Guy Bennett : Parfois, je veux juste toucher – Chroniques, 2024 (14)

Cemetery, Kyoto, Japan © Luís Alvoeiro Quaresma/WikiCommons

Sous l’influence des crônicas de Clarice Lispector, une série de textes du poète américain Guy Bennett, publiés dans Diacritik tout au long de l’année 2024.

Enfin libre

Le petit ballon gonflable en forme de cœur cavale sur la pelouse du cimetière. On dirait un prisonnier qui s’évade ou une âme débarrassée de son corps.

Kodokushi [孤独死]

C’est un terme que j’ai rencontré récemment dans la presse. Se traduisant par « mort solitaire », il indique le scénario où une personne meurt seule chez elle, son corps n’étant découvert qu’après, peut-être des mois ou même des années après. Selon l’article que j’ai lu (« Life at the heart of Japan’s lonely deaths epidemic » de Justin McCurry), plus de 22 000 Japonais seraient morts seuls à la maison dans les trois premiers mois de 2024, et on estime que ce chiffre augmentera à 68 000 avant la fin de l’année. Si c’est vrai, il aura plus que doublé depuis 2011.

Le phénomène en lui-même est assez déchirant – ces individus avaient des relations si ténues avec leurs semblables que leur disparition soudaine et absence subséquente ne se sont même pas fait remarquer ; avant de mourir, ils vivaient solitaires. Non moins émouvant : ils ont continué à habiter subrepticement le monde des vivants tout en étant décédés, jusqu’à ce que leur corps soit un jour trouvé et qu’on l’envoie par la suite « vivre » auprès des morts.

J’entends parler souvent d’une épidémie de solitude aux É.-U., tant il y a d’Américains solitaires qui se sentent délaissés et qui en souffrent. Clairement, on n’est pas les seuls (sans jeu de mots). C’est logique bien sûr mais je ne m’étais jamais imaginé que cette situation se prolonge jusqu’à la mort et même au-delà. Nous avons beau être des animaux sociaux si, même vivant les uns sur les autres dans des villes surpeuplées, il arrive que nous nous sentions nous-mêmes dépeuplés.

Lector absconditus

Travaillant en bibliothèque publique, je m’étonne en tombant sur un exemplaire des Uses of Literature d’Italo Calvino au secteur des ouvrages de référence générale. Découverte d’autant plus surprenante dans cette petite ville balnéaire, où on ne soupçonnerait guère qu’il y ait des lecteurs de l’écrivain italien. À la page de garde il y a toujours une pochette avec sa carte timbrée de dates d’échéance, la dernière étant le 27 décembre 1993 – bientôt 31 ans – et on n’avait sorti ce livre que huit fois avant, dont six en 1988.

Je décide de ramener le volume à ma table et de (re)lire quelques essais : « Pour qui écrit-on ? L’étagère hypothétique », « Les niveaux de la réalité. Projet et littérature », « Pourquoi lire les classiques ? » et « En mémoire de Roland Barthes ». Feuilletant le reste du livre je trouve une page cornée (c’est au milieu de l’essai « Le bestiaire de Marianne Moore »), et je résiste à la tentation de la défaire. Si le lecteur disparu revenait pour reprendre sa lecture ?

Manipuler un livre

En le lisant, je veux dire.

Comme je me plais à tenir consciemment un livre dans les mains, tourner ses pages avec attention et ouvrir délicatement chaque double-page successive de façon à ne pas casser le dos pendant que je lis les mots qu’elle porte. Mon plaisir est d’autant plus grand si j’utilise un crayon pendant que je lis, ce que je fais pratiquement toujours, le pinçant entre le pouce et l’index de ma main droite pendant qu’il repose sur le côté de mon majeur, près de l’extrémité. Pour moi c’est un peu comme manger avec des baguettes – une activité utilitaire qui demande du soin et procure une satisfaction qui va au-delà de son application pratique. Le fait de devoir changer ma prise sur le crayon au fur et à mesure que je tourne les pages ajoute de la variété grâce aux quelques gestes simples que cela exige. Des fois, je me surprends à interrompre l’acte mental de la lecture pour mieux apprécier ces aspects physiques et gestuels.

Mon appréciation est plus grande et mes yeux, mon cerveau et mes sens d’autant plus sollicités si la mise en page, la typographie et le papier sont à mon goût. Idem pour la couverture – son épaisseur, sa souplesse et sa capacité à se plier et à s’aplatir lorsque je pose le livre influent également sur mon expérience de lecture dans son ensemble.

J’ai fini par comprendre que le souvenir de mes interactions avec l’objet physique qu’est un livre peut être aussi profond que celui du texte qu’il contient. Parfois plus. Dans certains cas, celui-ci a presque disparu de ma mémoire, bien que je me rappelle encore le toucher du papier, la générosité (ou l’étroitesse) de ses marges et la police de caractères utilisée.

Cinéma élémental

Écrivant cet après-midi à côté de la fenêtre, je suis hypnotisé par les rapides fluctuations lumineuses de l’écran de mon portable : il s’illumine et s’assombrit automatiquement au rythme des rayons de soleil qui, tamisés par le feuillage dansant des arbres juste à l’extérieur, arrivent clignotant jusqu’à lui. Cela rappelle l’éclairage changeant d’un film, sauf que dans ce cas il n’y a pas d’image, d’acteurs, d’intrigue…

Cemetery, Kyoto, Japan © Luís Alvoeiro Quaresma/WikiCommons