Sous l’influence des crônicas de Clarice Lispector, une série de textes du poète américain Guy Bennett, publiés dans Diacritik tout au long de l’année 2024.
Un souvenir
Le cadeau d’un énorme bouquet d’astromelias rouges et dorés, aussi vif et beau que son visage.
L‘odeur de l’écriture
J’écris ces mots avec un stylo plume qui date des années 1950. Lorsque je me le suis procuré, il fuyait, et j’ai dû le faire restaurer. Le réparateur qui s’en est occupé a rescellé la section à la cire d’abeille et, du coup, plus de fuite. En bonus : chaque fois que je dévisse le capuchon, l’espace d’un instant, je ressens la douce odeur de la cire juste avant que la plume ne touche le papier.
Perroquets verts sauvages
Ils se sont emparés gaillardement de cette ville / volètent comme des chauves-souris / strient l’air de leurs criailleries. Tant en fait qu’ils semblent le contraire des enfants, puisqu’on les entend souvent sans les voir.
Comme beaucoup d’Angelenos ils sont venus d’ailleurs, pour la plupart d’Amérique latine. Certaines espèces sont en voie de disparition dans leur région natale pour cause d’exploitation et de perte d’habitat, mais quelques treize espèces ont établi des populations naturalisées en Californie et, de toute apparence, se portent bien, n’ayant pas de prédateurs et se nourrissant de fleurs et de fruits d’arbres exotiques qui abondent ici. (Une pensée pour Ramón Gómez de la Serna, pour avoir trouvé que « La fraise est faite de cœurs d’oiseaux verts »).
On serait tenté de voir leur histoire comme étant analogue à celle des immigrés humains qui ont quitté leur région natale en quête d’une autre vie ailleurs, mais en fait elle est plus proche de celle des victimes de la traite des personnes : s’ils sont là, c’est qu’ils ont été importés, eux ou leurs aïeux, vraisemblablement via le trafic d’oiseaux sauvages, et qu’ils se sont libérés par la suite, se créant une place dans cette région qui à la fin leur est hospitalière.
Je ne saurais l’expliquer, mais leur présence ici, vert vif et criarde, me donne comme de l’espoir.
Literature adjacent
Dans son roman posthume Un souffle de vie, Clarice Lispector présente le dialogue intérieur d’un personnage-auteur masculin et sa protagoniste féminine, écrivaine elle aussi. Dans un passage, celle-ci (qui se nomme Angela Pralini) mentionne en passant deux ouvrages qu’elle aurait écrits : La ville assiégée et « L’œuf et la poule », titres d’un roman et d’un conte de Lispector elle-même. Angela représenterait donc Clarice, interprétation que semble confirmer un autre passage où le personnage-auteur nous révèle qu’Angela écrit aussi des chroniques hebdomadaires pour le journal, tout comme son auteure, et qu’en plus elle les considère médiocres et n’en est pas satisfaite, réflexion des sentiments mitigés de l’écrivaine brésilienne pour cette partie de sa production.
Dans ce même passage, on lit qu’« Une chronique n’est pas de la littérature, c’est de la paralittérature », et cette phrase m’intéresse tout particulièrement, car un des aspects des chroniques de CL que j’apprécie le plus c’est leur ambigüité : à quel genre de texte a-t-on à faire ? On a du mal à répondre, étant donné leur statut textuel incertain, leur variété générique surprenante et la gamme de sujets abordés : entrées de journal intime (paraît-il), commentaires sur l’acte et l’art d’écrire, entretiens (d’écrivains / de musiciens / de footballeurs), transcriptions de conversations avec ses amis et déclarations de ses enfants, récits basés sur de supposés fait réels, poèmes en vers, brèves méditations sur des questions philosophiques, fictions fragmentaires (dont certaines se trouvent dans un de ses romans), observations sur des œuvres d’art, réponses aux lettres de ses lecteurs et parfois à ses critiques, recensions de livres, et j’en passe.
L’explication de cette ambigüité se trouve peut-être dans certaines chroniques elles-mêmes où Lispector avoue ignorer le propre de ce genre / ne pas savoir ce qu’elle est censée écrire / avoir entendu que son ami-crônista Rubem Braga, « inventeur du genre », la considère mauvaise chroniqueuse, etc. Ce qui me ramène au terme délicieux de paralittérature : le préfixe para exprimant « l’idée de proximité soit par contiguïté, soit par ressemblance avec ce que désigne le 2e élém.» (selon le TLF), on voit que la chronique telle que pratiquée par Lispector, au dire de son auteure, ne relève ni du journalisme ni de la littérature, bien qu’elle soit plus proche de celle-ci : elle est literature adjacent, i.e. elle se situe en proximité de la littérature tout en étant distinct de celle-ci. En fait elle semble se trouver au carrefour / être une fusion d’écritures diverses – littéraires, intimes, journalistiques, « non fictionnelles » – et c’est une des choses qui les rend si attrayantes, du moins pour un lecteur comme moi. Lorsque les étiquettes traditionnelles ne s’appliquent pas et / ou que les catégories conventionnelles nous font défaut, on doit rencontrer un texte sur son propre terrain et le lire pour ce que c’est, non pas via l’optique que nous impose son label. Or, je sais bien que paralittérature est un label comme un autre (tout comme inclassable d’ailleurs), mais l’existence de tels termes en dit plus long sur notre nécessité de tout classer / catégoriser que sur la spécificité des œuvres auxquelles on les applique habituellement.
Lecteur prédateur
En ce moment, je me régale des nouvelles de Taeko Kōno. Comme je voudrais faire durer ma lecture, je m’accorde un seul de ses textes par jour.
Plût au ciel que son recueil fût comme ces lézards dont la queue, dévorée par un prédateur, repousse !
Chaque fois
… que je vois dans les actualités qu’on a mis à mort encore un condamné alors qu’il restait des questions sur le bien-fondé de sa sentence, et cela après des années sinon des décennies passées en prison à attendre son exécution, je tressaille.