Guy Bennett : Parfois, je veux juste toucher – Chroniques, 2024 (15)

Station Hollywood Boulevard/Los Angeles ©Beej Nodora/WikiCommons

Sous l’influence des crônicas de Clarice Lispector, une série de textes du poète américain Guy Bennett, publiés dans Diacritik tout au long de l’année 2024.

Feux d’artifice intimes

Mes souvenirs fortuits de moments sans importance, de choses faites ou dites en passant et que j’étais peut-être seul à noter, que je me rappelle de temps en temps avec un sourire ou un soupir, me demandant si quelqu’un d’autre, quelqu’un à qui j’ai pu en parler, s’en souviendrait aussi et, si oui, s’il y pensait jamais, que je retiens depuis des années et qui me reviennent à l’esprit à l’occasion dieu sait pourquoi vu leur insignifiance, qui me hantent / me touchent / m’apportent un moment d’émotion ténue (ex : le dos de la main de ma grand-mère lorsqu’elle remuait l’eau dans la casserole en la rinçant pendant que nous faisions la vaisselle ensemble après un de nos nombreux repas à deux ; les rayons de soleil argentés qui transperçaient les rideaux au crochet blancs dans le salon de l’appartement parisien de mes anciens beaux-parents le matin tôt en décembre ; la fois où ma mère m’a raconté d’une voix fatiguée mais animée quand même qu’elle avait passé toute une nuit blanche à écouter un moqueur dans l’arbre devant la maison de son voisin « pour savoir combien il avait de sifflements » …) – ces souvenirs finiront par échapper à la force de gravité de la vie en même temps que moi, pour se disperser et s’éteindre à jamais dans un scintillement progressivement faible et forcément inaperçu, comme les tout derniers grains de poudre noire étincelants qui disparaissent dans l’atmosphère après que le feu d’artifice a explosé.

Vue récemment

L’exposition Vermelho como a brasa [« Vermeil comme la braise »] d’Andrey Guaianá Zignnatto, artiste indigène autodidacte du Brésil. De nombreuses œuvres de technique mixte évoquant la sous-jacence / présence / résistance des cultures amérindiennes dans les villes de ce pays qui les a enfouies sous le béton : tapis énormes de sacs à ciment peints de motifs tupi-guarani qui laissent entrevoir, en palimpseste, le logo / nom de marque des produits en question (série s’intitulant Mestiçagem) ; le squelette en bois d’un bâtiment qui repose sur des jarres en terre cuite non vernissée, certaines poutres étant insérées dans une des jarres pour ancrer la structure autrement instable (Foundation) ; une rangée de livres d’histoire posés ouverts sur une étagère et dont les pages traitant de la colonisation ont été arrachées – au mur juste au-dessus : des feuilles de papier de facture artisanale faites de ces mêmes pages arrachées et colorées au genipa et au roucou dont le jus est utilisé rituellement pour les peintures corporelles (Abaporu)…

Intelligent et profondément émouvant.

M’a coupé le souffle.

Respect et admiration.

Visions sonores

Chaque fois que j’entends un exemple d’ekphrasis en musique instrumentale (24 Caprichos de Goya de Mario Castelnuovo-Tedesco, Rothko Chapel de Morton Feldman, Tableaux dune exposition de Modeste Moussorgski, L’île des morts de Sergueï Rachmaninov, Trittico botticelliano d’Ottorino Respighi, Picture Studies d’Adam Schoenberg, Seven Studies on Themes of Paul Klee de Gunther Schuller, Three screaming popes de Mark-Anthony Turnage…), je repense à l’affirmation d’Igor Stravinski selon laquelle « la musique, par son essence, [est] impuissante à exprimer quoi que ce soit ».

La musique adoucirait les mœurs

Depuis le début de l’année, ai-je appris récemment, on passe de la musique classique dans certaines stations de métro à Los Angeles. Pas pour le plaisir des voyageurs, comme on pourrait l’espérer, mais pour décourager les gens (sans logement, s’entend) d’y trainer. On compte ainsi diminuer les nuisances et la criminalité dont souffre les transports en commun de la ville et faire revenir ces Angelenos qui les fuient pour cause d’insécurité, qui est bien réelle : aggressions et vols réguliers, meurtres occasionnels…

La réaction dans la presse et en ligne fut cinglante : on a condamné la pratique ainsi que le volume sonore élevé (83dB en moyenne, avec des montées à 90dB), le dénonçant comme une forme d’architecture hostile et rappelant que certains gouvernements – dont le nôtre – ont utilisé la musique forte et en boucle comme ici comme instrument de torture. Le compositeur barcelonais Adrián Berenguer, apprenant l’emploi non-autorisé d’un de ses morceaux, s’en est plaint et a réussi à le faire retirer de la playlist. « I believe that no form of art should be used to discourage or limit freedoms »,  a-t-il tweeté.

Dans mes petites recherches sur ce sujet, j’ai appris que L.A. Metro n’est pas la seule entreprise locale à avoir recours à cette pratique ; certains commerces font pareil, et apparemment avec succès. Puis je me suis rappelé avoir entendu de la musique devant certains magasins dans mon quartier ainsi que dans leurs parkings. Cela m’avait toujours gêné mais, naïf, je croyais que c’était pour mettre de l’ambiance, non pas pour chasser ceux jugés indésirables.

Que tout cela est moche / honteux / cynique. On dirait qu’ils ont mal choisi leur inspiration parmi les œuvres de Satie : plutôt que d’opter pour une Musique dameublement, ils ont préféré Vexations et des Airs à faire fuir.

Le centre nulle part

Assis à une petite table au fond d’une bibliothèque publique dans un coin perdu de Los Angeles, que je me sente loin du centre des choses !

(Y a-t-il un centre en fait ? Où serait-il ? Si je m’y trouvais, me sentirais-je différemment ?)

Parfois je souffre de ne pas pouvoir être dans le monde entier.