Dans La Grande Conspiration Affective, il s’agit de dire et il s’agit de faire. Si, pour Romain Noël, s’imposent une nouvelle façon de penser, une nouvelle façon de vivre et de dire, il est nécessaire de faire du livre qui dit cette nouveauté l’effectuation de cette nécessité, autrement celui-ci ne serait qu’un ensemble de propositions et d’intentions à l’intérieur d’un monde laissé intact, dont la représentation demeurerait inchangée.
Le livre produit du sens, il est un monde où ce sens est réalisé, il est une pratique qui participe à la production de ce sens. Le but n’est pas de représenter le monde, un état du monde qui serait traduit par et dans le langage et le livre – comme une réalité extérieure au langage serait traduite dans et par celui-ci –, mais de produire un nouveau sens du monde et de réaliser ce sens par et dans le livre. Plutôt qu’un livre-représentation, un livre-machine ou agencement, un livre-multiplicité, nomade, un livre de voix et de points de vue pluriels, un livre ouvert et, à sa façon, collectif.

Pour Romain Noël (qui écrit et crée également sous le nom de Youri Johnson), le monde nouveau, la vie nouvelle, le livre nouveau s’organisent autour de la notion d’affect, de la puissance d’affecter et d’être affecté. Le corps, l’esprit, le discours, le récit sont pensés en fonction de cette puissance (au sens spinoziste du terme). Ce qui signifie que la nouveauté du monde, du mode de vie, du livre, passe par la mise en avant de la relation, puisque l’affect présuppose le rapport à autre chose, à d’autres que soi – comme il présuppose l’autre en soi, dans la mesure où je peux m’affecter moi-même, être affecté par moi-même : Je inclut aussi un autre ou d’autres. Ce qui signifie également que la relation étant première, l’identité passe non seulement au second plan mais doit être autant que possible effacée puisqu’être affecté ou affecter, c’est être altéré, être changé, devenir autre. Ce qui m’affecte me change (« Radicalement passif, disponible à toutes les mutations ») et ce que j’affecte me change tout autant, le rapport étant toujours, ici, constitutif : je suis dans et par le rapport, peu importe la place que j’y occupe. Dans La Grande Conspiration Affective, Romain Noël valorise une logique de l’affect, de la relation, de l’altération et de l’altérité, une logique non de l’identité mais du devenir.
Cette logique n’appelle pas seulement la mise au premier plan de la notion de relation, elle inclut un effacement des relations communes a priori et des identités communes a priori. Privilégier l’affect et la relation revient à reconnaître leur caractère premier y compris dans la façon dont les relations et identités sont communément construites et pensées, c’est-à-dire à reconnaître que les affects et relations sont toujours constitutifs bien que souvent refoulés. Il s’agit moins pour Romain Noël de dire que les relations et l’affect doivent être affirmés contre ce qui habituellement en est exempt (les identités communes) que de poser que les relations et l’affect sont toujours constitutifs bien qu’étant d’ordinaire invisibilisés, ignorés, recouverts par un fétichisme, une naturalisation de l’identité. Le but est alors de penser à partir des relations, des affects, de l’altération/ altérité, aussi en libérant ou en mettant en évidence ceux-ci partout où ils existent, c’est-à-dire partout : dans les corps, dans les genres, dans les concepts, dans la pensée, dans la langue, etc.
On comprend que La Grande Conspiration Affective vise à repenser le corps, le genre, le monde, le moi, le livre, la langue, le langage en libérant ce qui en eux est d’ordinaire rabattu sous l’idée d’identité, de relations nécessaires a priori, d’ordre fixe des choses et du monde ; et à produire de nouvelles relations et de nouveaux types de relation pour les corps – des corps nouveaux –, pour un nouveau type de livre, de langage, de pensée, etc. : déchaîner les relations, en faire la matière du monde. Si la finalité est intellectuelle, elle est autant esthétique, politique, éthique : penser autrement, vivre autrement, être ensemble autrement, créer (pas uniquement de l’art) autrement.
On pourrait croire que le livre de Romain Noël est un essai, un livre théorique, de la philosophie – et s’il l’est effectivement, en même temps il ne l’est pas. Ce n’est pas que le livre ait l’apparence d’un livre théorique sans l’être, c’est à la fois qu’il l’est et ne l’est pas : il est « un thriller théorique », indissociablement de la théorie et de la fiction, les deux parfois mêlées ou juxtaposées, mais surtout à la fois, en même temps : c’est en même temps que le langage de la fiction est de la théorie et que le langage de la théorie est de la fiction, dans une redéfinition et de nouvelles relations de l’un et de l’autre.
D’une façon qui pourrait rappeler le mouvement qui anime la déconstruction de Jacques Derrida ou celui de l’agencement de Gilles Deleuze, Romain Noël se saisit des genres (essai, fiction, enquête, etc.) et les distord, les rend poreux les uns aux autres, les agence différemment, défait leur identité pour, par leur mise en relation inédite, créer des rapports neufs comme des « identités » nouvelles qui contestent leur statut d’identité puisque chaque chose est en même temps autre chose, « toute chose est autre chose », comme l’écrivait Henri Michaux.

La fiction est et n’est plus de la fiction, la théorie est et n’est plus de la théorie. Le livre devient un être hybride (« Ce livre est une créature hybride et potentiellement dysfonctionnelle »), à la fois ceci et cela, telle chose et autre chose – étant toujours animé par un mouvement de sortie hors de soi, étant toujours affecté par ce qui, en lui, ne cesse de le changer, de le nier, de le créer et de le créer devenant. C’est la logique de la relation et de l’affect qui est mise en pratique : la théorie affectée par la fiction, la fiction affectée par la théorie, le livre ne cessant d’être affecté, de s’auto-affecter, d’affecter.
Si La Grande Conspiration Affective se donne, en un sens, comme un livre théorique, politique, éthique, s’il est aussi de la fiction, il est également une sorte d’autobiographie (« Ce livre appartient au genre littéraire que sont les confessions » ; mais aussi : « Ce livre est un roman d’aventures »…) – un livre où il y a de l’autobiographique, et où il y a pareillement des rencontres, de l’art, de la poésie, une énigme évoquée, une quête ou enquête, etc. Le livre ne cesse d’alterner et de d’entremêler ces directions qui se contaminent pour former un discours dont le statut est incertain, trouble, ambivalent.
Par exemple, les positions théoriques sont aussi élaborées à partir d’autres, de théoriciens et théoriciennes, à partir du travail d’artistes, à partir de rencontres d’amies et d’amis, d’amants, à partir d’expériences diverses : ce qui est pensé l’est par rapport à d’autres ou par rapport à ce qui, en moi-même, m’affecte, une rupture amoureuse, un rêve (« Je me suis laissé affecter par toutes les œuvres, par tous les discours, par toutes les voix »). Le théorique existe en tant que discours indirect libre, indissociable de ce que d’autres disent ou amènent à dire, à penser, à éprouver. On ne sait pas toujours clairement ce qui revient à qui, ce qui est dû à quoi (raison ? émotion ? rêve ? perception ?), qui pense quoi – et la question de le savoir n’est plus pertinente puisqu’il s’agit de créer un nouveau type de discours qui soit en même temps de la théorie, de l’expérience, de la citation, de la reprise, de favoriser de nouvelles relations entre les dimensions, de redécouper ou troubler leurs frontières afin de construire de nouveaux possibles, de nouvelles « identités » mais ambiguës, incertaines, en elles-mêmes mobiles : est-ce un rêve ? est-ce un concept ? est-ce le point de vue de quelqu’un d’autre ou celui du narrateur/auteur ? Selon les moments et les points de vue, « la Grande Conspiration Affective » peut être un projet esthétique, philosophique, éthique, du narrateur, un concept, ou encore une sorte de société secrète – étant en fait, indécidablement, les trois qui forment une série ou une variation de différents. Cette nouvelle façon de pratiquer les rapports, les liens, de contester la fixité et l’unité des catégories, des identités, permet l’émergence d’un monde nouveau, d’une pensée nouvelle, d’une vie nouvelle.
Cette pensée, cette écriture se développent en dehors de la logique de la représentation, en tout cas s’y efforcent. Pour Romain Noël, il ne s’agit pas de traduire dans l’écriture un monde supposé déjà exister en dehors de l’écriture, et il s’agit surtout de ne pas laisser le monde identique à lui-même et reconnaissable, puisque c’est d’abord l’identité et la reconnaissance qui fondent la pensée comme représentation. Dans La Grande Conspiration Affective, les êtres, les choses, les énoncés, les situations impliquent un monde qui tend à être autre chose que le monde tel qu’il est saisi par la représentation : les êtres, les choses, les situations sont volontiers liés à une dimension étrange, à une forme d’incertitude ou d’ambiguïté. Et c’est le livre en lui-même, la logique du livre qui impliquent un effort pour s’extraire de celle de la représentation.
Dans le livre, le statut des énoncés est volontiers ambigu (rêve ? concept ? paroles rapportées ?), des dimensions diverses étant réunies et agencées, « mixées » d’une façon telle que l’identification de ces énoncés peut en être troublée : telle rencontre étant peut-être un rêve ou une invention, une fiction, telle scène d’enlèvement apparaissant en premier lieu comme vraie puis devenant autre chose, tel manuscrit perdu de Giordano Bruno étant à travers les âges passé de main en main, ayant peut-être existé ou peut-être pas (peut-être, ici, une réminiscence du Nom de la Rose, d’Umberto Eco), telle situation incluant une personne « réelle » étant peut-être inventée ou fantasmée, etc. C’est la possibilité de fixer dans un statut défini, dans une identité, qui est lézardée, c’est la possibilité de reconnaître – de réduire à l’identique – qui est fissurée, cela d’autant plus que ce que nous lisons n’est pas de la fiction sous l’allure d’une théorie, n’est pas un récit de rêve sous l’allure de la réalité, mais qu’il s’agit à la fois de fiction et de théorie, d’un rêve et de la réalité, d’une hallucination et d’une expérience objective, les dualismes classiques étant dépassés au profit de nouvelles alliances, de nouvelles résonances, de nouveaux agencements producteurs de sens, d’objets, de possibilités inédits : non plus ou bien mais et, ou plutôt le ou bien n’exprime plus une exclusion réciproque mais l’affirmation de deux différents agencés.
Les dimensions diverses qui constituent le discours (philosophie, croyance, fiction, rêve, poésie, etc.) et s’y conjuguent, dimensions habituellement antagonistes, participent à la création d’un texte pluriel, en lui-même indécidable, ambigu, privilégiant l’agencement, le devenir, une nouvelle pratique de la relation faisant advenir un monde qui de toute part échappe aux impératifs de la représentation.

Le statut même du récit est pris dans cette logique. De fait, La Grande Conspiration Affective est un livre dans lequel il est question de ce livre autant que du projet de ce livre – ou d’un autre livre ? Il y est question d’autres livres qui pourraient être réalisés dans ce livre, de projets de livres qui peut-être ont abouti à ce livre ou pas. Si le livre est ce livre, il est pourtant traversé par un mouvement qui le nie, qui le fait sortir de soi, déborder de ses propres frontières puisqu’il est lui-même en même temps qu’il ne l’est pas, ou ne l’est peut-être pas. Le livre construit est fait de rapports par lesquels il échappe à lui-même (autoaffectation) comme il échappe à l’idée commune de livre, et comme il semble échapper au bon sens, à la logique de l’Être et de l’identité : comment ce livre pourrait-il ne pas être ce livre, ne pas être lui-même ? Là encore, ce n’est pas qu’il n’est pas ce livre plutôt que de l’être, c’est qu’à la fois il l’est et ne l’est pas – livre sans identité, hors identité, non reconnaissable…
La Grande Conspiration Affective se caractérise par la forme particulière du récit. Le livre est divisé en deux parties, l’une présentant le projet du livre, ses intentions et enjeux ; l’autre étant le récit proprement dit. Pourtant, déjà, la première partie inclut une forme de récit et en un sens commence le récit qui constitue la seconde partie. La division en deux parties est à la fois réelle et contestée. Le récit qui constitue la seconde partie correspond à une certaine continuité (recherche de la « Grande Conspiration Affective », quête ou enquête la concernant ou concernant le livre possiblement disparu de Giordano Bruno, série de rencontres, progrès dans la rédaction et compréhension du livre, de ses idées, de ses enjeux, etc.) autant qu’à une forme de discontinuité : les parties de ce récit s’enchaînent sans nécessairement respecter une progression, par exemple, chronologique.
Surtout, chaque partie du récit est suivie de renvois à d’autres qui ne la suivent pas directement, qui se situent ailleurs dans le livre (« Pour aller à la rencontre des spectres –> §9 / Pour analyser un rêve d’apocalypse –> §3 »), laissant la possibilité au lecteur et à la lectrice de constituer son propre parcours, de développer, par cette forme de renvois, son propre récit. Le récit construit par Romain Noël (qui peut-être se souvient ici, par exemple, de Marelle, de Julio Cortázar, et plus certainement de la forme des « livres dont vous êtes le héros », etc.) est un récit possible qui inclut en lui-même et par lui-même l’ouverture à d’autres possibilités, d’autres récits virtuels, une mosaïque virtuelle et plurielle d’autres récits et d’autres livres. Par là, à nouveau, on constate un effort pour créer dans le livre un mouvement par lequel le livre sort de certaines de ses limites – et des limites habituelles du livre de fiction –, de son identité, de la possibilité simple de la reconnaissance : livre ouvert, pluriel, devenant, sans cesse poussé hors de lui-même, étant et en même temps n’étant pas (peut-être comme, dans le récit, le livre perdu de Giordano Bruno). Le livre ainsi créé est nécessairement affecté, ouvert à l’affect à partir de l’autre et de soi puisque chaque lecture, chaque parcours change le récit, agence différemment les moments ou morceaux qui le font – affect mais aussi libre jeu des relations, X possibilités relationnelles…
Il est clair que La Grande Conspiration Affective hérite d’un certain nombre d’enjeux, de questions, de problèmes, de pratiques ayant cours dans les récits contemporains, dans certaines philosophies contemporaines, dans certaines poésies contemporaines (en particulier depuis les années 80/90), et aussi dans l’art contemporain. Cependant, si Romain Noël retrouve ces enjeux et pratiques, il le fait de manière singulière, en vue de finalités autres. De quoi s’agit-il dans le livre et par le livre ? De rendre possibles les conditions d’un nouveau mode de vie, d’un nouveau rapport au monde et à soi, les conditions d’un autre mode du monde dont le livre est, déjà, la réalisation, la pratique : non pas seulement évoquer un monde possible, non pas imiter le monde mais faire être dans le livre un monde nouveau, faire du livre, en un sens, ce monde lui-même – une créature cette fois vivante et persistant à vivre.

Le projet est par là esthétique, éthique ainsi que politique : changer la perception, changer les modes de vie, changer le rapport aux autres et à soi par-delà les catégories établies de l’Homme, de l’Animal, de la Chose, du possible, du genre, etc. Ce sont ces finalités et enjeux nouveaux qu’il appartient de reconnaître pour constater en quoi ce livre de Romain Noël s’inscrit dans les mouvements actuels d’une forme générale d’émancipation : « destruction, par le feu de l’affect, du monde honni », et création d’un autre du monde en lui-même ouvert, pluriel, devenant, affects d’affects à l’infini.
Romain Noël, La Grande Conspiration Affective. Un thriller théorique, éditions du Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », octobre 2024, 336 p., 22 €