Une force du présent : seule la révolution sauve le passé (Critique 925-926, Pier Paolo Pasolini – Un songe fait en Italie)

Ça commence par les Lettres luthériennes. J’ai dix-huit ans, c’est mon anniversaire, on m’offre les Lettres luthériennes de Pier Paolo Pasolini. Sous-titré : Petit traité pédagogique.

Je vois là une certaine volonté de m’infantiliser — alors que je passe la majorité, que je veux fuir l’école, on veut encore me donner à lire quelque chose pour « m’éduquer »… Je ne sais pas encore qu’être éduqué par les mots de Pasolini est loin d’être une pénitence ; c’est le plus grand cadeau ; ce n’est pas une peine, c’est une ouverture ; c’est comprendre que les livres sont des amis silencieux, terriblement vivaces malgré la mort de leurs auteurs. Oui, Pasolini, « force du passé ».

(« Io sono une forza del Passato »… Orson Welles lit ce poème de Pasolini dans La Ricotta. Je ne trouve pas la citation exacte. Ce serait un extrait de la Poésie en forme de rose. J’ai beau feuilleter mon recueil, relire, je ne trouve pas la citation. Dans un autre recueil, d’autres passages de Poésie en forme de rose : toujours pareil, je ne trouve pas. Pasolini ou la difficulté de l’éditer, malgré le travail consciencieux de ceux auxquels revient cette tâche. Éditions éparses, œuvre inachevée, de nombreux textes encore inaccessibles en français… Pasolini est dispersé, impossible à circonscrire — et tant mieux.)

Ma mère avait essayé le cadeau, plus tôt. Elle m’avait offert un recueil de Pasolini en bilingue italien/français. Il s’agissait alors de me faire aimer l’italien : la langue. J’avais compris qu’elle voulait me faire aimer l’italien : la matière à l’école. J’avais quinze ans. Je n’ai jamais ouvert le recueil. Je l’ai sans doute revendu à Gibert pour m’acheter une conscience ; je l’ai racheté, plus tard, alors presque adulte.

Adulte ? Jamais. Dans le premier vers de Rome 1950. Journal intime, Pasolini dit quelque chose du refus — et de ce refus pasolinien, j’en suis à la recherche depuis le moment de sa découverte (je crois me souvenir qu’il en est question notamment dans le Pasolini d’Abel Ferrara ; et dans son Ultima intervista, éditions Allia, 2010). Adulte ? Jamais. Question ? Réponse. Parce que le refus pasolinien est de l’ordre de l’éthique. Parce que le refus pasolinien est total : j’y adhère, la plupart du temps. Multiple, c’est-à-dire : refus du consumérisme, du capitalisme comme modèle sociétal et mode de vie, refus de l’exploitation par le travail, refus des fascismes, refus des récupérations, refus d’être toléré.

« Dans la tolérance on définit les différences, on analyse et isole les anomalies, on crée les ghettos. Je préfèrerais être condamné injustement, plutôt que toléré. » (Nico Naldini, Pier Paolo Pasolini, traduction René de Ceccatty, Gallimard, 1993, pages 367 et 368).

Pasolini scandaleux : j’y adhère aussi, enfin, si dans le scandale peut résider la force de se détourner de l’autorité. Force du passé ? On le sait, le centenaire de sa naissance a été l’occasion de rééditer nombre de ses textes. Pourquoi pas, de le (re) découvrir. Des dates d’anniversaire, il y en a tous les jours, le calendrier n’est qu’un prétexte ; si Pasolini est d’une si saisissante actualité, c’est bel est bien parce qu’il est une réelle force du présent — comme l’affirme justement la parution du dernier numéro de Critique (éditions de Minuit) qui lui est dédié. Spécialistes français et italiens de son œuvre sont convoqués, réunis, pour donner corps, à nouveau, à la pensée pasolinienne, et établir une sorte de bilan réflexif sur les nouvelles lectures qui ont été provoquées par la réémergence récente de son œuvre.

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Je commence par la fin. Je commence par le texte de Walter Siti. (Seul texte de ce numéro de Critique que j’évoquerai ici, tant il a su créer un dialogue en moi, particulièrement — les neuf autres n’en sont pas moins très éclairants, mais tous les passer en revue ne me semble pas forcément pertinent.) Walter Siti est l’éditeur des œuvres complètes de Pasolini en Italie (dix volumes). Et le texte qui nous est présenté par Critique propose de relire Pasolini à travers ses yeux. Des yeux de connaisseur, un « expert » en la matière ; Walter Siti montre les limites de l’interprétation du travail de Pasolini quand celui-ci est trop mythologisé — ça arrive souvent. Moi-même, sans doute, y ai été sujet, puisque la première lecture du texte de Walter Siti me paraît contradictoire, ou plutôt, provoque en moi une certaine contradiction. Il faut dire que c’est la première fois que j’étais confronté à sa pensée ; je m’étais contenté jusqu’alors des (re) lectures pasoliniennes de Georges Didi-Huberman (Survivances des lucioles, Sentir le grisou, 2009 & 2014, Minuit) et René de Ceccatty (ses préfaces, ses notes de traducteur, sa biographie).

Si le mythe repose sur un postulat d’unité, de consensus… naturellement, il ne faut certainement pas réduire Pasolini au mythe. Ce serait : trompeur, périlleux, un peu idiot. Un peu facile. Pasolini univoque ? Non. Lire Pasolini à travers les yeux de Walter Siti, c’est savoir défaire le mythe pour faire savoir ce qu’il y a derrière.

Walter Siti appelle à une certaine intelligence herméneutique. Mystifier ne sert pas. Avec ce retour au texte qu’il souhaite et qu’il opère, il ne tombe pas dans l’écueil de la « séparation de l’œuvre et de l’artiste » ; bien au contraire, revenir à la littérature est une façon pour lui de dire tout, immoralement (herméneutiquement, « scientifiquement »), sans les habituelles lectures exégétiques ou les justifications christiques. Il s’agit de considérer Pasolini sous un faisceau exclusivement littéraire ; et ainsi, lui rendre véritablement hommage — et honneur.

Partant des mythologies telles que Roland Barthes les a définies — une représentation mythique, qui fait du signifiant et du signifié d’une icône culturelle le signifiant de quelque chose de plus vaste (un mythe) —, Walter Siti décline six composantes du « mythe Pasolini ». À savoir : 1. Pasolini assassiné (la poésie mise à mort par la société) ; 2. Pasolini prophète ; 3. Pasolini courageux (voire : résiliant ! face aux épreuves qu’il a traversées) ; 4. Pasolini passionné (il n’est pas intellectuel, mais amoureux du savoir) ; 5. Pasolini homosexuel (Pasolini pédé, parfois méprisant envers sa classe sexuelle) ; et enfin 6. Pasolini nostalgique (d’un passé qui n’est plus). Les différentes composantes définies ainsi sont détricotées. Et ensuite ? Que fait-on de ce Pasolini tout nu, tout démystifié ? L’appel de Walter Siti est clair : on l’étudie comme acteur majeur de la littérature italienne.

(Je pense alors : et si on appliquait le même programme à nos autres écrivains pédés qui relèvent du mythologique, voire du sacré ? Hervé Guibert — cet ange — qui a été pour beaucoup une immense porte d’entrée, auquel on porte une admiration telle qu’elle pourrait presque faire oublier ses passions tristes pour des adolescents. C’est qu’il ne faudrait pas non plus donner matière aux détracteurs de toutes sortes qui associent volontiers homosexualité et pédocriminalité. Mais lui appliquer un programme similaire à celui que Walter Siti applique à Pasolini ne lui porterait pas défaveur, ainsi qu’à son œuvre ; au contraire. Il faudra s’y atteler, en temps voulu : Hervé Guibert critique. Nous en parlerons plus tard.)

Il faut dire que la mort, telle qu’elle s’est présentée à Pasolini (et à Hervé Guibert, d’ailleurs) a une faculté à renforcer le mythe, si ce n’est à le créer. Ce n’est pas dire que Pasolini n’a pas participé, d’une certaine manière, à l’entretien de ce mythe — Walter Siti évoque notamment ses jeux-imitations qui relèvent davantage du théâtre (de la mise en scène de la vie quotidienne) qu’autre chose. Ce n’est pas dire non plus, ou imaginer macabrement, que sa mort relève de la mise en scène — comme a pu le faire Dominique Fernandez en son temps. C’est dire que le temps sans lui semble manquant. Après le spectacle, quand le rideau se ferme et qu’il ne reste que le texte (l’archive). (Je pense au magnifique poème de Marie de Quatrebarbes dans Voguer. Corps-mouvement quoi qu’il en soit.)

Pasolini : né en 1922. Un siècle et des poussières. Un siècle, c’est pas grand-chose, c’est juste le temps de se retourner un peu, un temps. Se retourner : mais ne pas revenir en arrière. Juste regarder derrière l’épaule. L’invitation de Pasolini réside là. Se retourner : sans revenir en arrière. (Malgré sa certaine nostalgie de certaines choses — sa singularité : une nostalgie révolutionnaire ? Quelque chose comme ça.) Revenir en arrière, c’est l’inverse de la poésie. La poésie, c’est faire quelque chose du réel, avec lui. Se cogner avec l’existant. S’en faire l’écho. « Mais seule la révolution sauve le passé. Quand il ne restera plus rien du monde classique, quand tous les paysans et les artisans seront morts, quand l’industrie aura fait tourner sans répit le cycle de la production et de la consommation, alors notre histoire sera finie. » (Pasolini, La Rabbia, 1963).

(Seule la révolution sauve le passé. Seule la révolution nous sauve du passé. Le passé, c’est le fascisme et le capitalisme destructeurs en toute connaissance des causes de cette destruction et qui se perpétuent inlassablement. L’histoire n’est pas finie. Sauvons-nous. L’italien est une belle langue quand elle crie : siamo tutti antifacisti.)

Critique n° 925-926, Pier Paolo Pasolini. Un songe fait en Italie, éditions de Minuit, 2024, 160 p., 14 €