Guy Bennett : Parfois, je veux juste toucher – Chroniques, 2024 (13)

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Sous l’influence des crônicas de Clarice Lispector, une série de textes du poète américain Guy Bennett, publiés dans Diacritik tout au long de l’année 2024.

Précarité

Tout me semble si précaire en ce moment. Tant d’incertitudes, d’instabilité, d’angoisses… Urgence climatique, guerres dévastatrices, famine, montée de l’extrême-droite, inégalités criantes de toutes sortes et en même temps une honteuse intolérance toujours plus cruelle vis-à-vis des plus démunis.

Je reconnais l’immense privilège dont je jouis (et non moins ma complicité indéniable dans nombre de ces catastrophes) en tant qu’habitant d’un pays développé, voire de l’hyperpuissance mondiale – on ne me bombarde ni ne m’opprime pas, je ne manque pas de quoi manger, je ne vis pas dans la rue…

De jeunes parents promènent leur bébé au parc en face. Je ne sais si je devrais les plaindre ou les remercier pour avoir mis au monde un enfant, comme moi-même je l’ai fait il y a une vingtaine d’années. Comment continuer à fabriquer des êtres humains dans un monde où il est de plus en plus difficile de se sentir humain, où il faut insister pour que l’humanité de tous soit reconnue et respectée pareillement ?

Les Californiens fuient l’État en masse (dit-on)

Je l’entends depuis des années et je suis prêt à le croire, sauf que je n’ai toujours pas vu de preuve concrète que l’État perd réellement ses résidents : les logements sont toujours aussi rares, ceux abordables encore plus, les villes, les rues et les autoroutes sont toujours aussi encombrées sinon pire, de plus en plus de gens vivent dans leur voiture et dans la rue, et le prix de tout ne fait qu’augmenter.

S’il y avait moins de gens ayant besoin de biens et de services, moins qui cherchaient un logement, moins sur les routes et les autoroutes, etc., ne serait-il pas logique que la concurrence du marché fasse baisser les prix pour attirer les consommateurs / acheteurs de maison / locataires / etc. du groupe de résidents de plus en plus restreint ? Les rues et les autoroutes ne seraient-elles pas moins encombrées au lieu de l’être davantage ? Ne s’agirait-il pas d’un cas où moins = moins ?

Il est possible que ceux qui sont partis vivaient dans de petites villes ou dans des régions rurales de l’État, ce qui expliquerait pourquoi leur absence ne semble pas avoir altéré la situation dans les grandes villes. Par ailleurs, il est vrai qu’il y a toujours des gens qui s’installent en Californie en provenance d’autres États, même s’ils sont actuellement moins nombreux que ceux qui s’en vont. On pourrait quand même s’imaginer que moins de Californiens = un peu plus de Californie pour ceux d’entre nous qui sont restés, et tout compte fait cela peut très bien être le cas. C’est que ce petit peu plus semble coûter beaucoup plus chaque jour.

Agité

Mon esprit est agité ; depuis quelque temps, il n’arrive plus à se sentir à l’aise où qu’il soit. Lorsqu’il est à la maison, il a envie de sortir et lorsqu’il sort, il y a rarement un endroit où il veut ou doit aller. Dans le cas de courses ou d’une sortie planifiée, l’objectif immédiat étant atteint (acheter de quoi manger ou lire, visiter une galerie ou un musée), il est de nouveau perdu, attiré par des signaux inintelligibles provenant de ports non identifiables. La plupart du temps, puisqu’il n’y a pas de véritable raison d’aller ailleurs, il rentre chez lui, vaincu, et le cycle recommence : agitation, légère angoisse, vague à l’âme. Un esprit peut-il avoir du vague à l’âme ? Le mien si, et souvent.

Le seul endroit où il arrive à trouver du réconfort est dans un livre et, par chance, j’en suis entouré. Je garde à portée de main ceux que j’ai (re)lus ces derniers temps, et je les revisite fréquemment : en ce moment les romans et les essais d’Alejandro Zambra, les fictions de Zoyâ Pirzâd, pratiquement tout ce qu’a écrit Clarice Lispector. Les découvertes récentes (la poésie de Luis Hernández) et les vieilles passions (certains ouvrages de Fernando Pessoa, d’Orhan Pamuk) se partagent l’espace sur les tables voisines et s’empilent dans le salon, la chambre à coucher, la salle de bain. Leur présence rassurante rappelle que l’évasion est toujours à proximité, ne serait-ce que temporairement.

Sous leurs déguisements fantasques

Que j’aimerais voir des tableaux du type « fête galante » avec les rôles inversés : scènes bucoliques où figurent des hommes coquets dans une pose d’ingénu et des femmes qui les regardent attentivement – à l’entrejambe ou, par l’ouverture de leur chemise, à la poitrine ou au ventre – le visage de celles-ci marqué par une expression à peine dissimulée de séduction ou d’anticipation des plaisirs qu’elles supposent promis. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas tant d’éprouver indirectement l’excitation qu’il peut y avoir à se sentir un objet de désir, mais de mieux ressentir et retenir la gêne / l’agacement / la colère de me voir constamment, moi et les personnes de mon sexe, comme le point de mire involontaire d’une attention accablante / inopportune / indésirable.