Jean-Pierre Pinet : La petite musique des grands drames (Solitudes)

©Isabelle Bourger

Le flûtiste Jean-Pierre Pinet, responsable de l’atelier de création musicale au conservatoire de Metz, écrit aussi des récits de fiction. Il publie en ce début d’année un recueil de nouvelles au titre explicite, Solitudes.

Le texte de chaque nouvelle est précédé par un monotype qui l’illustre fidèlement, réalisé par l’artiste lorraine Isabelle Bourger, des images au dessin très sûr, au noir et blanc finement strié par des effets de brosse ou embrumé par des effets d’aquarelle.

Bien que de forme brève, ramassée sur l’essentiel, la nouvelle se présente sous de nombreux aspects. D’Anton Tchekhov à Alice Munro, en passant par James Joyce, Colette ou Mavis Gallant, la nouvelle peut exposer quelques instantanés de vie, montrer quelques instants décisifs au sein d’une vie sans histoire, surprendre des personnages au moment d’une révélation ou de leur effondrement. C’est surtout dans ce champ du genre que s’inscrivent les nouvelles de Jean-Pierre Pinet : l’irruption du drame le plus déchirant dans le quotidien le plus banal. « Les choses importantes se livrent ainsi, sur un trottoir, autour d’un zinc, dans un wagon bruyant, partout où se jouent des scènes de ‘ la vraie vie’. »

Les narrateurs et les personnages de Solitudes se révèlent en effet bien souvent victimes ou acteurs d’événements foudroyants. Un garçon qui perd son père à douze ans, une paysanne sicilienne, mariée en Allemagne, dont la vie est pulvérisée par le bombardement de Lübeck, un jeune homme de dix-sept plongé dans le coma après un accident de voiture, une épouse et mère terrassée par une crise cardiaque… Ces nouvelles plantent les conditions d’une douleur absolue, qui mène aux solitudes du titre. « Seule la nuit », en résumant la vie d’Adriana, relève du pathétique pur, avec cette femme au bord de la folie, qui « accomplit sa tâche sans ciller ni réfléchir, l’esprit hagard, les yeux ailleurs, cherchant dans l’épuisement des jours l’amnésie espérée ».

Elles peuvent aussi receler une illumination qui éclaire d’un jour nouveau le passé. C’est le cas dans « Les Confidences d’une ombre », où un fils découvre la vocation secrète de son père. Mais elles peuvent tout aussi bien cacher un second drame. Si « L’Indiscrétion » met brutalement à nu un éloignement sourdement nié entre deux époux, elle provoque aussi le point de rupture et le drame imprévu. Plus grave encore, en poursuivant ses confessions à la narratrice, « L’Exilé », un Français qui s’est expatrié en Thaïlande, raconte le geste qui l’a davantage enfoncé dans le malheur et conduit à l’exil. Ce geste criminel, particulièrement intolérable depuis qu’on sait le nombre des féminicides, montre son auteur plongé dans un égarement aveuglant au moment où il commet l’irréparable, dans un contexte qui évoque « L’Envie de dormir » de Tchekhov ou Des souris et des hommes de John Steinbeck.

Le recueil sait aussi bien raconter les rencontres de hasard, les coups du sort, que les sorties de route, le besoin d’un personnage d’« imaginer, au travers de ces diffractions ouïes, cet ailleurs qu’il appelle trop souvent de ses vœux et dont il déchire les contours dès lors qu’ils se précisent. ». Comme lorsqu’un employé décide de sortir de sa routine et de changer de train pour rentrer du travail, « L’Écart » qui mène à un coup de foudre aussi soudain qu’éphémère.

Mais les histoires ne sont pas toutes douloureuses. Deux nouvelles apportent une touche d’humour au recueil. « L’Impasse », avec son mari adultère, possède déjà un point de départ vaudevillesque, et le quiproquo final, en confondant ce personnage, vient parachever la farce. Derrière l’histoire d’un prétendu homicide dans un restaurant, le narrateur de « Mise à jour » découvre la vérité en lisant les témoignages de quatre spectateurs recueillis par un journaliste. Ces quatre versions n’apportent pas quatre histoires différentes comme dans « Rashōmon » de Ryūnosuke Akutagawa. Elles relèvent plutôt des Exercices de style de Raymond Queneau, comme autant de jeux sur les registres de langue, reprenant terme à terme le même récit.

Certains récits partagent ainsi l’origine de leur transmission, condition-même de leur existence : du récit-cadre de « L’Exilé » à l’article complet de « Mise à jour », en passant par l’insertion de la lettre qui narre « L’Indiscrétion ». La nouvelle finale, « Solitudes », contient plusieurs conversations sur la musique, qui viendraient contredire le titre si elles ne faisaient à la fin confidence d’une vie endeuillée. La musique classique se taille également la part du lion dans « Les Rappels du silence », où les prénoms des deux personnages musiciens, Aurélien et Jean-Christophe, renvoient irrésistiblement l’un à l’œuvre de Romain Rolland, l’autre au roman d’Aragon. La culture livresque de l’auteur s’affiche surtout dans les épigraphes judicieusement choisies pour chaque nouvelle, d’auteurs canoniques comme Rainer Maria Rilke, Arthur Rimbaud ou Paul Valery, indissociablement liés à la musique tels Friedrich Rückert et Émile Vuillermoz, ou plus rarement cités mais aussi chers que René-Louis des Forêts et Edmond Jabès.

La prédilection pour la musique classique se double régulièrement de diatribes condamnant les musiques de danse électroniques à forte puissance sonore. On trouve de même dans la bouche du personnage de « L’Exilé » des passages passéistes assez naïfs et peu cohérents. Certaines nouvelles renvoient volontiers au passé, comme « L’Indiscrétion » qui se situe en 2000 et 2007, et bien sûr « Seule la nuit » située dans la campagne de Catane puis dans la ville hanséatique de Lübeck. Une douce nostalgie émane souvent de ces récits, qui ne craignent pas de souligner « ce charme un tantinet suranné » de propos qui s’élèvent énergiquement contre l’inculture et la brutalité du monde contemporain, assez vainement, dans la mesure où ils ne cherchent à identifier aucune cause sous-jacente. Cela ne retire rien à l’écriture délicate qui cerne en cercles rapprochés, par petites touches subtiles, les êtres et les situations. C’est ce qu’il faut surtout retenir des nouvelles de Solitudes : la sensibilité avec laquelle elles dévoilent les causes graves ou incidentes de morts violentes ou de menus drames.

Jean-Pierre Pinet, Solitudes, illustrations d’Isabelle Bourger, éditions Fables fertiles, 2024, 269 p., 18 € 90