Abdellah Taïa : « Il faut se révolter sans l’autorisation du pouvoir » (Le Bastion des Larmes)

Abdellah Taïa © Abderrahim Annag

Amour et mort, vivants et morts, aujourd’hui et hier se croisent et s’entremêlent dans Le Bastion des Larmes pour former la trame d’un récit qui est aussi politique, qui met au jour la violence sociale autant que la possibilité d’une communauté nouvelle. Entretien avec Abdellah Taïa.

Dans Le Bastion des Larmes, on retrouve le Maroc, les liens familiaux, la mère, des situations que l’on peut considérer, au moins en partie, comme autobiographiques, même si on ne peut pas résumer ce que tu fais à l’idée d’autobiographie. Ces éléments sont présents dans tes livres de manière récurrente. Il s’agit d’une forme de reprise, un peu comme Duras avec l’Indochine, l’enfance, la mère. Il s’agit d’une reprise et non d’une façon de tourner en rond, de ressasser : à chaque fois de nouvelles lignes narratives apparaissent, de nouvelles possibilités stylistiques, thématiques. En quoi est-ce important, pour toi en tant qu’écrivain, de reprendre ces éléments, et ces éléments précis ? En quoi cette forme de « reprise » serait-elle le moyen nécessaire, en tout cas privilégié, d’une création ?

L’écriture ne vient pas de moi. Je l’ai trouvée à côté de moi chez ma mère et mes six sœurs. Dans notre maison très pauvre, ces femmes ne cessaient de crier et de raconter encore et encore le monde violent et comment elles allaient dépasser les injustices qu’elles subissaient et imposer à tout le monde de leur voix, leurs stratégies. Elles ne cessaient jamais de parler parler parler, et de revenir toujours aux mêmes événements pour les décortiquer, les désosser et dire leur vérité à elles.

Ma très grande chance : je suis l’enfant numéro 8. Je suis venu au monde et j’ai trouvé 6 sœurs qui avaient déjà formé un cercle, un gang, pour affronter le monde. Elles avaient inventé un langage, une esthétique, une poésie. Elles m’ont gardé auprès d’elles. J’ai tout vu, j’ai assisté à tout, absolument. La liberté vraie des femmes. L’invention de la liberté. Sincèrement, je suis devenu écrivain grâce à ces sœurs. Leurs voix sont encore en moi. Leurs images et leurs obsessions continuent de dominer beaucoup de choses en moi. Dès que je me mets à penser à un livre à écrire, je me retrouve dans l’imitation assumée des chemins littéraires et politiques inventées par mes sœurs avant qu’elles ne se marient.

Je crois que je vais écrire toute ma vie le même livre. La fiction pure ne m’intéresse pas du tout. Il s’est passé tellement d’événements incroyables autour de moi dans l’enfance et l’adolescence. La famille nombreuse, très pauvre, qui survit sans se soumettre. Dans cet espace où tous les pouvoirs – marocains comme occidentaux – étaient du matin au soir détruits, fracassés. L’homosexuel que je suis vient de cette école. J’écris à partir de cette école.

Dans le livre, chaque personnage central est une voix qui parle, chacun et chacune est donné comme une voix qui parle. Les sœurs forment un groupe qui ressemble à un chœur. Même les morts parlent, tel Najib qui, bien que mort, apparaît dans les rêves et parle. Et le narrateur peut être considéré comme une voix parmi d’autres. Le livre est constitué de ces voix, une sorte de chant choral mais qui inclut la différence, l’hétérogénéité, puisque chaque voix parle pour elle-même, de son propre point de vue. Pourquoi ce choix ?   

Il n’y a que les voix qui m’intéressent. Tous mes livres sont des livres de voix. Portés par des voix qui s’interpénètrent. Des voix qui portent en elles d’autres voix. D’autres vies. D’autres mémoires. Des voix hantées, possédées. Je n’écris pas réellement une écriture du « je » autocentré, égocentrique et nombriliste. Non. Arriver à créer un labyrinthe de voix : c’est ça mon but quand j’écris. Atteindre le vertige – littéraire, mais pas que – et le chaos qui libèrent. Tout en veillant à ce que les phrases soient claires. Et le style, limpide. Il est très important pour moi que mes livres soient accessibles, simples, mais sans passer par une organisation littéraire classique, sans une ponctuation et un ordre de paragraphes classiques. Les voix de ma mère et de mes sœurs sont les guides. Avec elles et grâce à elles, je trouve le rythme de mes phrases. Tourner tourner tourner. Et, à un moment donné : léviter. Moi. Et les lecteurs avec moi.

Comme tes autres livres, celui-ci repose sur une logique des relations qui me paraît inclure au moins deux idées : la première est que les identités sont données à l’intérieur du rapport à autrui, elles n’ont rien de naturel ou d’évident, en ce sens elles sont relatives, sociales, malléables ; la deuxième idée est que chacun est pris dans un réseau de relations qui le définit mais il est aussi possible de sélectionner et de choisir tel type de relation plutôt que tel autre, comme l’illustre par exemple le passage du livre qui se déroule dans le bain public, avec l’enfant. Dans Le Bastion des Larmes, les relations qui incluent l’amour sont préférables, les relations dans lesquelles l’amour est dominant. Pour ton compte, quelles conséquences tires-tu de ces idées ? Quelles conséquences littéraires, bien sûr, mais aussi politiques, puisqu’il me semble que ton travail d’écrivain inclut une forte dimension politique ?

On est tous d’accord sur cette vérité : rien n’est éternel, tout bouge en permanence, tout se modifie en permanence. C’est cela qui nous donne à tous la légitimité absolue pour crier notre intime conviction, notre vision du monde, et aussi pour confronter le pouvoir – au Maroc comme en Occident – et ne pas accepter l’esclavage qu’on ne cesse de nous proposer comme horizon. La vie et la Terre appartiennent à tout le monde. Il faut pourtant un certain temps pour être convaincu de cela.

Je ne suis pas qu’un petit enfant gay efféminé que les hommes « hétérosexuels » vont violer chaque jour et en toute impunité. Je peux initier une révolution et arrêter le massacre, je peux éloigner le mal qui circule entre nous, en nous. Je peux essayer de réinventer l’amour. Je peux prendre la main de l’autre et lui dire qu’il n’est pas un monstre. Négocier quelque chose. Une nouvelle relation aux autres et à moi-même. Écrire dans la vie même un autre destin.

La fatalité n’existe pas. Je peux tenter la liberté pour moi mais pas loin des autres, jamais loin des autres. Parfois, l’émancipation a un goût de solitude atroce. Il faut refuser ce type d’émancipation et ne jamais s’habituer à la solitude comme condition humaine inévitable. Il faut tenter, tenter, ne faire que cela. Mes livres ne sont que cela : des tentatives littéraires et amoureuses à l’intérieur d’un même cercle, avec les mêmes personnes. Tous ensemble, nous allons descendre au sous-sol et, dans le noir, trouver une autre source de lumière. Un autre langage pour dire et exister dans l’amour.

Dans ma question précédente, j’évoquais l’amour, la relation qui inclut l’amour. Dans Le Bastion des Larmes, mais déjà au moins dans le précédent Vivre à ta lumière, tu développes et entrelaces plusieurs types d’amour et de relations qui pourraient être comprises comme des relations impliquant l’amour, étant entendu que tu ne réduis pas ce terme à l’idée de relations amoureuses ni même peut-être à un sentiment comme le sentiment fraternel, filial, amical. Il me semble que, dans ce que tu fais, l’amour est une sorte de principe relationnel plus général. Quel sens donnes-tu à ce terme ? En quoi l’amour serait-il intéressant pour penser le rapport aux autres, le rapport affectif, bien sûr, mais aussi social ou politique ?

Enfant et adolescent, j’ai été le messager d’amour entre mes sœurs et leurs amants.  Exactement comme le jeune garçon dans le merveilleux chef-d’œuvre de Joseph Losey, The go-between. J’ai été cette personne qui transportait les mots d’amour entre deux personnes, entre plusieurs personnes. Mes sœurs n’avaient pas honte de m’utiliser, de me confier leurs secrets, leurs désirs, et même leurs plans de cul. C’était incroyable de se retrouver au cœur de tous ces chemins et au cœur de ces écritures. Mes sœurs étaient mes sœurs mais ne se comportaient pas avec moi selon la respectabilité attendue des sœurs. Ce sont elles qui m’ont introduit dans cette révolution. Le petit enfant très gay que j’étais a vécu là de vraies années de formation libre. Une réécriture de l’amour tel qu’on le voyait dans les films occidentaux.

Ce que vivaient mes six sœurs était mille fois plus courageux, plus libre et plus dangereux que ce que vivaient, par exemple, les héroïnes des films de François Truffaut. Il y avait là quelque chose d’extraordinairement libre. Ni le Roi du Maroc ni les présidents de l’Occident ne pouvaient dire à ces sœurs comment se comporter, comment rester dans l’orientalisme attendu d’elles. Mes sœurs étaient malignes, gourmandes, en feu. J’ai assisté à cela. J’ai participé à cela. J’étais dans le même feu qu’elles. Et même si le mariage de ces sœurs a éteint en partie ce feu en elles, moi, l’enfant gay, moi, l’écrivain d’aujourd’hui, je me souviens de tout cela. Je porte cette mémoire. Je l’écris, cette mémoire. C’est de ma responsabilité comme écrivain gay : porter ma mémoire et la mémoire des autres. J’ai l’impression que ce sont toujours les LGBTQ+ qui portent plus que les autres la mémoire vraie du monde. Le Bastion des Larmes est écrit à partir de cette mémoire, à partir de cette vie furieuse et à partir de ce défi : ne jamais renoncer à nos chances d’amour.

Ton livre – ton œuvre en général – contient une dimension sociologique, non pas dans le sens où tu y appliquerais un discours venu de la sociologie mais dans le sens où tu élabores une certaine façon de caractériser et de penser la société marocaine – au moins, cette société – aujourd’hui. Une des choses qui me frappent est la coexistence, dans cette société en général ainsi que dans chaque individu, en tout cas comme tu les décris, de dimensions a priori très hétérogènes, voire incompatibles : à la fois l’omniprésence de règles, une forme de rigorisme, et la transgression de ces règles, par exemple par la corruption ou par l’usage de ces règles pour l’exercice d’un pouvoir qui n’a rien de moral. Ces règles peuvent être juridiques, morales, religieuses, coutumières, mais à chaque fois, tu montres comment elles sont aussi transgressées, ignorées : le rigorisme moral s’accommode du viol systémique d’enfants, de garçons, l’omniprésence de la loi n’exclut pas la corruption et l’illégalité au grand jour, les exigences morales qui accompagnent le lien familial peuvent être oubliées ou utilisées pour exercer un pouvoir intéressé, purement égoïste, sur tel individu. Ta façon d’analyser la société marocaine et les formes de subjectivité qu’elle implique est un outil qui te permet de construire des personnages ou des figures complexes comme de caractériser de manière tout aussi complexe les liens sociaux. Ce qui est également intéressant est que cette complexité te conduit à ne pas simplement juger négativement la société marocaine mais à en valoriser certaines dimensions. Qu’est-ce qui, selon toi, caractériserait cette dimension « sociologique » de ton travail d’écrivain ? De quoi serait-elle le moyen : d’une compréhension, d’une conscience, d’un changement ?

M’Barka Allali Taia, mère d’Abdellah Taïa (DR)

Une furie. Une mégère. Une sorcière. Une campagnarde illettrée. C’est par ces mots que certains traitaient ma mère qui s’est battue toute sa vie juste pour nous nourrir et nous envoyer à l’école. Ces mots qui condamnent n’ont pas arrêté ma mère. Cela ne l’a pas empêché d’aller jusqu’au bout de son programme politique à elle : construire une maison pour nous. Cela lui a pris plus de 30 ans pour y arriver. Ma mère disait que la société n’existait pas. Elle voulait dire par cette affirmation : leur société ne me voit pas, ne me reconnaît pas, alors moi non plus je ne la reconnais pas, j’agis et j’avance sans me laisser abattre par leurs regards assassins et leurs lois injustes.

Ma mère avait tout compris à la sociologie du Maroc – des années 40 jusqu’à 2010, l’année de sa mort. Elle ne passait pas son temps à vouloir exister au milieu d’un monde qu’elle méprisait, elle dépassait et ce monde et sa sociologie toujours en retard sur les avancées en cours. Ma mère était en avance. Elle avait toujours plusieurs plans. Et elle n’avait jamais honte de discuter de ses plans devant nous, ses enfants. Elle ne se comportait jamais en mère digne, docile, polie. Ma mère était furieuse, tout le temps. Furieuse jour et nuit. Et quand il lui arrivait d’être en face de la police, par exemple, elle savait s’adapter, quoi dire pour ne pas laisser l’autre vous abattre, vous détruire. La vérité, je ne la donne pas à tout le monde, elle disait souvent. Les autres ne méritent pas de voir mon cœur libre et calme. La méfiance : voilà la première règle du jeu. De son jeu à elle qu’elle inventait et qu’elle imposait au monde. Comme avec mes sœurs, j’ai assisté ma mère dans l’application de ses stratégies, je suis allé avec elle je ne sais combien de fois chez les sorcières, je l’ai vu négocier tout et tout le temps. Elle n’était pas très tendre. Elle n’était pas juste tout le temps. Elle n’était pas droite tout le temps. Mais qui suis-je pour juger une mère marocaine qui a survécu au colonialisme français et qui, à sa façon, a affronté le pouvoir et les riches de notre pays ?

Tu vois, comme écrivain, je ne veux jamais sortir de cette sociologie appliquée par ma mère. J’ai étudié la littérature française, j’ai fait des mémoires sur Crébillon fils, Fragonard, Maupassant et Proust, mais dès que je me mets à écrire, ce sont les chemins empruntés par mère qui s’imposent à moi, dans mes phrases, dans mes cris à moi aussi. On ne peut pas passer sa vie à essayer de convaincre nos oppresseurs que nous avons le droit d’exister et de nous révolter. Il faut se révolter sans l’autorisation du pouvoir. Il faut aimer, dans la famille et en dehors de la famille, sans aucun respect de leurs lois bourgeoises. Il faut se mettre nu. Et surtout : il faut toujours confronter le monde, confronter les autres. Avant de mourir, exiger la vérité absolue entre nous. Les personnages de Le Bastion des Larmes font tout cela. Et bien plus, je crois.

Je prolonge ma question précédente par d’autres qui la complètent ou la précisent. Tu écris : « Je détruirai par mes mots tout le monde, tous ceux qui se donnent le beau rôle ». Bien sûr, cette destruction est inséparable d’une construction : il s’agit de détruire pour construire, pour créer autre chose, que quelque chose d’autre soit créé. Pour toi, écrire a une fonction critique. Quelle est l’efficacité de cette critique ? Dans quelle mesure peut-on détruire par les mots, et détruire quoi ? Et détruire en vue de quoi ? Pour qu’il soit socialement, politiquement efficace, ne faut-il pas que ce travail avec les mots et sur les mots soit lié à des forces critiques qui existent dans la société, politiquement ? Dans ce cas, qu’est-ce qui existe, au moins dans la société marocaine, comme mouvements critiques et créateurs et avec quoi ton travail pourrait être lié, puisque Le Bastion des Larmes est structuré par cette notion de lien ?

Je suis né et j’ai grandi dans le monde arabe, dans la langue arabe. Les riches marocains utilisaient contre elle la langue française. Ils l’utilisaient pour nous humilier et nous signifier que, parce qu’on ne maîtrisait pas vraiment la langue de Molière, on était des petits, des inférieurs, leurs esclaves. Je suis allé à la langue française pour détruire cette domination, refuser l’esclavage, et y mettre quelque chose de nous, les pauvres, y mettre la langue arabe, y mettre nos histoires riches de pauvres et y mettre aussi, évidemment, mon homosexualité. L’écrivain en langue française que je suis devenu est le résultat de cette lutte et de cette résistance et de cet espoir. L’écriture n’est certainement pas l’espace de la soumission. Il fallait sortir de ce rapport froid, vide, fade, colonial, avec la langue française, et ne pas imiter ceux qui dominaient au Maroc en incarnant sans honte une continuité coloniale : les riches…

Les personnages de Le Bastion des Larmes sont en face de ce dernier mur, dernier obstacle : la mort. Ils savent qu’ils ne peuvent pas aller dans l’autre monde sans régler ici-bas leurs problèmes, détruire la peur que le monde bourgeois a installé de nouveau en eux et oser la vérité. Assaillis de partout, ils doivent reprendre le combat pour se parler vrai une dernière fois peut-être. Ils n’y arrivent pas complètement. Alors moi, l’écrivain, j’invente un espace littéraire, un temps littéraire, pour que ce miracle de la dernière parole libre se produise. Même dans la violence extrême. Et, en faisant cela, je les fais entrer dans une autre mémoire, dans d’autres siècles, dans de nouvelles pages de l’Histoire. Dans un mausolée en plein air où les destructions de nous et du monde ne cessent d’être rejouées. Mais la volonté de tendre la main vers l’autre et d’écouter tomber les larmes de l’autre est toujours là. Très sincèrement.

Abdellah Taïa, Le Bastion des Larmes, éditions Julliard, aôut 2024, 224 p., 21 € — Lire un extrait