Hélène Giannecchini : Se dire, nous dire (Un désir démesuré d’amitié)

Katz in the big chair,1972 © Donna Gottschalk

Le but d’Hélène Giannecchini n’est pas de définir abstraitement l’amitié. L’autrice s’efforce de penser celle-ci comme possibilité subjective, éthique, politique : En quoi l’amitié peut-elle être la condition d’un rapport aux autres et à soi ? En quoi l’amitié peut-elle être la condition d’un autre mode de vie ? En quoi l’amitié peut-elle être la condition d’une forme d’agir politique ?

Si, dans Un désir démesuré d’amitié, l’amitié est l’objet d’un désir, il ne s’agit pas, bien sûr, du simple désir, pour un être seul, d’avoir des ami.e.s. Ce qui est désiré, c’est une certaine configuration du rapport amical, ce sont certaines possibilités, un certain monde impliqué par l’amitié et qui n’est pas immédiatement donné dans le fait amical. Le présupposé du livre est le suivant : « J’ai compris qu’il y avait des paroles manquantes, que certaines vies n’étaient presque jamais dites. Maintenant, je sais que des récits se fabriquent entre les grandes voix de la mémoire majoritaire ». Le problème apparaît si on fait partie des vies qui ne sont pas dites, qui ne peuvent être mises en récit avec les phrases des récits majoritaires. Comment, dans ces conditions, se penser soi-même ? Comment penser son existence, la possibilité de son existence, de soi ? Ne pas pouvoir se dire, ne pas pouvoir s’inscrire dans et avec le récit majoritaire, revient à ne pas trouver dans le discours collectif une place pour soi, à ne pas pouvoir faire partie du « commun », à ne pas pouvoir être quelque chose comme « soi ». Le problème ne concerne pas que la possibilité d’un discours à la fois pour soi et commun, il concerne aussi les implications pratiques de cette absence de discours comme de l’obligation de se dire et se penser avec un discours qui n’a pas de sens pour soi, dont le soi est exclu et ne trouve pas à se dire – à se constituer – pour soi et les autres.

Hélène Giannecchini n’oppose pas un discours collectif et un discours individuel, le premier étant aliénant, le second libre. Pour l’auteure, le collectif et l’individuel forment un chiasme : si je ne peux pas me dire à partir d’un discours collectif, je ne peux pourtant me dire qu’à partir d’un discours collectif à l’intérieur duquel je peux parler – exister – et qui a du sens pour moi. Le partage ne passe pas entre « collectif » et « individuel » mais entre « majoritaire » et « minoritaire », le minoritaire étant ce qui ne correspond pas au majoritaire, ce que celui-ci ne dit pas, ce que d’une certaine façon il exclut, ce qui porte d’autres possibles, les deux termes étant aussi collectifs l’un que l’autre (« nos existences prennent sens quand on les lie à d’autres »). Le livre d’Hélène Giannecchini s’efforce de chercher ce discours à la fois personnel et collectif, un discours qui soit commun, qui permette de se penser et de penser les autres, indissociablement, qui permette de se penser à l’intérieur d’un monde, d’une histoire, collectifs et communs (« Donna et moi pouvons dire ‘nous’, […] nos vies, pourtant si éloignées, se rencontrent à un endroit ») – un discours qui diffère du discours majoritaire et qui en est une critique, une contestation. Pour l’auteure, c’est la notion d’amitié et c’est la pratique de l’amitié – l’amitié comme pratique (« l’amitié est […] une pratique, un faire plus qu’une contemplation, une manière concrète de vivre ») – qui permettent d’articuler ces exigences.

Hélène Giannecchini mène sa recherche de manière à la fois subjective et objective, elle s’inclut dans sa recherche autant qu’elle la mène à partir de matériaux extérieurs à elle. L’auteure s’interroge en tant que femme homosexuelle, cherche ce que serait une définition de soi en tant que femme homosexuelle, une définition de soi selon son désir dans un sens qui n’est pas que sexuel puisqu’il est aussi social et politique. Comment se définir en tant que femme homosexuelle d’un point de vue qui ne serait pas majoritaire puisque celui-ci propose – impose – des modèles qui ne correspondent pas nécessairement au désir individuel mais aussi qui impliquent une forme de négation de soi en tant que femme homosexuelle ?

De fait, le point de vue majoritaire sur l’homosexualité n’est pas que négateur, il peut inclure l’homosexualité à condition que celle-ci soit conforme aux idéaux du point de vue majoritaire : l’acceptation, la reconnaissance seraient ici les moyens d’une intégration qui laisse intact le discours majoritaire sur le monde, sur les relations sociales, sur soi et les autres, sur la sensibilité, sur la sexualité, etc. L’acceptation, la reconnaissance des droits pour les personnes homosexuelles ne sont-elles pas aussi, aujourd’hui, un des moyens de la reproduction des normes d’un monde hétéronormé, et Blanc, et middle-class…? (« Nous couper de notre histoire permet d’amoindrir notre puissance ; les récits minoritaires sont tus parce qu’ils portent en eux une possibilité de subversion »).

La recherche de l’auteure est menée à partir du sentiment que cet ordre et sa reproduction ne lui correspondent pas, ne sont pas conformes à sa sensibilité, à son désir : l’appartenance à la « minorité », ici, découle moins du fait d’être lesbienne que de l’être d’une certaine façon qui ne correspond pas à ce qu’être une femme lesbienne signifie à l’intérieur du discours majoritaire. Dans Un désir démesuré d’amitié, la résistance au discours majoritaire est due autant à des motifs intellectuels, rationnels, qu’à un sentiment et à un désir : l’approche critique du discours implique autant l’objectivité que la subjectivité ; la critique de la norme « universelle » implique autant une approche universalisante, rationnelle, qu’individuelle ; l’épistémologie et l’évaluation rationnelle ne se séparent pas du personnel. Le but de la recherche est autant personnel qu’épistémologique (les « liens dits mineurs […] sont assez peu consignés dans les archives et s’effacent quand les gens disparaissent »), autant individuel qu’universalisant, autant singulier que politique.

Hélène Giannecchini conduit sa réflexion en s’appuyant sur sa propre histoire, sur des documents personnels, familiaux – et parfois, sous certaines conditions, sur son imagination –, autant que sur des textes théoriques, littéraires, ou des archives, des photographies : un ensemble de documents qui permet à la recherche de se développer à partir de soi comme à partir des autres, selon une modalité qui agence le subjectif et l’objectif, en faisant dialoguer des types de documents différents, des régimes discursifs différents, des approches différentes. L’auteure ne s’enferme pas dans un corpus prédéterminé, à l’intérieur d’un ensemble homogène de documents dont la valeur serait définie par la tradition, par l’Université, par des préjugés épistémologiques, au contraire, elle définit elle-même les moyens de sa recherche et construit un corpus hétérogène, s’orientant volontiers vers les marges de l’étude de documents : photos de famille, histoire familiale, archives mineures, inexplorées, récits de soi d’inconnu.e.s, études rédigées par des non spécialistes, qu’elle fait dialoguer, de manière égalitaire, avec des théoricien.ne.s, des écrivain.e.s, des artistes reconnu.e.s. C’est par ce « dialogue », cette forme, peut-être, d’amitié, que le discours prend forme et produit son sens.

Dans ce livre, repenser l’amitié est présenté comme un moyen pour une logique nouvelle des relations intersubjectives, sociales, politiques, ainsi que des identités possibles impliquées par ces relations. Par cette réflexion sur l’amitié, il s’agit de dénaturaliser les relations, de les analyser mais aussi d’en concevoir de nouvelles en dehors des schémas et idées habituels qui conduisent le plus souvent à fonder la relation sur la « nature » comprise à la fois comme donnée biologique et comme évidence : la famille, la parentalité, les formes communes de la sexualité, de l’amour, etc., accompagnées de leur dimension institutionnelle, juridique, culturelle. L’auteure montre en quoi les relations affectives, sociales, communes sont à distinguer d’un fondement naturel, en particulier par la mise en avant de formes de relations « marginales », singulières, choisies, comme en est un exemple sa propre famille, ou la relation entre Minnie et Gloria, reposant sur l’invention plus que sur la norme ou la « nature » : le rapport est inventé, est à inventer, peut être inventé si sa forme établie n’est pas bonne (« l’homosexualité permet de créer d’autres liens, de créer de nouvelles catégories, d’interroger certaines frontières, d’assouplir certaines rigidités »).

Si Hélène Giannecchini mobilise des auteurs et autrices « classiques » (Monique Wittig, Roland Barthes, Donna Haraway, Michel Foucault, etc.), un des intérêts de son livre réside dans sa recherche d’archives d’individus « quelconques », dont l’histoire subsiste par quelques photographies, quelques pages rédigées, quelques objets qui disent peu mais disent suffisamment pour être les signes d’une histoire, signes fragiles que l’auteure s’efforce de déplier afin d’accueillir cette histoire, de la faire durer – d’en faire aussi le moyen d’une réflexion pour elle, pour nous aujourd’hui, le moyen actif pour une nouvelle façon de penser et vivre. La pensée et l’occasion de la pensée peuvent se trouver à peu près partout, en tout cas dans des endroits très différents, chez Susan Sontag, chez la photographe Donna Gottschalk, dont l’œuvre considérable est pourtant à peu près méconnue, comme chez telle inconnue dont les traces sont conservées dans les archives de tel centre LGBT+ – cette idée impliquant pour la recherche, pour la pensée, une redistribution des hiérarchies et une forme d’attention à l’autre, une forme d’amitié qui apparaît comme condition de la pensée et donc de la vie.

Hélène Giannecchini, Un désir démesuré d’amitié, éditions du Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », août 2024, 288 p., 21 € — Lire ici l’entretien de Jean-Philippe Cazier avec l’autrice.