Avec la parution de Trois éveils, Lionel Ruffel poursuit une histoire littéraire personnelle portée par des évènements collectifs et politiques (Nuit debout, confinement, élections, grèves…). La réflexion se fonde sur les rapports entre littérature et politique au prisme en particulier de la lecture du philologue Victor Klemperer et de son livre LTI, La langue du IIIe Reich. Trois éveils questionne la langue, les langues de pouvoir au regard également d’un capitalisme néolibéral, dans la constitution d’une cartographie personnelle des livres, traversée par le cinéma. Entretien avec Lionel Ruffel.
Trois éveils questionne la façon dont les livres se côtoient, s’assemblent, constituant ainsi des réseaux de lectures qui procèdent par « échos » d’un livre à l’autre, et dessinent une cartographie personnelle dans les livres. Dans la bibliothèque, les livres interrogent les rapports entre langue et politique ainsi que ceux qui remettent en question les catégories, les formes. Quel est le point de départ du projet d’écriture de cet essai ?

Il n’y a, comme souvent j’imagine, pas de point de départ clair, d’autant que ce livre a été écrit et s’est écrit sur une période de presque cinq ans. Il y a néanmoins eu un élément déclencheur. En avril 2020, j’ai commencé un texte pour répondre à une commande sur la « condition contemporaine » et j’ai eu envie de travailler sur mon propre rapport au sommeil dans le brouhaha du monde – de l’actualité politique, des réseaux sociaux –, considérant qu’il n’est pas singulier, mais probablement très partagé. Ce faisant, j’ai repris un texte de Baudelaire que j’aime beaucoup, la lettre dédicace qu’il écrit pour Arsène Houssaye au moment de publier ses poèmes en prose. Dans ce texte, il y a trois expressions : « les ondulations de la rêverie », « les soubresauts de la conscience », « les mouvements lyriques de l’âme » qui me faisaient un peu rêver, et particulièrement rêver d’écrire un livre selon ces trois tonalités : ondulations, soubresauts, mouvements lyriques. Même si, en cours de route, je l’ai oublié, et que le livre a failli à plusieurs reprises devenir tout à fait autre chose, c’est finalement à peu près ce que j’ai fait. Le livre, en creux, raconte comment les soubresauts de la conscience ont dévoré les ondulations de la rêverie et les mouvements lyriques de l’âme (je précise que j’enlève toute religiosité à ce mot). J’imagine que c’est une expérience commune lorsque notre attention est en permanence sollicitée.
Enfin, je souhaitais poursuivre ce qui s’était engagé dans mon précédent livre, Trompe-la-mort et à quoi, s’il fallait donner un nom, je donnerais celui d’autothéorie littéraire, puisque le terme d’autothéorie fait désormais partie du paysage, grâce notamment au succès du livre de Maggie Nelson, Les Argonautes. Pour moi qui les écris, mais peut-être moins pour celles et ceux qui les lisent, ces livres relèvent avant toute chose d’une écriture personnelle, mais d’une écriture personnelle qui travaille l’intimité de la lecture, des affects esthétiques, théoriques et politiques, plutôt que le récit familial ou amoureux par exemple.
S’écrire, ce n’est pas uniquement proposer un récit autobiographique. Il y a quelque chose de très intime dans nos listes de lectures, dans ce que nous voyons, la manière dont ça communique, fait écho avec ce que nous ressentons dans un autre champ d’expérience, comme la politique, dont ça agit sur nos comportements. Les entreprises du numérique l’ont bien compris puisqu’elles ont fait de ces données le cœur de leur modèle économique. J’essaie de les investir autrement, non pas de manière extractiviste, quantitative et particulièrement retorse, comme elles, mais de les travailler, de les révéler, d’autant que j’ai la chance d’avoir pu placer la lecture au centre de ma vie. Je le redis, c’est très intime, j’ai parfois l’impression de révéler des éléments de ma personnalité bien plus profonds que si je parlais de ma vie familiale ou amoureuse. Des éléments dont je n’avais même pas tout à fait conscience avant qu’ils ne prennent forme.
Pour résumer, j’avais envie de poursuivre cette histoire littéraire fragmentée et personnelle que j’ai entamée avec Trompe-la-mort en suivant les pistes qui me semblaient, durant cette période, importantes : le sommeil, l’éveil, l’attention et les affects politiques. Puis l’actualité s’est imposée – un cycle d’élections et de grèves presque continu depuis 2022 – et avec elle la question de la langue, ou plutôt de ses usages politiques.

Le livre s’ouvre par une section intitulée Une nuit blanche, autour des « rituels de fiction » et des pratiques personnelles de lecture, opérant ainsi, à partir de situations vécues d’insomnie, une dualité entre lectures diurnes et nocturnes. Dans cette première partie, se croisent remarquablement réflexion littéraire, matériau autobiographique, évènements sociaux et politiques (confinement, Nuit debout…). Quelle est la démarche privilégiée dans l’écriture de ce livre, en particulier dans cette première partie, au regard de ces différentes composantes qui s’imbriquent dans le texte ?
Il y a au départ une préoccupation majeure et des points d’entrée minuscules. La préoccupation majeure, c’est mon propre rapport à l’endormissement, au sommeil, qui révèle des traits partagés par la plupart d’entre nous, je suppose. Comment dormir, s’endormir, lorsqu’on est la cible de dispositifs destinés à capter et marchandiser notre attention ? Comment dormir, s’endormir quand on a passé une partie de la journée à être en surchauffe politique, puisque c’était mon cas ces cinq dernières années ; mais c’était le cas d’une grande partie de la France et du monde. Certain·es, des théoricien·nes de la littérature, des médias, des spécialistes des sciences politiques, ou des psychologues ont des réponses à ces questions, et je les lis, elles m’inspirent. Je ne vois pas ce que je pourrais dire d’autre. Mais il y a ces points d’entrée minuscules qui sont rarement abordés, et qui tout d’un coup s’imposent. Pourquoi je ne lis pas les mêmes choses de jour et de nuit ? Pourquoi je ne veux jamais finir un livre avant de m’endormir ? Qu’est-ce qu’il se passe à ce moment-là ? Je suis la piste, je vois où elle me conduit. Elle me conduit à quelques scènes de film, à l’idée d’une chasse nocturne, à un texte mineur de Baudelaire, à un article paru dans la presse de Paul B. Preciado, à l’obsession contemporaine du feu, aux films d’Apichaptong Weerasethakul. Ça correspond assez, du reste, à la rêverie, ces moments, heureux ou malheureux, où on est aux lisières du sommeil.
Le sommeil, l’éveil, sont des phénomènes ambivalents. Je circule entre ces significations. Par exemple, évoquer une nuit blanche où les livres et les fictions ne parviennent même plus à m’endormir rappelle alors les nuits sans sommeil des « Nuits debout » où certain·es – en particulier la personne-personnage de Rose qui est centrale dans le troisième chapitre – choisissaient de rester éveillé·es face aux injustices sociales et politiques. Tout d’un coup, l’éveil peut être désirable, il n’est plus subi comme lors d’une insomnie. Tout ce que j’ai travaillé dans les années qui ont suivi ramenait à cette question de l’éveil, sans que je voie clairement au début le lien avec le supposé « wokisme ». Après, il est devenu évident que j’allais travailler l’éveil dans le cadre de la bataille culturelle menée par l’extrême droite globalisée qui a fini par arrêter son choix concernant son ennemi imaginaire sur le « wokisme ». Ce n’est pas parce qu’un ennemi est imaginaire qu’on ne lui inflige pas des coups réels. Dernièrement, Elon Musk a dit que sa mission était de guérir le monde du « virus woke » (sic). À ma très modeste place je propose une triple dose d’éveil.
L’ensemble est traversé par de très nombreuses sources issues de différents registres d’écriture. Les livres explorés interrogent les manipulations sur la langue, les langues de domination, les rapports entre propagande et capitalisme néolibéral, dans une analyse critique. Le cinéma est également présent à différents endroits du livre. La réflexion se fonde sur les rapports entre littérature et politique au prisme en particulier de la lecture du philologue Victor Klemperer et de son livre LTI, La langue du IIIe Reich : « J’ai le sentiment que le moment Klemperer c’est certainement un moment de réévaluation critique de la question linguistique ». La lecture de Klemperer est l’un des trois éveils qui composent ce livre. Dans cette approche, il est question de « livres-piliers » et de « tours de livres » ou de « châteaux de papier », de constellations de livres qui résonnent avec LTI. De quelle façon précisément se constituent ces constellations de livres ? Un assemblage « par échos », selon les termes choisis dans Trois éveils, est-il prédominant dans la constitution de cette cartographie personnelle ?

Outre l’organisation en tonalités du livre, ondulations, soubresauts, mouvements lyriques, il y a aussi un fil narratif. Le narrateur vit une nuit d’insomnie et finit par s’endormir. Il se réveille en ayant du Klemperer en tête – pour rappel : Victor Klemperer était un philologue juif allemand qui a survécu en restant en Allemagne durant toute la période nazie et a consigné dans son journal la transformation de la langue allemande par le nazisme – parce que la situation politique impose de le relire, et comme il est enseignant, il prépare un séminaire sur la fascisation de la langue. Puis l’université est en grève et il projette le film de Matthieu Bareyre, L’Époque, pour retrouver l’élan de la révolte du personnage de Rose. C’est ténu, comme fil narratif, mais ça existe et forme le texte final.
Dans cet ensemble, la partie centrale est dominante, elle dévore même les deux autres. Elle est consacrée à la lecture que le narrateur fait des carnets et journaux de Victor Klemperer pour préparer un séminaire de master. C’est tout simplement ce que j’ai fait. À la sortie des confinements, et alors que des élections s’annonçaient, pour me préparer à cette échéance, j’ai passé une année à lire cet immense continent textuel et à commencer à enseigner plusieurs cours – un séminaire de master, un cours de licence, un atelier de création dans une école d’arts – à partir de là. J’ai écrit plus ou moins au fur et à mesure que je lisais et enseignais. Et j’enseignais alors que tous les jours la situation médiatique et politique accentuait cette impression d’une fascisation des esprits par une transformation de la langue. J’ai fait jouer un écho, une résonance.
Par ailleurs, cette soudaine nouvelle popularité de Klemperer, puisque son œuvre était à nouveau beaucoup citée et commentée – notamment par des auteurices dont j’admire les œuvres, Noémi Lefebvre, Nathalie Quintane, plus tard Georges Didi-Huberman –, avait tout du symptôme. Ce symptôme, j’ai envie de dire que c’est un retour brutal, sidérant, du langage comme outil dans la sphère politique après des années – aux effets sociaux tout aussi brutaux du reste – où le récit et les « narratifs » immersifs ont dominé sans partage. Trompe-la-mort s’intéressait aux récits, Trois éveils à la langue. Je précise que l’une n’efface pas les autres, elle s’y superpose. Mais l’arrivée de Trump sur la scène politique marque très bien cela : les mots pour détruire ; non pas le brillant art rhétorique d’Obama avant lui, non pas tous les concours d’éloquence qu’on voudrait nous faire enseigner exclusivement à la fac, mais la fascination pour une langue qui s’abîme et abîme. Dans cette situation, l’acteur majeur en France n’est pas le président Macron, mais Cyril Hanouna, qui est expert dans cet usage de la langue, et Macron finit par l’imiter. Lire Klemperer, ça donne à la fois une carapace et des lunettes pour mieux voir, on les a partagés avec les étudiant·es présent·es à mes enseignements.
Un mot encore sur la forme. Au lieu de mettre de l’ordre dans tout ça, j’ai gardé ce mouvement qui est le premier mouvement de recherche : un commentaire, un renvoi à tout à fait autre chose, le « tiens, ça me fait penser à ça » que généralement on élimine. Mentionner tous ces livres, c’est essayer de garder cette dynamique de pensée sans trop de surmoi, sans trop d’autorité surplombante. Je ne dirais pas que ce sont les carnets d’une recherche, mais j’ai gardé ces soubresauts qui précède la mise en ordre, la mise en forme, avec l’idée de ne pas trop normer, de former sans trop normer.
Dans une seconde section intitulée En campagne, vous explorez certaines pratiques d’écritures qui s’affranchissent des catégories, la littérature de recherche, les livres de poésie portés par l’expérimentation, plus globalement les écritures expérimentales. Les lectures se connectent traversées par celle de Klemperer. Dans quelle mesure ces lectures sont-elles portées par les réalités sociales et politiques d’un monde actuel ?

Je ne pars pas forcément d’une place dans le paysage littéraire. C’est plutôt cette tension entre former et normer que j’évoquais et cette question de l’autorité qui ont été centrales ces dernières années pour moi. C’est une vieille question, à laquelle je n’ai bien sûr pas de réponse univoque mais que j’ai essayé de travailler littérairement : existe-t-il une homologie entre les formes poétiques ou textuelles et les normes sociales et politiques ? C’est une question qu’on a beaucoup discutée avec les étudiant·es du master de création littéraire à Paris 8. Peut-on être une autrice, un auteur du côté de l’émancipation, et pour tout dire de gauche, si on n’interroge pas l’autorité littéraire, le capital symbolique, la reproduction des formes, la mise en ordre ? Si on ne s’applique pas littérairement ces pensées politiques ?
Ce qui fait que très vite, par exemple, chez Klemperer, j’ai été tout autant fasciné par sa manière très foutraque, par son écriture très mineure que par ce qu’il disait. Il me semblait lutter de cette manière encore plus efficacement contre la langue des maîtres du nazisme. Pour la plupart, les livres dont je parle, que je fais résonner, relèvent de poétiques qui remettent en cause leur propre autorité. Ils ont un air de famille foutraque. Mais attention, car Mein Kampf aussi c’est un peu indécidable. L’homologie n’est pas automatique. C’est une combinaison de plusieurs éléments probablement. C’est une combinaison d’autorité et de visée, d’objet et de formes. La langue n’explique pas tout, ce sont ses usages qui importent.
À ma manière, dans la mesure de mes moyens, j’essaie aussi de le faire, en rendant non identifiable ce que j’écris, en écrivant des essais sans pitch, sans répertoire de citations, sans thématique véritable. Mais je le fais sans trop de naïveté, car au final, il y a bien un livre, et sur la couverture, un nom d’auteur, qui correspond à celui de mon état-civil.
Le livre est traversé par le cinéma qui est présent dans chacune de ses sections. On retrouve ainsi, notamment, Blue d’Apichaptong Weerasethakul, dans la partie centrale, en particulier, une évocation du Dictateur de Charlie Chaplin, ainsi qu’une dernière section polarisée sur le film documentaire L’Époque de Matthieu Bareyre. D‘Une saison en enfer à L’Époque, du voleur de feu au personnage Rose de ce film, les déplacements, glissements s’opèrent par endroits d’une écriture à un film, d’une actualité politique à une autre (loi travail, Nuit debout…), multipliant les temporalités dans une forme de porosité, de croisement des domaines. À la suite du texte, la consultation des « Corpus, sources et matières » (ordre d’apparition) mettent en évidence des connexions entre les différents matériaux. Comment s’opèrent précisément ces liens, dans le travail d’écriture, entre les différentes approches littéraires et cinématographiques ?
Je distingue deux choses. D’une part, comme tout le monde, je suis plongé dans une matrice fictionnelle et symbolique. La mienne est constituée de films, de livres, de séries mais aussi d’images d’actualité, de rémanences de réseaux sociaux. De ce point de vue, oui, tout communique et fait écho, de manière assez horizontale et non-hiérarchique. Mais, je demeure un littéraire, c’est-à-dire que c’est la seule culture dont je peux me prévaloir, et à laquelle je peux même parfois contribuer. Lorsque je parle de films, de séries, c’est en amateur que je le fais et je ne revendique rien de plus que ce statut d’amateur. D’ailleurs, je n’en parle pas vraiment. Comme vous le dites justement, des films traversent ce que j’écris.
Par exemple, concernant les trois dont vous parlez, je ne m’intéresse qu’à un motif ou à un personnage qui permet très ponctuellement ou plus durablement à l’écriture d’avancer, mais la plupart du temps c’est en relation avec le nœud littéraire ou personnel que je travaille. L’œuvre d’Apichaptong Weerasethakul traite toujours du sommeil d’une manière ou d’une autre, et Blue rend visible un endormissement et me permet de sortir de l’impasse – sublime mais tout de même – dans laquelle m’a conduit le texte de Baudelaire que je commente. Je ne « lis » Le Dictateur de Chaplin qu’en relation avec les journaux de Klemperer, en faisant de Klemperer un personnage potentiel de Chaplin. De L’Époque, qui est pourtant un film choral, je ne garde qu’une personne que je superpose au Rimbaud des Lettres du voyant. Donc l’écriture et la littérature sont toujours centrales dans mon approche et je me garde bien, comme l’ont trop fait souvent les littéraires et les philosophes, d’aller vampiriser un espace qu’on croit pouvoir maîtriser mieux encore que celles et ceux qui les pratiquent et les pensent.
Je dirais à peu près la même chose de l’autre régime symbolique et représentatif important à l’arrière-plan du livre, c’est le discours ou le savoir politiques. J’ai en permanence envie de parler de politique et c’est ce que je fais beaucoup – trop ! – dans ma vie quotidienne du reste. Mais chaque fois que je suis au bord de le faire dans un texte, je superpose une histoire littéraire et je trouve que ça fonctionne mieux. La question politique est là, mais métamorphosée. Comme cette histoire d’éveils en réaction au supposé « wokisme ».
L’Époque de Matthieu Bareyre se compose autour de séquences nocturnes se déroulant lors de Nuit debout. « C’est Rose l’éveillée, qui ne dort jamais et qui, dans la rue, poétise et klemperise ». Le livre s’ouvre et se clôture autour de la question du sommeil et de l’éveil. Peut-on dire que le personnage de Rose et plus globalement les personnages de L’Époque cristallisent en quelque sorte certaines des questions, certains enjeux soulevés dans Trois éveils ?
Tout, dans L’Époque, résonne avec mes propres préoccupations : le film se passe entièrement de nuit, ce qui fait que ses habitant·es ne dorment jamais ; elles et ils sont exclusivement des jeunes gens qui ont à peu près l’âge des personnes avec qui je passe une grande partie de ma vie : des étudiant·es ; la ville de Paris est très connectée à la Seine-Saint-Denis ; il s’appelle L’Époque alors que la question de l’époque a occupé une bonne partie de mes recherches antérieures, notamment dans Brouhaha, les mondes du contemporain. J’en suis sorti exalté, revigoré en particulier – mais pas uniquement – par la puissance politique et poétique d’un personnage, Rose. Je ne suis pas le seul, chaque fois que j’ai montré le film à des groupes d’étudiant·es notamment, l’effet Rose jouait à plein. Mais bien sûr, lorsque j’emploie le mot de personnage, il faut que je précise que L’Époque est un film documentaire et Rose est aussi, et peut-être avant tout, Rose-Marie Folly, une personne qui vit sa vie en dehors du film, avec certes une puissance poétique et politique, mais aussi de grandes fragilités.

J’ai écrit un texte à l’époque de mon premier visionnage. C’est un texte exalté, lyrique, où je fais ce que j’ai l’habitude de faire, prendre des personnages dans des fictions et leur faire intégrer ma propre fiction littéraro-politique. Rose, dans le texte que j’ai écrit, est un personnage symbolique, une « fille du feu ». Mais, il se trouve que, pour avoir programmé le film dans une université, et avoir invité le réalisateur et son « personnage », j’ai rencontré la personne Rose. Matthieu Bareyre a fait un deuxième film avec elle, coécrit par elle, qui raconte une autre partie de sa vie, beaucoup plus douloureuse. C’est un film âpre et doux à la fois, Rose y apparaît comme sur la corde raide, au bord d’un précipice, parfois au fond du précipice. Si je ne l’avais pas rencontrée, si je n’avais discuté avec elle à plusieurs reprises – avec Matthieu aussi – je sais ce que j’aurais fait, j’en aurais fait à nouveau un symbole de l’époque : l’idée que le combat politique, que la lucidité, que l’éveil aux injustices, que l’insomnie peuvent conduire à l’effondrement et peut-être à une résurrection. Et pour poursuivre le fil sommeil-éveil, j’aurais fini par écrire qu’il faut savoir dormir de temps en temps. D’autant que je remarquais qu’il y avait une détérioration évidente de la santé mentale de beaucoup de mes étudiant·es. D’autant enfin que le rendez-vous dont j’avais rêvé, que Rose-Marie Folly soit à sa place dans le master que je dirige, c’est-à-dire que cette institution qui cherche à être vertueuse soit vraiment accueillante, ne s’est pas déroulé comme je l’avais rêvé, et d’une certaine manière ne s’est pas déroulé du tout.
J’ai voulu maintenir tout cela dans ce troisième chapitre, qui à mon avis est le plus complexe et le plus subtil du livre, même s’il est le plus court. J’ai voulu maintenir le premier élan lyrique, puis les doutes sur ma propre manière de faire. Cinq années ont passé entre le premier texte sur Rose comme fille du feu et sa reprise, plus lucide, plus éveillée, notamment sur les risques d’appropriation de la vie des autres lorsqu’on écrit. J’espère avoir trouvé un juste équilibre.
Lionel Ruffel, Trois éveils, éditions Corti, septembre 2024, 160 p., 19 €