermédiaire des pasteurs luthériens. Depuis le Moyen Âge, la région est disputée entre les puissances voisines, le pouvoir politique change – germanique, polono-lituanien, suédois, moscovite, mais l’aristocratie allemande, elle demeure. L’abolition du servage (en 1817, 1819 puis 1861 selon les régions) et les réformes dites « libérales » du tsar Alexandre III créent de nouvelles opportunités pour les Lettons.
Le père de Blaumanis, Matīss est cuisinier au manoir d’Ērgļi (en allemand Erlaa) au cœur de la Livonie, et sa mère Karlīne, femme de chambre. Leurs fonctions de personnel de maison les mettent en contact avec le mode de vie aristocratique, et surtout en font de parfaits germanophones – et dans une logique d’ascension sociale très courante, ils parlent allemand à leurs enfants. Blaumanis a cinq ans lorsque la famille quitte le manoir et prend son indépendance en s’installant dans une ferme indépendante – la propriété familiale dont Blaumanis s’occupera (à sa manière) toute sa vie durant.
De l’âge de neuf à douze ans, Blaumanis est inscrit à l’école privée pour fille d’Anna Rubīna – la fille d’un pasteur letton germanisé qui est aussi le parrain de Karlīne, la mère de Blaumanis. C’est une petite école de filles rurale qui ne compte pas plus d’une trentaine d’élèves, et Rūdolfs est semble-t-il le seul garçon. Anna Rubīna était une personnalité enthousiaste et charismatique, et c’est auprès d’elle qu’il découvre la littérature notamment les romantiques allemands, Goethe et Schiller qui accompagneront sa vie d’écrivain. Ensuite, il part en internat et poursuit ses études secondaires professionnelles à l’école commerciale allemande de Riga. Le projet familial n’intègre pas les études supérieures. Il faut qu’il ait assez vite un métier de col blanc en ville et qu’il gagne sa vie. C’est une spécificité de Blaumanis par rapport à ses pairs de l’âge d’argent : Rainis (1865-1929) a fait son droit à Saint-Petersbourg, Jānis Poruks (1871-1911) a fait l’école polytechnique de Riga, Andrievs Niedra (1871-1942) a étudié la théologie à Dorprat (Tartu).
Blaumanis s’est rapidement imposé dans la vie intellectuelle locale, tout en restant en marge à certains égards. Quel était son rapport avec le mouvement de la Jauna Strava ? Et qu’est-ce qui expliquait une certaine réserve à son égard ?
On appelle « Jaunā strāva » (le « Nouveau courant ») un mouvement intellectuel et culturel qui succède à la première génération « Pirmā atmoda » (premier réveil) des années 1850. Marqué à gauche, et notamment par le marxisme, qui influence fortement la génération qui entre sur la scène culturelle dans les années 1880-1890. Ses principales figures sont Rainis, Aspazija, Jānis Jansons-Brauns, Miķelis Valters. Ils considèrent que le combat purement « culturel » mené par la génération précédente réunie au sein de la Société lettone sera une voie sans issue si elle ne prend pas en charge les aspects économiques et politiques de la domination. Le peuple letton ne verra ses droits garantis qu’à l’issue d’une révolution sociale abolissant non seulement l’absolutisme de l’autocratie russe, mais aussi l’ordre « capitaliste ». Très influent auprès de la jeunesse éduquée, le Nouveau courant marque de son empreinte la révolution dite de « 1905 », épisode bien connu de l’épopée léniniste, même si l’on en tait la plupart du temps la dimension démocratique (libérale) et culturelle (nationale). Les débats qui animent la gauche lettone durant la « Belle époque » sont extrêmement complexes dans le détail. On y retrouve massivement ceux qui animent les gauches européennes – et surtout l’allemande –, mais aussi en partie le mouvement socialiste au sein de l’empire russe. Il ne faut pas négliger le fait que les intellectuels lettons sont tous totalement polyglottes et maîtrisent (et souvent traduisent) a minima aussi bien l’allemand que le russe. Notons aussi que, si le « Nouveau coutant » bénéfice d’une forte visibilité en raison de la haute stature de ces hérauts les plus éminents – et d’une mise en avant disproportionnée durant la période d’Occupation soviétique – il ne représente nullement la totalité de la scène artistique lettone de l’époque : romantisme, symbolisme, décadentisme ne sont pas tous progressistes, loin de là.
Dans ce contexte Blaumanis occupe une place à part, celle du romancier et du journaliste qui observe, enregistre des faits, mais s’abstient de prendre nettement parti. Il a des amis partout – de Andriev Niedra à droite à Linards Laicens à l’extrême-gauche. Pour le critique Guntis Berelis, ce refus de toute position définitive et « pontifiante » de la part de Blaumanis est l’un de ses principaux apports à la modernité littéraire lettone. Cette posture s’observe d’ailleurs dans « A l’ombre de la mort », où chaque personnage est traversé par des questionnements éthiques, mais aucune instance ne vient trancher les débats à la place des personnages. Ces choix artistiques et philosophiques renvoient aussi, bien évidemment, à des traits propres à la fois à sa personnalité et à son positionnement social et sociologique. Blaumanis pouvait certes se faire satiriste féroce dans ses pamphlets, mais c’était un homme délicat, courtois, prévenant, bienveillant, peu tenté par la radicalité, les outrances et le ton péremptoire de certains marxistes (Jansons-Brauns).
Le parcours social de Blaumanis reste celui d’un « transfuge ». Il évolue entre le monde campagnard letton et celui de la haute société germano-balte. Le jeune paysan a bénéficié durant ses années d’apprentissage du soutien de pasteurs ou de nobles bienveillants. S’il s’émancipe de la sphère germanique au point de devenir l’un des hérauts du renouveau culturel des Lettons – peuple européen moderne –, il ne croit pas à la révolution. Il pense que l’esprit du temps va dans le sens du progrès. Il ne prend pas de rôle de leader dans l’activité révolutionnaire de 1905, mais son entourage est clairement dans le camp des insurgés. Il dans n’est pas en retrait non plus et soutient les initiatives qui vont dans le sens d’une démocratisation de l’Empire et d’un plus grand respect des cultures et langues locales – notamment à l’école. Après 1905, il est extrêmement choqué par la violence sans frein de la répression, et notamment par la participation à la répression sanglante des campagnes, aux côtés de l’administration russe, de la noblesse terrienne allemande qu’il connaît si bien. Il aurait apparemment cessé de parler en allemand avec sa mère – un geste d’écœurement radical que beaucoup ont éprouvé après 2022 vis-à-vis du russe.
Dans votre préface, vous mettez en lumière ce moment charnière entre la fin du XIXe siècle et le chaos du XXe siècle, en soulignant combien il éclaire l’œuvre ou participe à la fascination qu’elle suscite. Pourriez-vous développer cet aspect ?
C’est une remarque largement personnelle qui vaut ce qu’elle vaut. Si l’œuvre de Blaumanis est empreinte de gravité et n’ignore rien de la noirceur du cœur humain, elle me semble parcourue par un élan d’optimisme humaniste. Blaumanis croyait que « l’être letton » allait pouvoir se développer et s’épanouir aux côtés des cultures allemande et russe, et non contre elles. Il semblait croire que la décence, le respect, la culture, la civilisation allaient permettre un épanouissement de tous avec tous. Avec la révolution de 1905, on entre soudain dans le XXe siècle sanglant – un cycle qui n’a pris fin qu’en 1991 pour la Lettonie – même si chacun s’attend à revoir surgir l’horreur d’un jour à l’autre, comme en Ukraine, des soudards russes. La révolution de 1905 a été très spectaculaire en Lettonie – les mouvements sociaux du prolétariat des usines se mêlent à des insurrections rurales qui font songer à de grandes jacqueries avec incendies de châteaux et destructions d’églises. À l’aube de la Première guerre mondiale, les tensions culturelles, socio-économiques, politiques faisaient de la région une véritable poudrière.
Pour le lectorat français et non spécialiste, il est assez difficile de se rendre compte du bouleversement littéraire qu’à pu incarner la Jauna Strava. Pouvez-vous parler de la littérature lettone avant ce « renouveau culturel » ?
Comment répondre brièvement à une question aussi vaste ? Il peut être utile, comme le fait la recherche lettone d’aujourd’hui d’injecter une perspective « décoloniale » dans la lecture que l’on peut avoir de l’histoire des marges ou confins de l’espace européen – ces nations/langues/cultures qui subissent depuis des siècles l’oppression des empires voisins germanique et russe. L’écrivain estonien Jaan Kaplinski (1941-2021) a écrit quelque part que les « Baltes sont les Africains de l’Europe » faisant référence à la fois à l’omniprésence du paganisme et de l’animisme dans la culture populaire, mais aussi à l’oppression culturelle que ces peuples européens ont subi jusqu’à leur « décolonisation » laquelle connaît deux grands moments : 1919-1939 (première expérience d’indépendance liquidée par les totalitarismes communiste russe et nazi) ; après 1991 (jusqu’à aujourd’hui) – et probablement trois : l’après 2022. La radicale sauvagerie de la tentative de recolonisation russe des marges de l’empire tsaro-soviétique ayant probablement achevé de consommer la rupture culturelle entre la Russie et ses voisins.
Les premiers textes écrits en letton connus sont tardifs, ils datent du XVIe siècle et surgissent dans le contexte de concurrence religieuse que se livrent catholiques et luthériens auprès de la paysannerie et où la relation à la langue est un enjeu majeur d’influence. Les producteurs de langue lettone écrite ne sont pas alors des lettophones natifs, mais des pasteurs ou des prêtres allemands qui publient des grammaires et des traductions en letton de chants d’églises, de textes liturgiques, de catéchismes, de fragments des évangiles. En 1694, le pasteur Ernst Glück donne sa traduction de la Bible en letton.
Au XVIIIe siècle, les Lumières ont un large retentissement auprès des élites intellectuelles germaniques – rappelons que la Critique de la raison pure de Kant est publiée à Riga en 1781 (Königsberg est à trois cents kilomètres à vol d’oiseau). Après Herder, la jeunesse intellectuelle aspire à « aller au peuple », et à lui offrir une littérature séculaire plus variée. Gotthard Friedrich Stender publie des contes et textes en prose, de la poésie populaire, de la littérature de vulgarisation scientifique. On doit aussi citer Garlieb Merkel qui est l’un des premiers à s’intéresser à l’histoire ancienne des Lettons et à décrire une « nationalité lettone » spécifique. En cette fin du XVIIIe, début du XIXe siècle, les publications en letton se diversifient, et la traduction occupe une place essentielle avec l’allemand comme langue pivot. Daniel Defoe, Goethe, Schiller. Dans le même temps, le mouvement des « Frères moraves » rencontre un fort écho dans les campagnes livoniennes, et enracine une relation durable non seulement à la lecture, mais aussi à l’écriture – de même qu’un renversement des rapports à l’autorité.
Le «réveil culturel » s’observe véritablement au milieu du XIXe siècle et comporte plusieurs composante : appropriation de la langue écrite maternelle comme instrument de communication et d’expression ordinaire, réinvention du patrimoine de la littérature orale par la collecte et l’inventaire, l’imitation et l’appropriation des courants intellectuels et artistiques de la modernité européenne, et création dans ce contexte d’une subjectivité associée à une lettonité ; l’organisation d’une porosité entre culture populaire et culture savante.
La Lettonie, marquée par plusieurs siècles de domination, semble avoir préservé son identité nationale grâce à ses traditions orales. Cette dimension de l’oralité se reflète-t-elle dans les œuvres de Blaumanis ?
Le patrimoine littéraire letton repose en effet sur les dizaines de milliers de chansons populaires, les fameuses dainas collectées à partir du XIXe siècle – le douzième et dernier volume vient d’être publié en décembre dernier. Patrimoine poétique phénoménal qui contient des merveilles de poésie populaire. Il y a bien entendu des échos, des convergences thématiques, mais pas de relations intertextuelles évidentes à ma connaissance. Ce qui intéresse Blaumanis ce sont les campagnes lettones de son temps. Il y a à la fois les marques d’une société traditionnelle aux usages apparemment immémoriaux, et l’inscription dans une époque qui connaît de profondes mutations. Contrairement à certains de ses contemporains, notamment Rainis, qui nourrissent leur imaginaire artistique à la source du folklore, Blaumanis s’intéresse au temps présent – dans les campagnes. Riga où il a passé l’essentiel de sa vie est pour ainsi dire absente de son œuvre. L’oralité est omniprésente dans la prose de Blaumanis : la verve du narrateur qui connaît ses effets sur un auditoire ; la part majeure occupée par les dialogues.
Comment comprenez-vous ce choix de Blaumanis d’écrire majoritairement des nouvelles et du théâtre ?
On est tenté de penser qu’un auteur de la trempe de Blaumanis aurait dû écrire au moins un roman – genre européen majeur de notre modernité, et donc de chercher les causes d’un empêchement. Or, à ma connaissance – mais je n’ai pas tout lu –, Blaumanis n’a pas été entravé dans ses projets romanesques. Le théâtre, les nouvelles, la poésie sont vraiment les formes dans lesquelles il a choisi de s’exprimer. Un critique observe d’ailleurs que pour le romantisme allemand, qui a tant compté dans la formation de Blaumanis, la « nouvelle » était placée très haut dans la hiérarchie des arts. Quant au théâtre, Blaumanis en est vraiment l’expert. Il entre en littérature comme critique de théâtre, il siège durant de nombreuses années au comité de lecture de la Société lettone qui produit une expertise sur les textes destinés à être portés à la scène, en amont du comité de censure de l’administration tsariste. Il y a chez lui cette ambition « patriotique » de donner au peuple letton un théâtre de haute tenue qui soit son miroir.
On lit beaucoup de choses sur le folklore ou sur la mythologie Balte : était-ce un héritage encombrant pour les auteurs de la Jauna Strava qui semblaient privilégier le réalisme ?
Non pas nécessairement. Comme je viens de le dire plus tôt, la référence au folklore est essentielle pour Rainis et pour Aspazija qui sont les figures les plus emblématiques du «Nouveau courant». Leur vocabulaire esthétique se rattache au symbolisme – on pourrait peut-être penser à la Revue Blanche (1889-1903) en France où la radicalité politique allait de pair avec des goûts et des valeurs esthétiques très cultivées (référencées). Mērnieku laiki (Le temps des arpenteurs), premier roman réaliste en langue lettone publié en 1879, qui décrit notamment les conséquences sur le monde rural de l’abolition du servage et de l’accès à la propriété des paysans est signé par les frères Kaudzīte qui n’étaient en rien des révolutionnaires.
Il me semble que le lien entre « réalisme » et « marxisme » pour dire cela comme cela s’impose véritablement plus tard. Il y a un personnage clé dans cette histoire, c’est Andrejs Upīts (1877-1970). Communiste historique qui commence sa carrière littéraire à la charnière du siècle, il est un des inventeurs su generis du réalisme socialiste. Stalinien de la pire espèce dans les années quarante, agent de l’oppression soviétique sur la littérature et la culture, censeur en chef, il reste lu et étudié en Lettonie aujourd’hui comme l’un des très grands prosateurs de langue lettone. On trouve chez lui des nouvelles et des romans très riches. Mais je m’écarte de notre sujet.
Ce qu’il y a de fort dans ce geste d’écriture de Blaumanis est ce désir de se maintenir proche de la paysannerie en écrivant sur elle mais aussi pour elle à la fois dans sa façon d’écrire en mêlant « la grande prose européenne du XIXe » et la littérature de colportage. Pourriez-vous développer sur ce mélange des styles dans l’oeuvre de Blaumanis?
Oui. Je résume sur ce point un chapitre du livre de Benedikts Kalnacs intitulé Pavērsiens. Rūdolfs Blaumanis latviešu un Eiropas literatūrā (Le tournant. Rūdolfs Blaumanis dans le contexte de la littérature lettone et européenne), « la littérature populaire et la révolution de la lecture au XIXe siècle ». Aux alentours des années 1850, comme c’est le cas dans la plupart des pays européens, la société lettone connaît une « révolution de la lecture ». Si la littérature « savante » en tire parti – c’est le cas des Dziesmiņas (1856) de Juris Alunāns – une anthologie de poèmes de la littérature mondiale traduits en letton qui vise à démontrer que la langue lettone est tout à fait apte à rendre par la traduction les beautés des chefs d’œuvre de la littérature, on assiste à cette période à une explosion des publications populaires avec des récits édifiants diffusants les valeurs traditionnelles. Certains de ses récits/ romans – souvent lus à haute voix à la veillée – ont eu un vif succès et Blaumanis ne les ignorait pas. Kalnacs parle notamment du succès considérable de la traduction en letton de Genovefa (Histoire de Geneviève de Brabant) de Christoph von Schmid. Les chercheurs ont décelé des échos dans l’œuvre de Blaumanis, même si celle-ci les dépasse en individualisant les personnages et en excluant toute possibilité de lecture moralisante exclusive de ses récits.
L’œuvre de Blaumanis a été bien accueillie tant par l’élite intellectuelle que par les paysans, qui pouvaient découvrir À l’ombre de la mort lors de lectures publiques. Était-il courant, à cette époque, qu’une œuvre touche à la fois ces deux publics ? Quels étaient les liens entre l’élite intellectuelle et les classes laborieuses ? Par ailleurs, Blaumanis semble décrire des paysans plus que des populations ouvrières : comment comprenez-vous ce choix ou cet attachement ?
La campagne livonienne des alentours de Braki est au cœur de son imaginaire et de ses intérêts. Il est convaincu que le sujet mérite d’être peint et d’accéder à une dignité équivalente à la Normandie de Maupassant. Comme je l’indique à propos de « A l’ombre de la mort » qui se situe hors du territoire rural livonien habituel, mais sur la côte courlandaise, Blaumanis effectue une sorte de ″casting » dans son vivier familier et mobilise pour ses personnages de pêcheurs des paysans de Braki.
Dans le cas de Blaumanis, on est vraiment face une relation organique entre un auteur et son lectorat/son public. Blaumanis s’est constitué dans les environs de la ferme familiale de Braki un répertoire ou un vivier de personnages qui sont directement inspirés de personnes réelles – des personnages si proches de leur modèle qu’ils se reconnaissaient eux-mêmes. Un peu comme s’il s’agissait d’acteurs jouant des rôles variés tout en conservant certaines de leurs caractéristiques personnelles structurantes, des emplois. On a le sentiment que certains personnages réapparaissent d’une pièce à l’autre, d’une nouvelle à l’autre, à peine modifiés. Certains éléments de récits réapparaissent aussi sous la forme de pièce ou de nouvelles: les correspondances d’une forme à l’autre sont innombrables.
Par ailleurs, la pratique de la restitution directe était une activité courante à l’époque – sous la forme de lectures publiques organisées jusque dans les campagnes, mais aussi de la pratique du théâtre amateur. Blaumanis a mis en scène la plupart de ses pièces dans son village avec des comédiens amateurs – lui-même participant comme acteur. On sait aussi que Blaumanis, comme critique et aussi comme auteur, était extrêmement sensible aux réactions de la salle et qu’il n’hésitait pas à modifier ses pièces en conséquence.Ajoutons que le mode de diffusion écrit ordinaire de sa production passait par la presse grand public, mais aussi les almanachs. Blaumanis est aussi un grand producteur d’anecdotes, de blagues, de billets satiriques – formes populaires par excellence. On est donc loin de l’écrivain privilégié enfermé dans sa tour d’ivoire. Il est difficile sur ce point de le comparer à d’autres, puisque c’est plus ou moins à cette époque que s’invente l’écrivain letton. Notons aussi que la Lettonie est un petit pays qui partage de nombreux points communs avec les sociétés scandinaves. Les responsables politiques, les grands artistes sont toujours à « portée de baffe » comme l’on dit aujourd’hui, on les croise dans la rue, au cimetière, il est bien rare de ne pas avoir au moins quelques cousins ou connaissance en commun avec les célébrités.
Ce classique de la littérature lettone fait-il encore l’objet de réinterprétations en Lettonie, notamment à la lumière des problématiques contemporaines ? Suscite-t-il toujours autant d’intérêt ?
Comme le dit l’auteur et critique littéraire Letton Guntis Berelis, Blaumanis est un classique en ce qu’il demeure contemporain. Tout.e auteur.e letton.e d’aujourd’hui connaît son Blaumanis sur le bout des doigts. Certains de ses personnages sont des « types » qui structurent le regard porté sur les gens. Les exemples sont innombrables : dans « Jelgava 94 » ( 2013), l’auteur Jānis Jonevs évoque une de ses profs de lycée surnommée Raudupiete en référence à un des personnages les plus marquants de l’univers blaumanien. Le dialogue avec son œuvre est multiforme et continu. La recherche sur son œuvre reste très vivante.
La dimension « queer » de Blaumanis m’a frappé en le traduisant. L’imaginaire homo-érotique est je crois indéniable, et rencontre je crois des questionnements d’aujourd’hui. Sa manière de « s’engager » en tant qu’écrivain – avec les moyens propres à l’écriture, contre la posture du « gourou » ou du « prophète » me semble très moderne aussi.
Je trouve un certain écho dans le film d’animation letton Flow (2024) qui rencontre depuis quelques mois un succès planétaire : l’histoire d’un groupe d’animaux que tout sépare et qui doivent s’entraider pour survivre face à une nature déchaînée. À ma connaissance, la question n’a pas été posée à l’auteur Gints Zilbalodis…
À L’ombre de la mort n’est ni le premier ni le dernier ouvrage de Blaumanis, il semble que cette nouvelle ait été écrite à l’apogée de sa carrière d’écrivain. Comment s’inscrit-elle dans l’ensemble de son œuvre et quelle place occupe-t-elle par rapport à ses autres écrits ?Autrement dit, pourquoi avoir traduit cette nouvelle et pas une autre ?
Tout à fait, mais crois avoir en partie répondu dans la préface. C’est une des meilleures. Ses imperfections contribuent même à sa beauté. Guntis Berelis considère que Blaumanis a produit une dizaine de nouvelles qui sont d’incontestables chefs d’œuvre.
En ce qui concerne le « choix » de traduire « A l’ombre de la mort », le mérite en revient exclusivement à Olivier Demestre, l’homme-orchestre des éditions Do, qui a eu la curiosité de se rendre en Lettonie dans le cadre d’un voyage organisé par la plateforme Latvian Literature à l’intention des éditeurs et des journalistes intéressés par la Lettonie. Il a eu entre les mains la traduction en anglais de la nouvelle par mon confrère Uldis Balodis et m’a proposé ce projet. C’est sans doute l’un de mes plus beaux que l’on m’ait jamais proposés. Il reste difficile d’intéresser les éditeurs à la littérature lettone – et je ne parle pas des auteurs anciens ! Or c’est sans doute une erreur, car les quelques expériences ont été à ma connaissances plutôt concluantes – Eriks Adamsons (1907-1946), Janis Ezeriņš (1981-1924), Kārlis Skalbe (1879-1945).
A l’ombre de la mort est la seule nouvelle de Blaumanis qui se passe dans un contexte marin. Sa structure très théâtrale lui donne sa force particulière. Elle prend place aux côtés d’autres textes également puissants – Faire un feu de Jack London, Vers la baie de Cynan Jones, Les Naufragés du Wagner de David Grann, Les Naufragés du Batavia de Simon Leys. En attendant Godot de Beckett…Nous voudrions pouvoir composer un programme de littérature comparée.
Rūdolfs Blaumanis, À L’ombre de la mort, traduit du letton par Nicolas Auzanneau, éditions Do, 104 p., 2024, 13,50 € – crédits image : éditions do