Sous l’influence des crônicas de Clarice Lispector, une série de textes du poète américain Guy Bennett, publiés dans Diacritik tout au long de l’année 2024.
Pour le plaisir des yeux
Lorsque j’entame la lecture d’un nouvel ouvrage, que ce soit un livre ou un manuscrit, et surtout s’il s’agit d’une œuvre de non-prose, j’aime bien commencer par feuilleter les pages pour voir sa forme et découvrir sa structure. Je regarde souvent la table des matières avant de m’attaquer au texte pour la même raison : comme une radiographie, elle me permet de voir sous la peau de l’écrit pour ainsi dire, et de saisir visuellement la manière dont il est fait. (Comme j’aimerais qu’il existe une anthologie de tables des matières, et je fantasme parfois sur l’organisation de sa table des matières à elle.)
Je repense à la « secrète architecture » dont parlait Baudelaire à propos des Fleurs du mal. Même si lui se référait à la dimension morale de l’œuvre et non à sa structure textuelle, c’est cette expression qui m’a fait comprendre qu’une œuvre littéraire pouvait avoir une « architecture » intentionnelle, tout comme un poème individuel, et par la suite j’ai commencé à y être attentif. Dans le cas qui nous intéresse pourtant, elle n’est pas très secrète, cette architecture : on n’a qu’à parcourir un texte des yeux pour la voir.
Il vestito dei libri
J’ai lu, apprécié et approuve ce bel essai de Jhumpa Lahiri, écrit à l’origine comme son lectio magistralis pour le Festival degli scrittori de Florence en 2014. Son sujet : les couvertures des livres et les effets qu’elles produisent sur les lecteurs, la lecture, les consommateurs, mais aussi sur les auteurs, qui peuvent ou non trouver une couverture donnée convenable pour leur texte. Il s’agit également d’un argument contre la couverture de livre telle que pratiquée traditionnellement aux É.-U. (c’est-à-dire principalement comme un outil de marketing), argument avec lequel je suis tout à fait d’accord.
Non moins intéressant pour moi est l’historique de l’essai, que Lahiri révèle dans une postface : elle l’a écrit en italien, son mari l’a ensuite traduit en anglais, et au final les deux versions ont été publiées en une plaquette bilingue en Italie. En révisant la traduction pour sa publication aux É.-U. (en monolingue, bien entendu), Lahiri a fait des changements qui l’ont menée à retoucher le texte original pour qu’il soit conforme à la traduction améliorée. Dans une phrase qui me parle tout particulièrement, elle reconnaît que ce processus est potentiellement interminable, puisque les changements faits dans une version doivent par la suite être faits dans l’autre, entrainant peut-être d’autres retouches, qui doivent à leur tour…
J’ai souvent fait l’expérience de ce va-et-vient entre langues, y compris dans ces chroniques mêmes. Pendant un certain temps, c’était devenu non pas une partie du processus d’écriture, mais le processus lui-même, puisque depuis plusieurs années j’écrivais principalement en anglais tout en étant publié principalement en français. La façon dont j’abordais la création d’un texte avait donc évolué : je m’efforçais toujours d’atteindre un certain degré de finition dans la version initiale anglaise, mais je savais que ce n’était qu’une étape, non une fin, et qu’elle serait encore affinée, et peut-être même développée ou ré-écrite, pendant sa traduction en français. Effectivement, c’était en traduisant que je voyais les flous du texte anglais, les endroits où cela coinçait, où il fallait ajuster, préciser, serrer la mise au point. En fin de compte, le texte français devenait la version « définitive » (si une telle chose était possible), et si l’anglais devait un jour se faire éditer, il aurait fallu le revoir, comme Lahiri avec son original italien, pour m’assurer qu’il correspondait à sa traduction.
Tout cela confirme la justesse de l’affirmation au premier abord absurde de Borges qu’un texte original peut être infidèle à sa traduction. Il confirme aussi que, quel que soit mon sujet, je finis toujours par parler de moi-même.
Égaré dans la traduction ?
J’ai trouvé ma traduction anglophone de Picture Theory de Nicole Brossard au rayon art de la librairie où je l’ai achetée, et celle de Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes au rayon poésie.
I Remember
Non, je ne parle pas du souvenir mais du livre de Joe Brainard, celui qui a incité Perec à écrire Je me souviens. J’ai acheté mon exemplaire dans une librairie que je fréquente, le trouvant à l’époque au rayon des livres d’art. Quelques années plus tard, j’ai vu qu’on le rangeait désormais avec les recueils de poésie et aujourd’hui il se trouve au rayon « essais ». Il serait également à son aise parmi les « classiques », rayon caméléon s’il en est, et peut-être qu’un jour il y finira.
Il va sans dire que le texte lui-même n’a pas changé d’une lettre ; seule la perception qu’en avaient les libraires s’est altérée avec le temps. En le rangeant aux rayons divers, ces derniers invitent leurs clients – sans y penser sans doute – à considérer ce livre insolite d’optiques différentes selon son emplacement du moment. Tel l’auteur de « Pierre Menard, auteur du Quixote », ils leur soufflent l’idée qu’un livre est potentiellement multiple, et que cette multiplicité ne dépend finalement que d’eux.
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(Le revers de la médaille : peu après avoir écrit les lignes ci-dessus, j’ai appris que dans le comté Montgomery, au Texas, on avait récemment recatégorisé un livre d’histoire pour enfants traitant de la colonisation et de ses effets sur un peuple indigène (Colonization and the Wampanoag Story, de Linda Coombs), le rangeant désormais au rayon « fiction » des bibliothèques publiques locales. Apparemment, il avait suffi qu’une résidente du comté, directrice d’un groupe chrétien conservateur, porte plainte contre le livre, et un « Citizens Review Committee », qui ne contient aucun bibliothécaire parmi ses membres et dont les sessions sont closes au public et les décisions définitives, a ordonné que le livre soit ainsi reclassifié. Suite au scandale que cela avait suscité, la décision a été revue, le livre re-recatégorisé, et un nouveau comité fondé pour réexaminer le règlement des bibliothèques, y compris les actions du « Citizens Review Committee ».)